Evelyne Corbière-Naminzo, sénatrice de La Réunion depuis 2023 et ancienne professeure des écoles, siège au sein de la commission Culture-Éducation du Sénat. Elle est également la rapporteure de la commission d’enquête sénatoriale sur les inégalités systémiques en Outre-mer. Depuis son arrivée au Palais du Luxembourg, elle a fait de l’éducation le cœur de son engagement au Sénat. Au Sénat, divers textes de loi en cours d’examen font écho à cette thématique qu’elle défend : examen de la loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs, et travaux de la commission d’enquête sur les inégalités systémiques. Pour les ultramarins, les enjeux sont directs : accès à l’enseignement supérieur, chômage des jeunes, vie chère, et des politiques publiques nationales jugées inadaptées aux réalités des territoires. Outremers360 l'a rencontré pour en savoir plus sur tous les dossiers qui lui tiennent à coeur.
Depuis son arrivée au Sénat en 2023, Evelyne Corbière-Naminzo a fait de l'éducation son fil rouge. « L'école a eu le rôle d'ascenceur social dans ma famille». Un choix naturel pour cette ancienne professeure des écoles, fille d'instituteur, qui n'a « jamais quitté l'école » selon ses propres mots, jusqu'à son élection au Sénat. Mais derrière l'engagement pour l'éducation se dessine une conviction plus large : les difficultés que vivent les jeunes ultramarins ne sont pas des accidents de parcours. Elles sont le produit d'un système.
.jpeg)
Un mot qui change tout : systémique
Dans les précédents rapports parlementaires consacrés aux Outre-mer, le vocabulaire dominant était celui de l’inégalité structurelle ou conjoncturelle. La commission d’enquête sénatoriale initiée par le groupe CRCE Kanaky, dont Evelyne Corbière-Naminzo est rapporteure depuis fin janvier, a fait le choix d’un autre terme : systémique. La distinction n’est pas sémantique. Elle est politique. « Ces inégalités, elles sont connectées entre elles », explique la sénatrice réunionnaise. « Quand on vit en dessous du seuil de la pauvreté, on a plus de difficultés à se déplacer, donc ça pose des questions de mobilité, qui a un coût dans nos territoires. Ça pose la question de l’accès à la formation, de l’orientation, de l’accès à la santé, du coût du logement.» Une chaîne de causalités qui, selon elle, ne peut pas être traitée secteur par secteur.
.jpeg)
Ce que la commission cherche à documenter, c’est précisément ce système : non pas l’héritage historique de la colonisation - réel - mais insuffisant pour expliquer la persistance des inégalités, mais les mécanismes actifs qui les reproduisent aujourd’hui. « Ces inégalités ne relèvent pas seulement d’un héritage historique. Elles relèvent aussi d’un système qui existe et qui reproduit continuellement les mêmes schémas. »
Un exemple concret de l’impact des inégalités systémiques : le constat avancé par la déléguée interministérielle à la lutte contre la pauvreté. En France, il faut en moyenne six générations pour sortir de la pauvreté. Autre fait saisissant : la France se classe dernière en Europe sur cet indicateur, juste derrière la Lituanie. En Outre-mer, ce déterminisme est encore plus accentué.
Le visage de cette pauvreté intergénérationnelle est, selon la sénatrice, celui d’une femme seule avec des enfants. La bascule vers la pauvreté survient le plus souvent au moment d’une séparation. À La Réunion, une part significative de la population vit sous le seuil de pauvreté. À Mayotte, ce chiffre atteindrait 77 %.
«Aujourd'hui en 2026, en France hexagonale, on ne se rend toujours pas vraiment compte de ce que c'est que d'être français, de vivre en Outre-mer et de vouloir se former, s'émanciper, d'accéder à un emploi»
Santé : diabète, cancers, environnement, trois angles morts
Sur le terrain sanitaire, la commission pointe trois problématiques que les politiques de droit commun ne traitent pas à la hauteur des enjeux.
Le diabète d’abord. 14 % de la population est prise en charge pour cette pathologie dans certains territoires ultramarins. Pour la sénatrice Evelyne Corbière-Naminzo, une réponse adaptée ne peut pas se limiter à des dispositifs de soins : elle doit interroger le volet économique, les importations, les produits disponibles dans les supermarchés, les politiques de prévention et de sensibilisation. « On ne peut pas dire qu’on fait comme partout ailleurs dans le pays, quand on a 14 % de la population qui souffre du diabète. »
Les cancers ensuite. Les prévalences sont supérieures à la moyenne nationale, avec des spécificités territoriales : cancer de la prostate, cancer du sein, cancers gynécologiques, ces derniers rarement mis en avant dans le débat public. Derrière ces chiffres, la commission pointe la question de la santé environnementale : l’exposition au chlordécone aux Antilles, au mercure en Guyane, aux sargasses dans les îles caribéennes. « L’exposition au chlordécone, c’est une discrimination. L’exposition au mercure en Guyane, c’est une discrimination. » Des contaminations documentées, dont les effets à long terme sont encore insuffisamment mesurés, et face auxquelles les politiques publiques restent, selon elle, largement insuffisantes.

