À la tête du directoire du Grand Port Maritime de la Guadeloupe depuis 2020, et reconduit dans ses fonctions en 2024, Jean-Pierre Chalus pilote la transformation de Guadeloupe Port Caraïbes dans un contexte de recomposition des routes maritimes, de concurrence caribéenne accrue et de montée en puissance des enjeux de performance logistique, de transition écologique et de sûreté. Pour Outremers 360, cet ingénieur général des ponts, des eaux et des forêts, ancien président du directoire du port de Nantes-Saint-Nazaire et ex-président de l’Union des ports de France, dresse le bilan d’une année 2025 charnière et trace les grandes perspectives du port guadeloupéen, désormais appelé à jouer un rôle stratégique pour l’économie du territoire et pour la présence française dans la Caraïbe.
Le port de Guadeloupe accélère sa modernisation
Si 2025 apparaît comme une année de transition, marquée par la préparation et la structuration des grands projets, 2026 s’annonce comme une année de déploiement opérationnel, avec un objectif clair : « faire du port de Guadeloupe un hub au service des grandes compagnies maritimes ».
Dans cette trajectoire, l’année 2025 a été marquée par plusieurs évolutions structurantes. Jean-Pierre Chalus avance notamment la transformation des flux énergétiques, avec la substitution progressive du charbon utilisé par la centrale du Moule par des cargaisons de bois en provenance du Canada, dans le cadre d’un fonctionnement à la biomasse. « Un changement structurel qui entraîne de nouvelles contraintes logistiques », souligne-t-il.
Côté passagers, le port a enregistré en 2025 une légère baisse du trafic, principalement liée à la réduction de l’offre maritime intérieure, notamment sur la desserte de Marie-Galante, assurée pendant une grande partie de l’année par une seule compagnie, FRS Express des Îles, avant l’arrivée récente de Karu Ferry, avec des navires de plus petite capacité. « À l’inverse, souligne Jean-Pierre Chalus, la croisière se maintient à un niveau soutenu, avec environ 250 escales recensées sur l’ensemble de l’archipel, pour lesquelles le GPMG en représente à peu près la moitié, tandis que les navires accueillis sont désormais plus grands et plus fortement remplis que lors des saisons précédentes. »
Le chantier emblématique du port finalisé en 2025 reste l’extension du quai n°12, destinée à renforcer les capacités d’accostage : « Après des aléas géotechniques ayant entraîné une suspension temporaire des travaux au troisième trimestre 2025, le projet a été relancé à l’issue d’expertises approfondies, avec une livraison désormais attendue à l’horizon de mi-2027. »

Parallèlement, le port a réceptionné ses nouveaux portiques en juillet 2025 et, après une phase de tests, les a mis en service en septembre, permettant désormais d’accueillir des navires de plus grande taille. Autre évolution majeure : la modernisation de la manutention horizontale avec la mise en service de portiques RTG électriques, qui transforment l’organisation du terminal conteneurs avec pour objectif de « densifier le stockage, fluidifier les opérations et positionner le port de Guadeloupe comme un hub régional du transbordement. »
Photo Arrivée des 3 portiques au Port de Jarry - Juin 2025 -GPMG
Une feuille de route 2024-2028 pour renforcer l’attractivité du port
Véritable colonne vertébrale de la stratégie portuaire, la feuille de route du Grand port maritime de la Guadeloupe à l’horizon 2028 s’impose comme un levier majeur de son attractivité économique. L’ambition est de positionner le port comme un véritable animateur de la place portuaire, capable de fédérer l’ensemble des acteurs, pilotes, remorqueurs, manutentionnaires et prestataires techniques, autour d’une plateforme de services performante, offrant aux compagnies maritimes un haut niveau de fiabilité et de disponibilité.
Pour Jean-Pierre Chalus, cette dynamique doit désormais gagner en visibilité à l’international : « Cette offre doit être davantage valorisée lors des grands rendez-vous professionnels comme le Seatrade à Miami, Hambourg ou Malaga, où le port défend ses investissements, l’évolution de ses infrastructures et l’amélioration de ses tirants d’eau, encore parfois méconnus des opérateurs. »
Au cœur des transitions énergétique et écologique
Jean-Pierre Chalus entend inscrire pleinement le port de Guadeloupe dans les grandes ambitions territoriales, en l’associant aux schémas régionaux, à la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) et aux politiques de transition énergétique. Déjà engagé dans cette dynamique avec l’installation de panneaux photovoltaïques à la gare maritime de Bergevin en 2022 et la mise en place de bornes de recharge pour véhicules électriques, le port poursuit sa transformation vers un modèle plus durable.
