Tanya Saadé, présidente de la Fondation CMA CGM et directrice générale déléguée du Groupe CMA GMA, a accordé un entretien exclusif à Outremers 360. De l’aide humanitaire à l’éducation et à l’insertion des jeunes ultramarins, elle détaille une approche pragmatique et globale de la solidarité, fondée sur l’expertise logistique du groupe et une action collective ancrée dans les territoires.
C’est au sommet de la tour CMA CGM, l’une des silhouettes les plus emblématiques du front de mer marseillais, que l’entretien prend place. Conçue par l’architecte Zaha Hadid et inaugurée en 2010, cette tour de verre et d’acier s’impose comme un geste architectural fort, pensé pour dialoguer avec la ville et la Méditerranée. Marseille avait besoin d’un symbole contemporain ; le groupe CMA CGM lui a offert une œuvre.
Au 29ᵉ étage, juste en dessous du dernier niveau réservé à la présidence du groupe, Tanya Saadé reçoit dans un vaste bureau baigné de lumière, ouvert sur la mer. La vue embrasse le port, les lignes d’horizon, les routes maritimes, comme un rappel constant de ce que représente CMA CGM : relier les mondes.
Autour d’elle, son équipe est présente, attentive, soudée. Une proximité qui en dit long sur la manière dont cette femme discrète travaille : dans le collectif, loin des effets de pouvoir. Peu encline aux prises de parole publiques, Tanya Saadé accorde rarement des interviews. Elle le fait ici avec simplicité, presque avec pudeur.
Très vite, la tour devient plus qu’un décor. Elle incarne une volonté, celle de Jacques Saadé, arrivé à Marseille en 1978 avec sa famille, quittant le Liban en guerre, avec la détermination de tout reconstruire et surtout une vision tournée vers l’avenir celle des grandes routes maritimes et vers la Chine, bien avant qu’elle ne s’impose comme une puissance incontournable du commerce mondial. Pour le fondateur du groupe, ce siège n’était pas qu’un bâtiment, mais un héritage à transmettre à la ville de Marseille.
Discrète dans ses actions mais omniprésente sur les terrains de crise, la Fondation CMA CGM revendique une approche singulière de la solidarité. Adossée à l’expertise logistique d’un groupe présent dans plus de 160 pays, elle agit là où les besoins sont les plus urgents, avec une conviction simple : « Il faut une approche globale qui s’appuie sur le local. » L’efficacité naît de l’action collective.

Une Fondation, reflet de valeurs familiales
Entourée de photographies qui retracent l’histoire du troisième armateur mondial, Tanya Saadé revient sur ce qui fonde l’engagement de la Fondation CMA CGM. Créée en 2005, celle-ci s’inscrit naturellement dans le prolongement des valeurs d’un groupe familial. Un héritage initié par sa mère, Naïla Saadé, et transmis comme une évidence. Ici, l’engagement n’est pas un concept abstrait, mais une manière d’être et de faire, ancrée dans le collectif et pensée dans le temps long. « CMA CGM est avant tout un groupe familial, avec des valeurs entrepreneuriales et humaines », rappelle-t-elle simplement. Et d’ajouter : « CMA CGM, ce n’est pas que du business. »
À l’origine, la fondation s’articule autour de deux piliers : l’humanitaire et le handicap. Puis, en 2018, un troisième s’impose naturellement, l’éducation, lorsque Tanya Saadé en prend la direction. Une évolution qui prolonge la même logique : répondre à l’urgence, sans jamais perdre de vue l’avenir.
Si l’action humanitaire structure une grande partie de l’engagement de la Fondation, l’éducation en est le socle de long terme. Soutien financier, construction d’écoles et de centres sociaux en Afrique, en Inde ou en Amérique du Sud, partenariats culturels et sportifs, la Fondation multiplie les actions : « L’éducation est un pilier essentiel de la fondation. Un pays éduqué va de l’avant ». Et de rappeler, en citant Nelson Mandela « L’avenir d’un pays passe par son éducation. »
À Marseille comme ailleurs, la Fondation finance également la construction et la rénovation de terrains de sport, convaincue de leur rôle social. Un autre chantier émerge aussi au fil de la conversation : l’apprentissage de la natation, face à un constat préoccupant, un enfant marseillais sur trois ne sait pas nager.
Une conviction revient avec constance. Pour Tanya Saadé, « notre fondation a du sens car elle s’appuie pleinement sur le cœur de métier du groupe ». Chez CMA CGM, ce levier est évident. « Ce qui fait la force, la marque de fabrique de la Fondation, c'est l’alliance entre son savoir-faire et l'expertise maritime et logistique du groupe CMA CGM » Elle ajoute « On le voit au quotidien, avec des équipes très impliquées. »
Dans ce bureau où les mots circulent sans emphase, la ligne est claire, transformer une expertise industrielle en outil de solidarité, et faire du collectif le moteur de l’engagement.