L’un des axes les plus tranchants de la commission porte sur ce que la sénatrice Evelyne Corbière-Naminzo appelle la contradiction entre convergence formelle et convergence réelle. Des contrats de convergence sont signés, des lois votées, mais les dispositifs qui permettraient de les rendre effectifs ne suivent pas.
Exemple concret : la loi plein emploi prévoit l’accompagnement des demandeurs d’emploi vers l’insertion professionnelle. Mais sans financement de la mobilité dans des territoires sans réseau ferroviaire, la loi reste lettre morte. « Aucun de nos territoires en Outre-mer ne bénéficie d’un transport par rail, qui est par définition le transport qui coûte le moins cher. » Lorsque les élus ultramarins interpellent le gouvernement sur ce point, la réponse est invariablement la même : vous avez les capacités politiques, faites-le». La sénatrice rappelle que le réseau ferroviaire est un investissement d’État, non une compétence locale. Ce décalage entre l’intention affichée et les moyens réellement mobilisés est, pour la commission, l’une des expressions les plus concrètes du caractère systémique des inégalités.
Austérité budgétaire : un facteur aggravant
La commission s’inscrit dans un contexte particulier : depuis deux à trois ans, les budgets d’austérité se succèdent, avec des coupes sur les aides sociales et les services publics. Pour Evelyne Corbière-Naminzo, ces coupes frappent des territoires déjà en décrochage, et détruisent des dispositifs qui fonctionnent. Elle cite les missions locales réunionnaises, dont les résultats sont jugés exemplaires au niveau national, tous les budgets consommés, un nombre croissant de jeunes accompagnés mais qui subissent des réductions drastiques au nom d’une logique comptable nationale aveugle aux réalités territoriales. « On a de nombreux jeunes qui sont laissés sur le carreau. C’était le cas l’année dernière, c’est le cas cette année, ça sera encore le cas l’année prochaine si on continue dans cette dynamique. »
La commission d’enquête doit rendre ses conclusions à la fin du mois de juin. L’enjeu, selon sa rapporteure, n’est pas seulement de produire un rapport supplémentaire, mais de fournir une base documentaire suffisamment solide pour que les arbitrages budgétaires à venir ne puissent plus ignorer la réalité des territoires ultramarins. « On peut expliquer les choses, on a les chiffres. Maintenant il faut des politiques publiques mais des politiques publiques localisées. »
.jpeg)
Réseaux sociaux : interdire ne suffit pas
Autre dossier en cours d’examen au Sénat au moment de l’interview : la proposition de loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. «C’est nécessaire de tenter de légiférer et surtout de tendre à la protection des mineurs face aux risques qu’on constate sur les réseaux sociaux. Les chiffres de la santé mentale sont alarmants. Ils le sont d’autant plus en Outre-mer.»
Plusieurs amendements ont été déposés par la sénatrice, chacun portant le même message au gouvernement : l’interdiction seule est une réponse incomplète. « L’interdiction, elle peut être une réponse, mais si elle arrive toute seule, elle est insuffisante. On ne peut pas enlever un écran dans les mains d’un jeune sans le remplacer par autre chose. »
La logique des amendements déposés est explicite : proposer ce qui doit occuper l’espace laissé vacant par l’interdiction. « C’est de proposer plus de culture, plus de sport, plus de loisirs, plus d’espaces de vie, en fait, à nos jeunes, pour qu’ils ne se sentent pas isolés. »
La sénatrice analyse le mécanisme d’adhésion des jeunes aux plateformes comme un symptôme d’isolement : « Les réseaux sociaux, ils fonctionnent parce qu’ils vont chercher le jeune. Là où il est, tout seul, et il le met en connexion avec d’autres personnes, bienveillantes ou malveillantes, c’est bien là le sujet. » Sans réponse à cet isolement, l’interdiction ne supprime pas le besoin. Elle le reporte.
La place des parents, sans leur faire porter seuls la charge
Sur la question de l’autorisation parentale, Evelyne Corbière-Naminzo défend une position nuancée. Redonner aux parents leur place est nécessaire, mais pas suffisant. « C’est important de redonner aux parents leur place juste et entière. Mais il ne faut pas non plus que toute la responsabilité repose seulement sur les parents. » C’est dans cette logique qu’a été déposé un amendement visant à détecter les usages trop intensifs des réseaux sociaux au moment des évaluations nationales. Le raisonnement est le suivant : un enfant surexposé aux écrans obtient de moins bons résultats aux évaluations — en CP, CE1, CM2, 6e. Ces moments d’évaluation, nombreux et réguliers, pourraient devenir des points d’entrée pour un dialogue avec les familles. « C’est permettre de savoir si oui ou non il y a une exposition et de permettre d’enclencher un dialogue avec les parents et les sensibiliser à tous ces risques-là et qu’ils ne se sentent pas seuls. » L’amendement est pensé comme un outil de repérage et de soutien à la parentalité.