Le port affirme son rôle d’acteur de la transition écologique en poursuivant ses programmes de restauration de la mangrove, ses projets européens et ses coopérations avec d’autres ports de la Caraïbe et d’Europe, afin de partager les bonnes pratiques environnementales.
Cette trajectoire suppose également une vigilance financière constante : les investissements engagés, près de 230 millions d’euros sur la période du Projet Stratégique approuvé fin 2024, génèrent chaque année plusieurs millions d’euros de charges d’amortissement qui doivent être compensées par des volumes de trafic suffisants, notamment dans le transbordement.
L’observation des pratiques anglo-saxonnes dans la région met en lumière, selon Jean-Pierre Chalus, des approches différentes de celles de l’Europe : « si la décarbonation y est globalement moins avancée, une dynamique se développe autour du branchement électrique des navires de croisière à quai, sous l’impulsion des compagnies maritimes, tandis que de nombreux ports restent encore dépendants des trafics pétroliers tout en multipliant les initiatives liées au climat, notamment autour de la protection des mangroves et des récifs coralliens. » Malgré des trajectoires différentes, ces échanges nourrissent des coopérations régionales jugées essentielles.
Photo Gare Maritime de Bergevin (Pointe-à-Pitre) - Photovoltaïque
Une coopération stratégique pour peser face aux géants caribéens
Dans un environnement régional dominé par de grands hubs comme par exemple celui de Kingston en Jamaïque, dont les capacités dépassent largement le million de conteneurs, les ports français des Antilles et de Guyane ont engagé une nouvelle dynamique de coopération sous l’égide de l’État à travers le Conseil de coordination interportuaire Antilles-Guyane (CCIAG).
L’objectif est double : mutualiser les retours d’expérience techniques et positionner la façade française comme une alternative crédible dans les schémas de desserte des grandes compagnies maritimes. « La saturation progressive des grands ports caribéens ouvre en effet de nouvelles opportunités pour des plateformes capables d’accueillir des navires de plus grande capacité et d’assurer un haut niveau de performance opérationnelle. »
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Pour son président du Directoire, le port de Guadeloupe entend ainsi dépasser son rôle historique de desserte territoriale pour développer une activité structurée de transbordement, moins dépendante de la seule consommation locale et plus intégrée aux grandes lignes internationales. « Travailler de manière coordonnée entre ports prend aujourd’hui tout son sens dans un contexte de profonde mutation du transport maritime. Les schémas de desserte, longtemps relativement stables, ont laissé place à des rotations intégrées, plus longues et plus complexes, avec des escales étendues et des liaisons désormais inscrites dans des boucles mondiales pouvant durer plusieurs semaines. Face à cette évolution, les ports français des Antilles doivent être prêts en permanence à s’adapter et à garantir une continuité de service, quelles que soient les contraintes d’exploitation rencontrées par les compagnies maritimes. »
La sûreté, un enjeu majeur
La sûreté portuaire s’impose aujourd’hui comme un enjeu central pour le port de Guadeloupe. Le renforcement des contrôles d’accès, la généralisation des enquêtes administratives pour les personnels intervenant en zones sensibles et la multiplication des audits nationaux et européens s’inscrivent dans une stratégie globale de durcissement du dispositif, notamment face aux risques liés au narcotrafic. « Depuis plusieurs années, le port de Guadeloupe a engagé un important effort de remise à niveau de ses dispositifs, en étroite coordination avec les services de l’État », rappelle Jean-Pierre Chalus, qui insiste sur la portée de cet engagement : « C’est vraiment un enjeu majeur. Le narcotrafic est aujourd’hui un facteur de déstabilisation du territoire guadeloupéen et chaque acteur doit être pleinement mobilisé à son niveau de responsabilité. »
À l’horizon 2026, le port de Guadeloupe s’avance dans une nouvelle phase de son histoire, avec l’ambition de s’imposer durablement comme une plateforme maritime de référence dans la Caraïbe. Dans un contexte de recomposition des routes commerciales, de transition énergétique et de concurrence régionale accrue, il entend transformer ces mutations en leviers de développement. L’enjeu est désormais de consolider cette trajectoire, d’ancrer la confiance des compagnies maritimes et de faire du port un moteur de croissance et de rayonnement pour l’ensemble du territoire guadeloupéen et de la France.