Intervenir au cœur des crises grâce à l’outil industriel
Avec 160 000 collaborateurs répartis dans 177 pays, la Fondation CMA CGM, détient une implantation mondiale qui lui permet d’intervenir rapidement, partout où les besoins apparaissent, en lien étroit avec des partenaires de haut niveau comme agences onusiennes, ONG internationales, mais aussi l’État français : « Nous collaborons avec le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, la sécurité civile ou encore les autorités locales. On travaille avec tout le monde. Seul, on n'y arrivera jamais. »
Ce qui fait la différence, explique-t-elle simplement, c’est l’agilité. À Mayotte, après le passage du cyclone Chido, cette réactivité a été déterminante : « Nous avons pu rapidement dérouter un navire pour acheminer de l’eau potable, avant que la Fondation ne prenne le relais avec des livraisons de conteneurs. »


L’entrepôt solidaire, une innovation née du terrain
Parmi les innovations sociales portées par la Fondation CMA CGM, l’Entrepôt solidaire illustre peut-être le mieux cette manière très concrète d’envisager la solidarité. Ici, tout part d’un constat de terrain, né au fil des visites dans des structures d’aide alimentaire. Tanya Saadé se souvient de lieux souvent saturés, mal organisés où les conditions de travail étaient difficiles. C’est de là qu’est née l’idée de mettre au service des associations ce que le groupe sait faire de mieux, la logistique : « Il fallait absolument qu’on puisse leur donner l’expertise du groupe, la logistique, pour qu’ils puissent distribuer de manière adéquate. »
Avec 5 000 m² d’espace de stockage, l’Entrepôt solidaire de Marseille est pensé comme un outil moderne qui permet de mieux stocker, mieux organiser les flux, réduire les pertes, et surtout d’augmenter considérablement les capacités de distribution. En un an, dans le département des Bouches-du-Rhône, l’entrepôt a permis de passer de 5 millions à 10 millions de repas distribués, en répondant plus rapidement et plus efficacement aux besoins. Tanya Saadé le rappelle : « Nous ne sommes pas là que pour aider financièrement mais pour mobiliser notre force de frappe et répondre à des crises humanitaires. »
Pensé comme un lieu de mutualisation, l’entrepôt accueille aujourd’hui cinq grandes associations sous un même toit : la Croix-Rouge, le Secours populaire, le Secours catholique, Andès (le réseau des épiceries solidaires) et les Restos du Cœur. « L’objectif n’est pas seulement de partager un espace, mais d’accompagner ces structures dans la gestion de leurs flux, parfois éloignée de leur cœur de métier. »

Des solutions concrètes : les Pharmabox et les épiceries solidaires
Parmi les innovations sociales portées par la fondation, la Pharmabox incarne cette volonté d’apporter des solutions concrètes, directement issues de l’expertise logistique du groupe. Une approche assumée par Tanya Saadé, convaincue que « l’innovation sociale, notamment dans la logistique humanitaire, est fondamentale face aux besoins qui augmentent ». Le principe est simple : un conteneur transformé en pharmacie mobile, capable de stocker médicaments et vaccins et d’être déployé rapidement là où les besoins sont les plus urgents. « La Pharmabox prend la forme d’un conteneur transformé en pharmacie mobile. Elle permet de stocker des médicaments et des vaccins, et de soigner jusqu’à 50 000 personnes. »
Sur le territoire français, cette même logique guide l’action de la Fondation face à la précarité étudiante. Partant d’un constat alarmant que rappelle Tanya Saadé : « 37 % des étudiants ne mangent pas à leur faim » la Fondation a accompagné la création d’une épicerie solidaire à Marseille, sur le campus Saint-Charles sous une forme originale « Au départ, il s’agissait de colis d’aide alimentaire. Et puis on s’est dit qu’il fallait aller plus loin, proposer quelque chose de mieux. À partir de quatre conteneurs, que nous avons assemblés, nous avons construit un lieu de vie, où les bénéficiaires peuvent être accueillis et où les denrées sont proposées à 10 % du prix coûtant. »
Mais la présidente va plus loin, et s'adresse directement aux présidents d’université partout en France. Un projet d’épicerie solidaire est en ce moment à l’étude au Havre, avec la même ambition : apporter des réponses concrètes, adaptées aux besoins réels.

