INTERVIEW. Vie chère, développement économique, conjoncture : En Outre-mer, une croissance « faible mais stable en 2025 », note Ivan Odonnat, dirigeant des IEDOM-IEOM

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INTERVIEW. Vie chère, développement économique, conjoncture : En Outre-mer, une croissance « faible mais stable en 2025 », note Ivan Odonnat, dirigeant des IEDOM-IEOM

Avant le traditionnel bilan économique annuel des Instituts d’Émission d’Outre-mer (IEDOM-IEOM), leur dirigeant, Ivan Odonnat, a fait le point avec Outremers360 sur les conjonctures ultramarines en 2025. Des conjonctures vulnérables aux « tensions protectionnistes internationales » et au « blocage parlementaire », créant une « incertitude élevée pouvant altérer la confiance des agents économiques ». Sur le front de la vie chère, « l’inflation (…) a nettement ralenti en 2025 dans l’ensemble des territoires ultramarins ».

Outremers360 : L’économie des Outre-mer a été marquée sur la période récente par les chocs externes (droits de douane US) et internes (crise calédonienne, émeutes en Martinique, cyclones Chido et Garance). Est-ce qu’en 2025, les économies ultramarines ont trouvé la voie de la résilience face à ces chocs ?

Ivan Odonnat : Ce qui caractérise 2025, c’est la persistance d’une incertitude élevée pouvant altérer la confiance des agents économiques, et qui est liée à la montée des tensions protectionnistes internationales et au blocage parlementaire prolongé sur le vote du budget de l’État pour 2026.

Dans cet environnement chahuté, l’organisation monétaire que nous mettons en œuvre dans tous les Outre-mer est un facteur de stabilité. Elle garantit la gestion sécurisée des flux financiers et donne aux agents économiques un accès privilégié aux marchés de capitaux. 

Nous avons assoupli les conditions de financement en abaissant nos taux d’intérêt directeurs de 200 points de base au cours des 18 derniers mois, ce qui a permis de soutenir la demande de crédit. C’est vrai dans les territoires de l’océan Indien et de l’océan Atlantique, où les crédits bancaires aux entreprises ont progressé de 6,1% et 4,4% respectivement sur un an à fin septembre 2025. Dans la zone franc Pacifique, où la crise calédonienne a fortement freiné la dynamique d’ensemble, la baisse du crédit aux entreprises s’est limitée à -4,6% sur un an à fin septembre 2025, avec un rythme stable sur l’année. 

Globalement, les défaillances d’entreprise ont continué d’augmenter, traduisant la persistance de tensions de trésorerie, mais à un rythme ralenti. L’atonie de l’emploi salarié privé a été contenue. Au total, la croissance a été faible mais stable en 2025. 

L’économie de Mayotte a durement été frappée par Chido. La reconstruction est encore suspendue aux financements et donc, au budget de l’État. Est-ce que sur place, les entreprises arrivent à se relever malgré l’instabilité politique nationale ?

Les entreprises demeurent concentrées sur les travaux de réhabilitation nécessaires au rétablissement progressif de leur outil de production. Ce sont ces opérations d’investissement qui tirent l’activité sur la période récente, dans tous les secteurs d’activité.

Les atteintes à la sécurité des personnes et des biens constituent un facteur aggravant 

Cependant, leurs trésoreries sont très dégradées en raison de l’ampleur exceptionnelle des délais de paiement des collectivités publiques, dont elles dépendent pour 70% de leur activité. Le niveau préoccupant des trésoreries reste leur principale source d’inquiétude et pèse sur leurs perspectives, et donc sur leur confiance. Ces difficultés financières, ajoutées au retard pris dans la reconstruction de l’archipel, ne leur permettent pas de se projeter sur le long terme.

Aux Antilles -Guadeloupe et Martinique-, l’IEDOM avait noté, fin 2024, des ralentissements économiques. Qu’en est-il pour 2025 ? 

Dans l’ensemble, le début de l’année avait été marqué par une embellie qui s’est estompée au troisième trimestre, avec notamment une baisse du niveau d’activité. 

En Guadeloupe, l’emploi salarié du secteur privé diminue. La consommation des ménages recule, en lien avec la montée des incertitudes. Sur le plan sectoriel, l’activité dans le BTP continue de se replier, mais à moyen terme plusieurs projets structurants devraient soutenir l’activité, notamment l’extension du port de Jarry, la déviation de la Boucan/Sainte-Rose, le plan Eau, la construction de nouveaux hôtels et la modernisation de l’aéroport. Dans le commerce, elle demeure pénalisée par la faiblesse de la demande, même si la fin d’année a été particulièrement animée. On note également une pause dans le secteur du tourisme après un très bon premier trimestre 2025. En revanche, dans les services marchands, l’activité continue de progresser.

