Invité de l'émission « Transmissions » sur Outremers 360, le professeur Serge Romana, ancien chef du service de médecine génomique des maladies rares de l'hôpital Necker, revient sur un parcours à deux versants : la médecine, de la réanimation néonatale à la génétique, et le combat pour la mémoire des victimes de l'esclavage. Un fil relie les deux : la question des origines.
Du Moule aux amphis, l'enfant curieux devenu militant
Serge Romana grandit au Moule, en Guadeloupe, dans une famille de soignants. Il décrit une enfance heureuse : le football après l'école, les libellules autour de la mare de Vassor, les quenettes. Et déjà des questions « sur le monde, sur la vie, sur la mort », qu'il cherche dans de petites encyclopédies.
Médecin, il jure pourtant de ne jamais le devenir : les gros livres de sa mère l'effraient. Il se rêve astronaute ou pilote de chasse, avant un « principe de réalité » : pas assez bon en maths et en physique, meilleur en sciences naturelles. Il suit finalement son meilleur ami en médecine. De ses parents, il retient une règle. « Il n'y a pas de secret. Il faut travailler et aller toujours au meilleur de ce que l'on a à l'intérieur de soi. La vie est courte, et c'est bête de regretter de ne pas être allé au bout de ses rêves. »
Il part étudier en 1973-1974. Après une bonne première année, il est « capturé » par l'Association générale des étudiants guadeloupéens et devient indépendantiste, dans le sillage des mouvements anticolonialistes. « On avait tous, à cette époque-là, besoin de dire : j'existe. » Ses études en pâtissent, il le reconnaît sans détour : « Je n'ai pas fait de bonnes études de médecine. Je faisais autre chose. »
À Pointe-à-Pitre, l'école Berchel
De retour en Guadeloupe en 1981, il travaille comme faisant fonction d'interne aux urgences de l'hôpital de Pointe-à-Pitre, puis en pédiatrie. Il y rencontre Camille Berchel, « un homme envahi par sa passion pour les enfants », qui devient son maître. Le service fonctionne alors comme « une pédiatrie de guerre » : une même garde couvre les urgences pédiatriques, la réanimation néonatale et la maternité.
Il raconte une nuit de 1983-1984, en pleine épidémie bactérienne. Il change le sang d'un nourrisson en septicémie quand on l'appelle pour réanimer un enfant né par césarienne, puis aux urgences. Un dimanche matin, il sauve un bébé déshydraté venu de Marie-Galante en le perfusant par la fontanelle, un geste appris de ses aînés. Quinze jours plus tard, il le rend à sa mère. « Sur la première page du livre des urgences, il était écrit : il est préférable d'avoir la femme du médecin en colère, parce que vous l'avez appelé la nuit, qu'un enfant en difficulté. »
Le militant n'a pas disparu. En sortant de garde, il part dans les campagnes « vendre l'indépendance » ou couper la canne avec les paysans. Chez lui, les deux engagements se renforcent. « Si la Guadeloupe est indépendante, qui va soigner les gens ? Qui va former des médecins ? On ne peut pas parler de l'indépendance d'un pays si on n'a pas l'excellence. »
La découverte du monde de la génétique
En 1986, Camille Berchel revient d'un congrès sur la drépanocytose et lui annonce : « Tu vas faire de la génétique. » Le jeune réanimateur espérait un stage de réanimation à Paris. Son maître voit plus loin : les maladies liées aux infections et à la malnutrition reculent en Guadeloupe, les maladies génétiques vont apparaître, il lui faut un médecin formé. « Je lui ai dit : oui, monsieur Berchel. »
Il part en décembre 1986, valide sa spécialité de pédiatrie en juin, et suit en 1986-1987 un certificat de génétique. Le choc est rude. « La génétique, on ne guérit pas » : lui qui réanimait des nouveau-nés dessine désormais des arbres généalogiques. « J'étais déprimé, et la dernière roue du carrosse dans le service à Necker. »
Deux raisons le retiennent à Paris. Il a rencontré Viviane, sa future épouse. Et il refuse de rentrer mal formé, condamné à dépendre des autres. Sans argent, il passe ses dimanches à réviser à Beaubourg ou à la Villette. Peu à peu, la discipline répond à ses questions d'enfant. « D'où vient la vie ? C'est quoi l'évolution ? Comment un enfant fait pour se développer dans le ventre de sa maman ? Je sentais que la génétique me donnerait les outils pour répondre.»
De « suceur de roues » à chef de service
À Necker, il n'est ni ancien interne ni chef de clinique. Stagiaire, il passe les diapositives. « J'étais le suceur de roues », dit-il, en empruntant l'image au cyclisme. Le déclic vient en 1990-1991, avec le certificat de biologie moléculaire ouvert par Jean-Claude Kaplan à Cochin. Il s'y passionne, les enseignants le repèrent et l'admettent en DEA de génétique, la porte d'entrée de la recherche. Dans le service, on lui demande comment il a fait. « Pendant que vous pensiez que je suçais les roues, moi, je travaillais. »
Il fait son stage chez Roland Berger, son « deuxième maître », qui lui apprend la recherche. Sa thèse, soutenue en 1995, identifie l'anomalie génétique la plus fréquente des leucémies aiguës de l'enfant. Elle est toujours recherchée dans le monde entier, parce qu'elle oriente le pronostic.
