De la Caraïbe à la voix de la France, Éléonore Caroit, ministre chargée de la Francophonie cultive l’art subtil de relier sans opposer

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De la Caraïbe à la voix de la France, Éléonore Caroit, ministre chargée de la Francophonie cultive l’art subtil de relier sans opposer

Éléonore Caroit, ministre déléguée chargée de la Francophonie, des partenariats internationaux et des Français de l'étranger, incarne une nouvelle manière de penser et de diffuser la francophonie dans le monde. Pour cette franco-dominicaine et également suisse par « mariage », rien n’est cloisonné : ni les identités, ni les territoires, ni les langues. Dans l’entretien accordé à Outremers 360, elle esquisse moins une doctrine qu’un parcours, une manière d’habiter le monde. Une diplomatie du lien, plus vécue que théorisée. Son intitulé ministériel est long, elle en plaisante. Mais très vite, elle en donne la clé : « C'est vraiment un portefeuille qui est lié aussi aux Outre-mer, à cette France présente sur les trois océans. En réalité il y a un seul océan et tout est lié. » Une phrase qui résume sa vision de la francophonie.

Un engagement construit dans l’urgence et la conviction

Avant le gouvernement, il y a eu le mandat. Élue députée des Français de l’étranger dans la circonscription Amériques, Éléonore Caroit traverse une séquence politique accélérée : élection en 2022, annulation en 2023, nouvelle campagne après la dissolution de 2024. Trois élections en deux ans : « J'ai appris à agir et à agir vite et avoir de l'impact. » résume-t-elle.

Mais au-delà du rythme, c’est la nature de l’engagement qui l’a marquée : « C'est une mission. C'est un mandat, ce n'est pas un travail. C'est quelque chose que vous faites parce que vous y croyez. »

Une conviction suffisamment forte pour mettre entre parenthèses une carrière d’avocate en arbitrage international. Et qui se prolonge aujourd’hui dans ses responsabilités, notamment sur les questions de biodiversité marine. Elle a ainsi porté une mission autour du traité international BBNJ, consacré à la gouvernance de la haute mer, un accord majeur couvrant près des deux tiers de l’océan mondial.

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Une identité caribéenne comme matrice, de la Caraïbe à la voix de la France

Mais pour comprendre sa vision, il faut revenir à ce qu’elle revendique d’emblée : une identité caribéenne « à 1000 % ».

Franco-dominicaine, née d’un père français et d’une mère dominicaine, elle décrit la Caraïbe comme un espace de brassage, de rencontres, de circulations. Une histoire incarnée jusque dans sa propre famille. « Je sais que dans ma famille, l'un des ancêtres de ma mère est venu en tant qu'esclave et on arrive à dater son arrivée. De la même manière, je sais que toute une partie de la famille venait d'Espagne. Et puis la France était très présente dans la Caraïbe. Je suis très proche d’Haïti où mon père a beaucoup travaillé. »

Longtemps, elle a eu le sentiment de devoir choisir entre ses appartenances. Elle se souvient s’être sentie « très française à Saint-Domingue » et « assez dominicaine » en France. Aujourd’hui, elle revendique l’inverse : « Je suis 100 % les deux. » Avec une ligne claire et assumée : « Lorsqu'on est français, on l'est pleinement, quelles que soient ses origines. »

Dans son discours, la binationalité, comme l’expérience ultramarine, n’est pas un entre-deux fragile mais une richesse. Elle le dit sans détour : ces trajectoires multiples « sont une richesse pour notre pays ».

