Laïcité en Outre-mer : « Notre identité n’est pas figée dans un passé mythifié, elle est devant nous, riche et plurielle », Frédéric Potier

Laïcité en Outre-mer : « Notre identité n’est pas figée dans un passé mythifié, elle est devant nous, riche et plurielle », Frédéric Potier

©Chales Baudry / Outremers360 (archives)

Les entretiens autour de la laïcité en Outre-mer se poursuivent. Aujourd’hui, c’est Frédéric Potier, Préfet et délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH) qui répond aux questions d’Outremers360. Conseiller Outre-mer à Matignon dans le précédent gouvernement, il connait très bien les territoires ultramarins et leurs problématiques. Il nous livre ici des clés de compréhension historiques et juridiques pour mieux comprendre comment les religions et la laïcité se vivent en Outre-mer. Et nous propose sa vision de la laïcité.

Outremers360 : La Laïcité et outre-mer, que vous inspire l’association de ces deux notions ?

Frédéric Potier : D’abord ce sont pour moi des souvenirs très précis. Lorsque j’étais conseiller à Matignon, j’avais eu la chance d’organiser la visite du Premier Ministre Manuel Valls à Mayotte et nous avions visité ensemble l’une des plus vieilles mosquées de l’île. Territoire à 95% peuplé de Français Musulmans, cette visite envoyait deux messages très forts : d’abord que la Laïcité est une valeur incontournable, et d’autre part que l’Islam est parfaitement compatible avec la République française. La Laïcité ne s’oppose pas aux religions, elle n’est en rien dirigée contre l’Islam ou le Catholicisme, c’est tout simplement un principe juridique et politique qui permet de séparer l’État de l’Église, le séculier du spirituel. Dans ce cadre, il est essentiel de rappeler que la première des libertés fondamentales, c’est la liberté de conscience, c’est-à-dire la liberté de croire ou de ne pas croire.

Juridiquement, comment s’applique la laïcité outre-mer ?

Le principe de Laïcité s’applique de manière très différenciée par rapport à l’hexagone avec des régimes distincts d’un territoire à l’autre. Si la loi du 9 décembre 1905 a bien été étendue en Guadeloupe, en Martinique et à la Réunion, la Guyane connaît un régime juridique très original, puisqu’il s’agit d’une ordonnance royale de 1828 ! En Guyane, les ministres du culte catholique se trouvent ainsi salariés par la collectivité territoriale. En Polynésie française, à Wallis-et-Futuna et à Saint-Pierre et Miquelon ce sont encore d’autres textes qui prévalent, en l’occurrence des décrets lois de 1939 connus du nom de leur signataire, à savoir Georges Mandel !

Cette grande diversité juridique mettait-elle à mal le principe d’unité de la République ?

Non, je ne le crois pas. Le principe d’indivisibilité et d’égalité de la République n’empêche pas de traiter différemment des situations qui sont objectivement différentes. L’essentiel est que ce régime juridique des Cultes soit connu et accepté par tous. Notre République peut tout à fait avoir une organisation qui laisse une place à la diversité des territoires à condition que ces régimes d’exception trouvent une justification et ne soit pas discriminatoires. Cela n’est d’ailleurs pas spécifique aux Outre-mer.

Intérieur de la Mosquée de Tsingoni, la plus ancienne de France, à Mayotte ©Wikicommons

Intérieur de la Mosquée de Tsingoni, la plus ancienne de France, à Mayotte ©Wikicommons

Dans une décision de 2013 le Conseil constitutionnel a considéré que le régime concordataire en Alsace et en Moselle n’était pas contraire à la Constitution. En 2017, dans le même esprit, il a jugé que la rémunération des officiers des cultes catholiques en Guyane n’était pas inconstitutionnelle. L’unité, ce n’est pas l’uniformité. C’est que j’essaye d’expliquer dans mon ouvrage « La Matrice de la haine » paru en mars dernier : notre identité n’est pas figée dans un passé mythifié, elle est devant nous, riche et plurielle, en perpétuelle construction.

Finalement, est-ce que le principal problème ne serait-il pas une façon de comprendre la laïcité ?

En un sens oui. Certains voudraient faire croire que la Laïcité serait une source de discrimination. Il n’y a rien de plus faux. La Laïcité n’est pas un problème, c’est la solution face au fanatisme religieux. La Laïcité nous protège face à la progression des extrémistes identitaires qu’ils proviennent de l’extrême-droite ou de l’islamisme politique. C’est pour cela que je me suis toujours opposé à ceux qui voudraient « adjectiver » la laïcité : la laïcité « ouverte », « positive », « de concorde » … Tout cela n’a pas de sens.

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Comme l’ont écrit Jérémie Peltier et Marlène Schiappa, c’est « la Laïcité, Point ! ». Là, où il peut y avoir discussion c’est sur le champ d’application de la laïcité comme le montrent des débats récurrents sur le port du voile par des étudiants à l’université ou par les parents lors des sorties scolaires. Mais même entre des intellectuels très attachés à la Laïcité, vous pouvez trouver des nuances. La Laïcité mérite mieux que des fantasmes ou des anathèmes.  Il faut que nous retrouvions une capacité à débattre de ces sujets calmement, avec hauteur de vue et sens des responsabilités.

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