Sur le fond, la sénatrice rejoint les spécialistes de l’éducation qui alertent depuis plusieurs années sur les limites d’une approche purement prohibitive. « Interdire ne suffit pas, il faut aussi éduquer, il faut préparer nos jeunes à l’âge adulte, à savoir se servir des réseaux sociaux, à ne pas en subir les effets de surexposition ou simplement à ne pas savoir décoder l’information et la filtrer. »
Elle pointe un angle mort de l’Éducation nationale : l’éducation aux médias et l’esprit critique ne figurent pas parmi les priorités actuelles. « C’est un volet qui n’est pas suffisamment développé à l’école. Ça ne fait pas partie des priorités de l’éducation nationale actuellement. Il y a tant et tant à faire. Et malheureusement, on interdit et on ne prépare pas».
A l'issue de l'examen en séance publique de cette proposition de loi, la sénatrice Evelyne Corbières-Naminzo a fait le choix de l'abstention lors du vote.
.jpeg)
L’éducation populaire comme réponse de fond
Au-delà de l’école, la sénatrice plaide pour une réponse plus large, ancrée dans le tissu associatif et les collectivités. « Je crois beaucoup à l’éducation populaire. La réponse, une des grandes réponses à ce sujet de la prévention, elle se trouve dans l’éducation populaire. C’est soutenir les associations, soutenir les collectivités, les municipalités qui mettent en place des projets qui permettent de faire se rencontrer les personnes, qui font de l’intergénérationnel. »
L’enjeu est de recréer du lien social réel, face à des plateformes fondées sur ce qu’elle appelle « l’économie de l’attention ». « Si on arrive à mettre du vrai lien social, on peut vraiment contrer les effets nocifs des plateformes. »
Parcoursup : une plateforme qui trie par l’argent
Et sur Parcoursup, le constat est sans appel. La plateforme d’accès à l’enseignement supérieur, pensée et ajustée depuis Paris, n’a jamais intégré la contrainte de l’éloignement géographique. Résultat : les lycéens ultramarins se heurtent à trois obstacles cumulés que la sénatrice a formalisés dans une proposition de loi déposée début 2025.
Le premier est financier. Sur les filières sélectives, chaque vœu est payant. Il faut débourser une somme entre 150 et 200 euros l’unité. « On exclut de ce fait des talents. On choisit les candidats sur la seule base de la capacité financière de leurs parents. ».
Le deuxième obstacle est logistique. Les entretiens de sélection se tiennent en présentiel en métropole. Des lycéens mineurs doivent, en quelques jours, trouver un billet d’avion, un hébergement, et se présenter physiquement devant un jury. « La technologie d’aujourd’hui nous permet de faire ces entretiens en distanciel. Il n’y a pas de raison pour qu’ils en soient exclus. » Le troisième point vise l’opacité des algorithmes de classement, que la sénatrice juge incompatibles avec une orientation juste et transparente.
« Depuis le démarrage de cette plateforme, il y a eu des réformes, des ajustements qui n'ont pas pris en compte l'éloignement des étudiants ultramarins. On est face à des discriminations importantes et qui obèrent l'avenir de nos jeunes.»
Le ministère de l’Enseignement supérieur n’a pas encore répondu. La sénatrice prévient qu’elle ne lâchera pas : questions écrites, questions orales, amendements au prochain projet de loi. L’objectif affiché : qu’à la rentrée de septembre 2026, personne ne puisse prétendre ignorer ces discriminations.
Trois ans après avoir quitté sa classe de primaire pour le Palais du Luxembourg, Evelyne Corbière-Naminzo n'a pas changé de combat. L'école, la jeunesse, l'égalité des chances, les mots sont les mêmes, le terrain s'est élargi. De Parcoursup à l'interdiction des réseaux sociaux aux missions locales saignées par l'austérité, ce qu'elle documente au Sénat par ses propositions de loi, ses amendements : c'est une France qui applique les mêmes règles à des territoires qui ne vivent pas dans les mêmes conditions. Pour la sénatrice Evelyne Corbière-Naminzo, qu'il s'agisse de l'éducation, de la santé : les réponses resteront inopérantes parce qu'elles ne sont pas pensées depuis le territoire. «Je crois beaucoup en une politique beaucoup plus localisée, une stratégie qui soit pensée et conceptualisée avec l'ensemble des acteurs de terrain»





