En Martinique, le 1er semestre 2025 a connu un rebond (technique ?) après le fort ralentissement de fin d’année 2024 dû notamment au mouvement contre la vie chère. Cette dynamique ne s’est pas poursuivie au second semestre. Le marché du travail est atone, mais la consommation des ménages semble résister, soutenue par une hausse des prix limitée. Selon notre dernière enquête de conjoncture, la situation selon les secteurs est hétérogène. Les chefs d’entreprise s’attendaient à une amélioration de l’activité au quatrième trimestre dans le tourisme et le commerce. Ils étaient au contraire assez pessimistes, dans l’industrie, le BTP et surtout le secteur agricole et agroalimentaire. Les projets peinent à se matérialiser.

Est-ce que la situation sociétale et sécuritaire, et je pense notamment à la hausse des homicides et au narcotrafic, impacte le développement économique ? 

D’une façon générale, on observe que les territoires d’outre-mer subissent la récurrence de chocs d’origines multiples (économique, sociale, politique, géophysique), qui pénalisent leur attractivité et le climat des affaires. Les atteintes à la sécurité des personnes et des biens constituent un facteur aggravant car elles placent certains territoires ultramarins parmi les collectivités où les taux de délinquance et de criminalité sont les plus élevés en France.

Selon des données de 2023/2024, les Outre-mer, qui ne représentent que 4% de la population française, sont le lieu de 15 % des atteintes aux biens, 25 % des atteintes aux personnes, 30 % des homicides et tentatives d’homicides. 50% de la cocaïne saisie en France le sont dans la zone Antilles-Guyane.

La Polynésie française continue de bénéficier d’une dynamique singulière dans le concert des économies d‘Outre-mer

Les autres zones ne sont pas épargnées, notamment la Polynésie française où des saisies record ont été effectuées plus récemment. On ne peut pas se consoler de ce que la situation soit souvent plus grave dans le voisinage régional car au total, c’est la capacité des collectivités à améliorer durablement le niveau de vie de leurs habitants et à leur procurer un haut niveau d’emploi et de cohésion sociale qui est entravée. 

La réponse à cette situation relève de l’exercice des compétences régaliennes en matière de sécurité, de défense et de justice, et excède très largement le champ des missions confiées à l’IEDOM et l’IEOM. Cependant, les Instituts d’émission contribuent à la lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme en veillant à la conformité des opérations fiduciaires et de paiements scripturaux. 

En 2024, au niveau du climat des affaires ou du chiffre d’affaires des entreprises, la Polynésie faisait un peu exception : la hausse de la fréquentation touristique observée depuis 2022 se poursuit et porte l’économie. Cela reste toutefois fragile ? 

La Polynésie française continue de bénéficier d’une dynamique singulière dans le concert des économies d‘Outre-mer, tirée par le boom de la fréquentation touristique. Celle-ci a battu un nouveau record en 2025, avec 281 500 touristes accueillis et une progression de l’ensemble des marchés émetteurs et quel que soit leur mode d’hébergement. Au total, l’indicateur du climat des affaires demeure largement supérieur à sa moyenne de longue période, signe d’une économie en expansion. 

Cependant, les anticipations à court terme des chefs d’entreprise demeurent prudentes. Le contexte international, empreint d’une forte incertitude alimente la défiance des marchés financiers, ce qui se traduit par une forte volatilité des indices boursiers, la dépréciation du dollar et la hausse des taux d’intérêt à long terme, qui pourraient peser sur l’activité de certains secteurs (pêche, perle ou tourisme notamment). En particulier, le secteur touristique est fortement dépendant du marché nord-américain (qui apporte 42 % des touristes) et de la situation économique aux États-Unis.

Un sujet qui est une arlésienne : la lutte contre la vie chère. Déjà en chiffre, quel bilan peut-on faire de l’inflation en 2025 en Outre-mer ? 

L’inflation, c’est-à-dire la variation des prix, a nettement ralenti en 2025 dans l’ensemble des territoires ultramarins et s’est établie en fin d’année à 1,0% en rythme annuel (+1,1% dans les DCOM et +0,5% dans les COM du Pacifique), légèrement au-dessus de l’inflation hexagonale (+0,8%). Il s’agit d’un reflux très net par rapport aux pics d’inflation observés dans les années 2022-2023 et c’est une bonne nouvelle. Cependant, ce reflux ne suffit pas à effacer les pertes de pouvoir d’achat accumulées par les ménages depuis cette époque, et qui continuent de peser sur la consommation des ménages. 

La vie demeure chère en Outre-mer. En effet, le niveau des prix à la consommation y reste sensiblement plus élevé que dans l’Hexagone, alors que le revenu par tête y est plus bas et le taux de pauvreté plus élevé. C’est un constat ancien, commun à tous les territoires sans exception, et le traitement de ce sujet suscite une impatience légitime. 

L’inflation, c’est-à-dire la variation des prix, a nettement ralenti en 2025 dans l’ensemble des territoires ultramarins

Or les mesures prises jusqu’à présent, qui consistent en des dispositifs administratifs permettant de plafonner certains prix, notamment sur les produits de première nécessité, et qui peuvent être utiles ponctuellement pour contenir une flambée des prix, ont manifestement leurs limites, notamment sur le niveau des prix qui est le cœur du problème. J’en veux pour preuve que les écarts de prix entre les territoires ultramarins et l’Hexagone n’ont pas diminué entre 2010 et 2022, voire se sont accrus dans certains territoires. En Nouvelle-Calédonie, même si l’écart avec l’Hexagone a tendance à décroitre sur cette période, celui-ci reste le plus élevé des territoires ultramarins.