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Les Outre-mer, terrains prioritaires de l’action
Territoires insulaires, exposés aux crises climatiques, aux ruptures d’approvisionnement et à la précarité alimentaire, les Outre-mer occupent une place centrale dans l’action de la Fondation CMA CGM. Pour Tanya Saadé, ce sont des territoires où l’expertise logistique du groupe prend tout son sens. « Nous avons un lien historique avec les Outre-mer qui date des origines du Groupe. Ce sont des territoires que nous avons toujours desservis. Nous recevons des navires modernes qui vont desservir prochainement les Outre-mer. On s’y renforce, on s’y développe et on développe des territoires. Par exemple les ports de Martinique et de Guadeloupe, modernisés et rénovés qui vont pouvoir renforcer l’activité économique des Antilles dans leur bassin régional.»
Elle souligne également l’importance d’une approche adaptée aux réalités locales : « Chaque territoire a ses spécificités. Je rencontre beaucoup d’acteurs de terrain, qui nous font remonter les besoins réels. Aujourd’hui, nous sommes en discussion avec les Banques alimentaires, qui font face à de forts besoins et à de réelles difficultés de gestion de leurs entrepôts. En Guadeloupe, nous travaillons avec les acteurs publics et privés locaux, notamment la Banque alimentaire et la Maison Saint-Vincent à la création d’un entrepôt solidaire pour renforcer les capacités de distribution de l’aide alimentaire sur le territoire. Par ailleurs, avec le Phare, incubateur social, nous accompagnons de jeunes start-up locales qui ont un impact sur l’éducation. »


Fondation SMA : un partenariat pour l’insertion durable
En mars 2025, la Fondation CMA CGM devient le partenaire principal de la Fondation du Service militaire adapté (SMA). Un engagement structurant, assorti de financements dédiés, avec un objectif précis : accompagner 400 jeunes ultramarins vers une insertion professionnelle durable sur les trois prochaines années, principalement dans les métiers de la logistique.
Ces jeunes sont originaires de Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion, Mayotte, Polynésie française ou Nouvelle-Calédonie. Dès la première année, 75 d’entre eux ont intégré le dispositif. L’idée, explique Tanya Saadé, est née d’un raisonnement très concret. « Ce qui m’intéressait, c’était de donner aux jeunes ultramarins la possibilité d’intégrer, à travers une formation adaptée, un groupe de transport maritime ou de logistique. » La réponse s’est construite avec le SMA, dont le modèle repose sur la formation, l’accompagnement et la montée en compétences. La Fondation CMA CGM intervient en complément, en proposant des formations supplémentaires ciblées sur la logistique, aussi bien dans l’entreposage que dans le transport multimodal. Des parcours qualifiants, cariste ou chauffeur, conçus pour créer de véritables passerelles vers les métiers du groupe CMA CGM.


