Portrait. Jean-Jacques Vlody, de l'Assemblée nationale au lycée de Seine Saint-Denis, l'école en fil conducteur pour le récent proviseur adjoint réunionnais

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Portrait. Jean-Jacques Vlody, de l'Assemblée nationale au lycée de Seine Saint-Denis, l'école en fil conducteur pour le récent proviseur adjoint réunionnais

Il a siégé cinq ans à l'Assemblée nationale, porté des lois sur l'école, interpellé des ministres. Aujourd'hui, Jean-Jacques Vlody est proviseur adjoint dans un lycée de Seine-Saint-Denis. Ancien député de La Réunion sous la bannière socialiste entre 2012 et 2017, il n'a pas tourné la page de l'éducation, il n'en était jamais sorti. Enseignant de formation, il regarde désormais l'école de l'intérieur, avec le recul de celui qui en a façonné les textes. 


Un retour aux sources

« C'est d'abord mon métier », insiste-t-il d'emblée, pour couper court à toute lecture romantique de son parcours. La politique a été une parenthèse intense, pas une rupture. Après son mandat, il passe par une mission de direction à la coopération, puis intègre l'Académie de La Réunion en tant que principal adjoint, avant de rejoindre la région parisienne. « Si je n'avais pas été sur des mandats électifs, ça fait longtemps que j'aurais été dans le corps des personnes de direction. »

Ce que l'expérience parlementaire lui a laissé, c'est une manière de lire le monde. « La fonction élective vous impose une vision globale. Et donc au quotidien, face aux enseignants, aux élèves, aux parents, je resitue la quotidienneté de chacun dans un schéma plus large, celui de l'Éducation nationale, de la construction d'une société. » Une posture de surplomb, dit-il, qui lui sert tous les jours.

La loi de refondation de l'école : ce qui a avancé, ce qui reste bloqué

C'est le texte sur lequel Jean-Jacques Vlody a le plus travaillé durant son mandat. Adopté en 2013, la loi de refondation de l'école de la République reste, treize ans plus tard, le cadre de référence. Il en tire un bilan à deux vitesses.

Sur la reconnaissance du bilinguisme dans les territoires ultramarins, il se dit satisfait. « Le plan Créole à La Réunion, c'est une application concrète de la loi. Il n'y a plus de débat passionné sur créole-français. Ce sujet est derrière nous. » Les langues régionales sont désormais enseignées comme options à part entière. Au-delà de la langue, c'est une question d'identité qui s'est déplacée : « Les élèves peuvent aujourd'hui reconnaître leur double identité créole et française sans hiérarchisation aux yeux de l'école ou de la société. »

Sur l'école inclusive, le constat est tout autre. « Treize ans après, il y a encore énormément à faire. » En arrivant dans son établissement francilien, il a découvert « un retard colossal dans la prise en charge des élèves en situation de handicap ». Il s'est attelé à mobiliser les équipes parce que l'accompagnement pédagogique adapté nécessite une montée en compétences que le système ne finance pas suffisamment.

À ce chantier inachevé s'en ajoute un autre, plus structurel : le manque chronique de personnels médico-sociaux. Médecins scolaires, psychologues, orthophonistes, infirmiers,  « tous ces corps de métier font cruellement défaut », dit-il. Et les conséquences sont graves : « Des élèves qui ont des besoins non pris en charge ne peuvent pas être mis en situation d'apprentissage. On génère une souffrance scolaire, voire une maltraitance institutionnelle. »

Sur les rythmes scolaires, troisième grand chantier de la loi de 2013, Jean-Jacques Vlody est amer. La réforme voulait réintroduire le mercredi matin dans le primaire pour alléger les journées et mieux répartir le temps d'apprentissage. Elle s'est heurtée à des oppositions politiques et sociales et a été largement abandonnée. « Dans mon lycée, c'était 50 heures de travail par semaine, des amplitudes de 9 à 10 heures par jour. C'est trop lourd pour des adolescents, et même pour des enseignants. » Des rapports continuent de préconiser une réforme des rythmes. Mais la société, dit-il, n'a pas encore accepté de revoir son organisation pour que l'école s'y adapte.