La suite s'enchaîne : assistant hospitalo-universitaire, maître de conférences, habilitation à diriger des recherches en 2005, professeur en 2007. Il indique avoir mis au point en 1999 le diagnostic préimplantatoire des anomalies chromosomiques. En 2017, il prend la direction du service de cytogénétique de Necker, puis en 2021 celle du service de médecine génomique des maladies rares, qui regroupe les structures de génétique de l'hôpital. « Je n'avais pas un plan de carrière. J'avais un plan de travail. »
Sur sa discipline, il reste lucide. Décodage du génome, médecine personnalisée des cancers, vaccins contre le Covid : les progrès sont « gigantesques ». Mais il rappelle que, dans la Genèse, le fruit défendu est celui de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Clonage, intelligence artificielle : la règle relève du politique, et de l'entente entre États.
Le combat pour rétablir les ancêtres dans la mémoire de l'esclavage
Serge Romana récuse l'idée d'un devoir de mémoire pour lui-même. Son sujet est identitaire : « Qui sommes-nous ? » Faute de réponse commune, dit-il, un groupe connaît « l'errance identitaire » et perd sa cohésion. «Demandez à des Guadeloupéens qui ils sont : africain, kémite, afro-descendant, créole, vous aurez autant de réponses que de personnes.»
Pourquoi l'esclavage ? Parce qu'il est, pour les Antillais, un acte de naissance. « À la différence des Juifs, des Tutsis, des Arméniens, qui existaient avant le génocide, nous, on n'existait pas avant. Nous sommes, les Antillais, les produits fondamentalement de ça. »
Ce combat prolonge son indépendantisme, dont il acte « l'échec politique ». Restait à réhabiliter ceux dont on porte « la honte de l'origine servile ». Le vocabulaire change : on ne dit plus « les esclaves », mais « nos parents qui ont vécu en esclavage ».
Son aïeule Juliette, il l'a retrouvée dans un acte de dot, inventoriée « mulâtresse » et estimée 1 500 francs. Il se souvient du jour où une bénévole du CM98 lui a lu au téléphone l'acte attribuant un nom à ses ancêtres, nés en 1818 et 1846. Il s'est appuyé contre un mur. « J'ai eu l'impression d'être un javelot qui se fichait dans le sol. Personne au monde ne pouvait plus me dire qui j'étais. »
« On n'a rien sans rien »
Le mouvement obtient un jour dédié aux victimes, le 23 mai. En 2005, ses militants découvrent les registres des nouveaux libres, où figurent les noms attribués aux affranchis de 1848. Ils décident de tous les recopier pour les rendre aux descendants. Des nuits entières d'archives, en parallèle de l'hôpital : « J'avais quatre heures de sommeil par jour. »
Les obstacles sont d'abord politiques. On les traite de « secte », de « victimaires ». Les groupes de parole animés par son épouse réunissent jusqu'à 400 personnes, qui racontent séparations, enfants non reconnus, pères absents. « Je n'ai jamais autant pleuré de ma vie. » Les responsables politiques, eux, auraient préféré qu'on parle de nègres marrons et de combattants.
Ils sont aussi financiers. Le rassemblement du Trocadéro, en 2005, coûte 150 000 euros, celui de la République 250 000. Il cite un don de Lilian Thuram et ceux de deux chefs d'entreprise, et un prêt personnel de 60 000 euros. Aucune subvention. « S'il y a un message que les gens doivent comprendre : on n'a rien sans rien. »
L'aboutissement est le Mémorial national des victimes de l'esclavage, prévu dans les jardins du Trocadéro, où ces noms seront gravés. Le projet, présenté en septembre 2025, en annonce 315 000, pour une inauguration alors envisagée début 2027. « Personne sur terre n'a le privilège d'avoir le nom de ses parents gravé comme ça au centre d'un pays, à côté de la tour Eiffel. Faites attention, il y aura des jaloux. »
Transmettre, et continuer
Aux plus jeunes, il veut léguer l'expérience militante : « On ne déplace pas les lignes en un an. » Les consciences évoluent lentement, par essais et erreurs. Il défend aussi une méthode, se battre « au sein de la République ». Ne pas voter, ne pas s'intégrer, c'est selon lui se condamner à ne plus compter. Professeur, il dit avoir vu arriver en faculté de médecine de jeunes Maghrébins, puis de jeunes Africains, et « très peu de jeunes Antillais ».
Son conseil à ceux qui cherchent leur place tient en une démarche : chercher ses aïeux. Des bénévoles proposent chaque mardi des recherches généalogiques gratuites, rappelle-t-il. « Mon père, mon grand-père, ma grand-mère n'étaient pas capables de me raconter une histoire de leur famille. Moi, aujourd'hui, je suis capable de la raconter à mes petits-enfants. »
Trois chantiers l'attendent. Faire vivre le mémorial, dont nul ne sait encore, côté État, comment il sera animé. Construire avec un groupe d'experts un outil numérique d'archives ouvert à toutes les communautés, pour que chacun puisse remonter sa famille. Et engager le généticien dans le combat antiraciste. « Et je pense qu'il y a un troisième combat dans lequel je vais m'engager, avec ma casquette aussi de généticien, mais aussi de descendant d'esclave, c'est le combat contre le racisme. Je pense que je peux y concourir d'un point de vue scientifique. Il est absurde de classer les gens sur la base de la couleur de la peau. L'Afrique est le continent où la diversité génétique est la plus importante. Je vais m'engager là-dedans, dans le combat antiraciste, avec les compétences que j'ai» .
Quant à s'arrêter, il n'y songe pas : « C'est lorsque je mourrai que je n'aurai plus de combats. »