Une vision globale de la solidarité
Pour Tanya Saadé, agir efficacement suppose de prendre en compte l’ensemble des parcours de vie. L’aide humanitaire, l’accès à l’alimentation, la formation, l’insertion professionnelle, le sport ou encore l’éducation ne sont pas des champs séparés, mais les différentes composantes d’un même engagement.
Cette approche pragmatique guide l’action de la Fondation CMA CGM. Former un jeune, soutenir une population ou accompagner un territoire n’a de sens que si les conditions concrètes sont réunies pour permettre à chacun d’avancer durablement. C’est cette lecture globale des besoins, nourrie par une connaissance fine du terrain et des échanges constants avec les acteurs locaux, qui permet à la fondation d’agir avec justesse.
Soutenue par des collaborateurs engagés et fiers de contribuer à ces missions, « ce qui a toujours fait la force de notre groupe : ses collaborateurs », comme le souligne Tanya Saadé, la Fondation CMA CGM affirme peu à peu un modèle singulier : celui d’un « logisticien de l’humanitaire », capable de « relier les mondes, les territoires et les cultures », et de transformer une expertise industrielle en levier d’utilité sociale. Elle insiste sur cette logique de complémentarité : « A chacun son métier. Nous c’est l’expertise logistique, qu’on mobilise. C’est cette complémentarité, l’agilité du Groupe et la présence d’équipes partout dans le monde qui nous permet d’accélérer les réponses aux crises. »
En quittant la tour CMA CGM, la pluie s’est invitée, fine et persistante. Cette tour que l’on croit souvent inspirée par la proue d’un navire (réflexe maritime oblige) est en réalité née d’une tout autre intention. Zaha Hadid l’avait pensée comme une robe de mariée, fluide, élancée, en mouvement.
Sous cette pluie discrète, la métaphore prend soudain tout son sens. On dit qu’un mariage pluvieux est un mariage heureux. À l’image de cette architecture audacieuse offerte à Marseille, et de cette fondation guidée par l’action et la solidarité dont la promesse semble tenir : celle d’un engagement durable, ancré dans le réel et tourné vers l’avenir.
Zoom sur les Outre-mer avec Tanya Saadé Comment la Fondation agit-elle pour des vraies perspectives pour les territoires où elle apporte son aide, par exemple en outre-mer ? Tous les territoires d'Outre-mer sont différents, chacun a ses particularités, et des besoins différents. Le sujet de la précarité alimentaire concerne hélas beaucoup de territoires d’outre-mer. Nous sommes en discussion avec les Banques Alimentaires, parce qu'il y a sur place un véritable besoin identifié et de vrais problèmes de gestion des entrepôts de stockage. Nous travaillons aujourd'hui pour pouvoir créer un entrepôt solidaire en Guadeloupe, en lien avec La Croix-Rouge et la Maison Saint-Vincent, pour trouver des solutions qui rendent plus efficaces la distribution d'aide alimentaire. Comment travaillez- vous avec les pouvoirs publics pour les aider à répondre aux crises ? On ne se substitue pas, on travaille main dans la main. Seul, on n’y arrive pas. Le fait d'être associé avec le centre de crise du ministère des Affaires étrangères, ou de grandes ONG par exemple, permet à chacun de mettre son expertise au service de la mission. C’est la même chose pour tous nos projets. L'Entrepôt solidaire de Marseille, on ne l'a pas fait seul, avec la ville, avec l'État, avec la Région. On ne le fera pas seul non plus pour les prochains entrepôts solidaires en outre-mer et en métropole. Pour le cyclone Chido à Mayotte, on a répondu à l’urgence en travaillant avec le ministère des outre-mer, la sécurité civile et les ONG sur place. A chacun son métier. Nous c’est l’expertise logistique humanitaire, qu’on met à disposition des besoins. Par exemple, avec les épiceries solidaires, nous fournissons notre savoir-faire industriel et les associations prennent le relais. C’est cette complémentarité, l’agilité du Groupe et la présence d’équipes partout dans le monde qui nous permet d’accélérer les réponses aux crises. En Outre-mer, la Fondation CMA CGM est partenaire principal de la fondation du service militaire adapté. Qu'est-ce qui vous a convaincu de ce modèle ? Le service militaire adapté apporte aux jeunes une formation. Nous on souhaite aller plus loin en leur offrant des perspectives. C’est pourquoi nous avons signé avec la Fondation du SMA pour accompagner 400 jeunes d’Outre-mer vers l’insertion professionnelle et leur donner la possibilité d'intégrer notre Groupe. Nous en avons déjà formé 75 autour des métiers du transport maritime et de la logistique. On souhaite doubler ce chiffre l’an prochain. |