Parcoursup : Seine-Saint-Denis, La Réunion  même combat

Sur la discrimination dans l'accès à l'enseignement supérieur, le proviseur établit un parallèle frappant entre la situation des élèves ultramarins et celle des jeunes de Seine-Saint-Denis. « Qu'on soit de Saint-Denis ou de Saint-Denis-de La Réunion, nous avons les mêmes discriminations face à l'enseignement supérieur. »

Lors d'un mouvement de grève lycéen, ses élèves lui ont dit : « Monsieur, quand on vient de Seine-Saint-Denis, il y a des parcours supérieurs qui ne sont pas accessibles. » Une élue municipale de la commune, étudiante en cinquième année de médecine, lui a confié avoir subi des discriminations tout au long de sa scolarité. « Comme si le fait de venir de Saint-Denis, il y a des filières et des métiers qui ne lui sont pas destinés. »

Jean-Jacques Vlody se pose alors une question qu'il ne tranche pas : « Est-ce que c'est le dispositif Parcoursup lui-même qui est un modèle de discrimination, ou est-ce que c'est la société qui doit revoir son regard sur les territoires ? » Sa conviction, en revanche, est ferme : le problème ne vient pas de l'école. Il vient du regard que la société porte sur tout ce qui est en périphérie,  banlieues comme Outre-mer.

Mobilité obligatoire : une règle nationale qui discrimine les ultramarins

Jean-Jacques Vlody pointe une injustice méconnue du grand public. En France, trois académies seulement imposent à leurs personnels de direction d'effectuer leur formation obligatoirement hors du territoire : La Réunion, la Martinique et la Guadeloupe. « Ça, c'est une discrimination que ne subissent que les personnels de ces trois académies. » . Il l'illustre par le cas d'une jeune enseignante réunionnaise nommée stagiaire dans un établissement dans la Creuse, sans transport en commun, à 10 000 km de chez elle, contrainte de s'endetter pour acheter une voiture pour se rendre au travail. « C'est pas qu'elle ne veut pas bouger. C'est que les conditions imposées sont intenables. »

Sa conclusion est directe : « Tant qu'on n'aura pas le courage de se poser la question, est-ce que les règles nationales doivent s'appliquer stricto sensu sur un territoire ultramarin ? On aura toujours ces mêmes difficultés. » Une question qui renvoie, dit-il, au débat vieux comme la Révolution française entre jacobinisme et décentralisation.

Sur la vie politique réunionnaise, Jean-Jacques Vlody est un observateur attentif. Ce qui manque, selon lui, c'est une vision. « On est dans une revendication permanente. C'est normal, c'est la logique politique. Mais il manque un projet de territoire, un projet de société  dans quelle direction on veut aller, quel modèle on veut, comment on veut répondre à la pression démographique et à la pression des jeunes diplômés sur l'emploi. » Il cite en creux la Lodeom des années Jospin, ce cadre législatif et économique qui avait donné une ambition au territoire. « Aujourd'hui, il fait défaut. » Et de pointer une tendance plus large : « On ne communique pas suffisamment sur les pépites de ces territoires, sur leur excellence. Il faut que nous-mêmes, à l'intérieur de nos territoires, mettions en avant le positif pour que le regard des autres change. » Dans son lycée, il a instauré un « salon des ambassadeurs » où d'anciens élèves viennent témoigner de leurs parcours. « Pour qu'on arrête de faire croire à ces jeunes qu'ils sont condamnés à l'échec parce qu'ils viennent de banlieue. » Le même raisonnement vaut, dit-il, pour La Réunion.

Son message final va dans le même sens :  « On n'a pas besoin d'être isolé pendant deux ans pour avoir une formation de qualité. Il faut arrêter de croire que la mobilité est indispensable pour se former. » Et d'enfoncer le clou : « Il y a des sujets sur lesquels La Réunion est à la pointe, hyper performante, quelquefois la meilleure. Il faut redonner du positif à nos territoires. »