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La Francophonie, une pratique plus qu’une doctrine

Lorsqu’elle évoque la Francophonie, Éléonore Caroit ne s’attarde pas sur les institutions. Elle commence par une histoire personnelle : « Mes parents se sont rencontrés grâce à la langue française. »

Puis elle élargit, mais sans jamais figer le propos. La Francophonie, pour elle, dépasse les cadres formels. Elle est d’abord une manière de résister à l’uniformisation linguistique : « La francophonie, c'est refuser qu'on parle un anglais hégémonique dans toutes les instances internationales. »

Polyglotte, elle parle couramment et sans accent l’anglais, l’espagnol, l’italien et le portugais, la ministre incarne elle-même cette circulation des langues. Et défend une vision ouverte, où le français n’est pas exclusif mais vecteur. « Les territoires d’outre-mer doivent permettre de créer des ponts, de promouvoir la langue française et de la diffuser parce qu’avec la langue vous diffusez des valeurs. »

Elle distingue alors deux niveaux : une francophonie institutionnelle qui rassemble les États, et une francophonie vécue, portée par les locuteurs, les artistes, les écrivains, ces « magiciens de la langue française » que l’on retrouve notamment dans la Caraïbe.

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Reconnecter les outre-mer à leur environnement

Même logique de décloisonnement lorsqu’elle parle des outre-mer. Elle refuse une organisation centrée sur l’Hexagone et plaide pour une intégration régionale plus forte.

« Les outre-mer ne peuvent pas être des îlots reliés à un centre qui serait en Europe. »

Les outils existent déjà, notamment à travers l’action de l’Agence française de développement, avec des projets concrets de construction « des hôpitaux, des écoles, des câbles sous-marins, des télécommunications ». Mais les marges de progression restent importantes. Elle cite l’exemple de la Caraïbe, où les échanges passent encore trop souvent par Paris plutôt que par les territoires voisins. « Quand on multiplie les connexions aériennes… vous êtes aussi en train de favoriser un commerce de proximité. » Derrière cette question de connectivité, il y a des enjeux très concrets : coût de la vie, dépendance aux importations, souveraineté économique.

Elle salue à ce titre l’adhésion de la Martinique à la CARICOM, organisation régionale caribéenne. Ce qui compte, insiste-t-elle, c’est que cette démarche soit portée localement : « Je trouve ça très intéressant que ce soient des représentants martiniquais… Vous comprenez les choses différemment lorsque vous êtes à côté. »

Investir plutôt qu’aider

Sur la coopération internationale, elle défend un déplacement du regard et des mots. « Quand on parle d'aide publique au développement, cela donne l'impression que c'est de la charité. » À rebours, elle préfère parler d’« investissement dans le développement », une manière de souligner que « vous êtes en train d'investir dans le futur. »

Derrière cette nuance lexicale se dessine une vision plus large, celle de partenariats d’égal à égal, ancrés dans des projets concrets, santé, infrastructures, connectivité, villes durables, et pensés à l’échelle des bassins régionaux. Avec, en filigrane, une conviction : ces dynamiques profitent aussi directement aux territoires ultramarins.

Une jeunesse encouragée à s’ouvrir au monde

À la jeunesse des outre-mer, elle ne donne pas de leçon, mais une direction, celle de l’ouverture : « Quand vous apprenez une langue… vous êtes en train de vous ouvrir une porte sur le monde. »

Elle insiste sur la mobilité, sur les horizons qu’elle permet d’ouvrir. Et sur la fierté : « Soyez fiers d'où ils viennent, d'où ils ont grandi, déjà. Souvent, c'est près de la mer et je peux vous dire que quand on grandit avec cet horizon-là, ça vous ouvre vraiment des perspectives. »

Elle les invite aussi à s'engager, à faire entendre leur voix, « parce que le français est intéressant dans toutes ces tonalités, avec tous ces accents, avec toutes ces origines ». Et pour conclure, elle ressort un slogan des années 1980 que ses parents arboraient lors d'une manifestation : « La France, c'est comme une mobylette. Pour avancer, il lui faut du mélange. » Une image qu’elle prolonge : « ce mélange, cette diversité, cette mixité c’est ce qui fait notre richesse. »

Tout est lié

Au terme de l’entretien, une cohérence s’impose. Les identités multiples, les langues, les territoires, les océans, la coopération, la biodiversité…Rien n’est pensé séparément. « En réalité il y a un seul océan et tout est lié. » C’est peut-être là que se joue l’essentiel, dans cette manière de relier plutôt que de définir. Une Francophonie en mouvement, qui épouse son époque et qu’Éléonore Caroit semble, à sa manière, incarner pleinement.