On attend toujours le projet de loi contre la vie chère du gouvernement. Est-ce qu’il n’y a pas des mesures ou des leviers qui permettent de baisser les prix sans attendre le législateur ? 

Il n’y aura pas de réponse efficace sans un effort constant, cohérent et durable qui permette d’une part, de renforcer l’investissement dans les infrastructures portuaires afin de réduire les coûts d’approvisionnement et élargir les débouchés commerciaux et d’autre part, d’améliorer l’environnement des affaires (concurrence, délais de paiement, fiscalité). 

Que peut-on faire à court terme ? Notons que la cherté des prix à la consommation ne concerne pas que les produits alimentaires. Ceux-ci, qui représentent entre 15% et 25% des dépenses des ménages constituent bien le poste de dépenses des ménages le plus impacté, avec des différences de prix avec l’Hexagone allant de 30% à 78% selon les territoires. 

Mais un écart très élevé avec l’Hexagone persiste sur les prix des services de communication (téléphonie, internet, envois postaux), de 12% à 77% selon les territoires. On observe que pour ces services qui pèsent environ 5% dans les dépenses des ménages, les prix depuis 2022 ont nettement diminué dans l’Hexagone (-19%), mais pas en Outre-mer où ils ont au contraire progressé (+4% dans l’ensemble). 

Il y a une relation étroite entre les institutions d’un pays et sa prospérité

Ce qui laisse à penser qu’une action spécifique dans ce domaine (fixation de plafonds ad hoc, intégration dans les boucliers qualité prix, suivi spécifique par les observatoires de prix, des marges et des revenus) serait d’une grande utilité pour améliorer le pouvoir d’achat des consommateurs, en l’accompagnant d’un contrôle suffisant de la disponibilité des produits ciblés et d’un cadrage de la péréquation qui pourrait en découler. 

Nul besoin de faire appel à la loi pour cela. Il suffit d’inclure les prix des services de communication dans le champ des accords de modération des prix des produits de grande consommation négociés chaque année sous l’égide des préfets.

En 2024, on a beaucoup parlé d’évolutions statutaires : en Guyane, en Martinique, en Guadeloupe, à Mayotte (Département-Région depuis le 1er janvier), en Nouvelle-Calédonie. Est-ce que l’institutionnel peut avoir un impact sur l’économie de ces territoires ? Est-ce que plus d’autonomie leur permet aussi plus de résilience face aux chocs ?

Plus d’autonomie ? C’est bien la demande de certaines collectivités, mais pas toutes. On peut observer que les territoires d’outre-mer français relèvent d’ores et déjà de types d’organisation institutionnelle variables selon l’autonomie réglementaire et législative dont ils disposent, et qu’ils différent également selon leur revenu par habitant, sans relation claire cependant entre la hiérarchie des revenus et le degré d’autonomie. En effet, d’autres facteurs interviennent pour expliquer le niveau de développement : la productivité, le capital humain, la qualité de l’éducation, la cohésion sociale, les transferts publics.

Cela signifie-t-il que l’institutionnel ne peut pas avoir d’impact sur la prospérité des territoires ? Les travaux de Daron Acemoglu, Simon Johnson et James A. Robinson, qui leur ont valu le prix Nobel d’économie en 2024, montrent au contraire qu’il y a une relation étroite entre les institutions d’un pays et sa prospérité. A condition qu’elles facilitent l’investissement, prennent en compte les intérêts du plus grand nombre, permettent leur participation aux activités économiques et luttent contre les inégalités. Voilà de quoi nourrir également, me semble-t-il, la réflexion sur l’évolution institutionnelle des territoires d’Outre-mer. 

Vous vous êtes récemment rendu en Nouvelle-Calédonie : l’accord Élysée-Oudinot, à la fois politique et institutionnel, et économique, est-il une bonne nouvelle pour l’archipel ? Est-ce que les mesures économiques et les financements annoncés sont cohérents avec la situation ?

Oui, c’est une bonne nouvelle. Rappelons que même si la situation économique en Nouvelle-Calédonie s’est très légèrement améliorée en 2025 par rapport au second semestre 2024, elle reste encore très dégradée et incertaine. 

Le volet économique et financier de l’accord Elysée-Oudinot traduit d’abord un engagement financier significatif de l’Etat visant à appuyer la Nouvelle-Calédonie dans sa trajectoire de redressement des finances publiques, à la définition d’une stratégie pour la filière Nickel et à renforcer l’attractivité et accompagner la diversification de l’économie. Sa mise en œuvre est exigeante puisque le soutien financier de l’Etat est conditionné à la mise en œuvre des réformes nécessaires au retour à l’équilibre budgétaire. C’est la clé pour une politique budgétaire crédible, qui rassure et redonne de la confiance à tous les acteurs.

Cependant, la confiance ne pourra durablement s’installer que lorsque les différentes étapes du processus législatif et constitutionnel seront progressivement franchies.