Rappeur, écrivain, réalisateur, Abd Al Malik s'empare dans son deuxième film, "Furcy, né libre", en salles mercredi, du destin méconnu d'un esclave de La Réunion qui a livré une bataille judiciaire de près de trente ans pour obtenir son émancipation au XIXe siècle.
"Il est fondamental qu'on apprenne notre histoire. A force d'être dans le déni de notre passé esclavagiste et colonial, on crée des bombes qui vont nous exploser à la gueule", analyse pour l'AFP le réalisateur, qui a réuni un casting clinquant (Romain Duris, Vincent Macaigne, Ana Girardot) autour de Makita Samba dans le rôle-titre.
Le film débute en 1817 sur l'île Bourbon, ancien nom de La Réunion, où Furcy tente de faire valoir devant les tribunaux des documents qui feraient de lui un homme libre, lui que le "Code noir" alors en vigueur considère comme un simple "meuble".
L'époque est charnière: l'esclavage, aboli après la Révolution, a été rétabli en 1802 par Napoléon dans les colonies françaises.
Malgré les revers devant les tribunaux, l'asservissement, l'exil forcé, Furcy s'accroche à cet épuisant combat judiciaire qui va aboutir en 1845, trois ans avant l'abolition de l'esclavage, et qui, selon Abd Al Malik, résonne aujourd'hui à l'heure où l'Etat de droit est parfois malmené.
"Il aurait pu choisir la violence ou d'être +marron+ (nom donné aux esclaves fugitifs, ndlr). Mais il décide de croire en la justice, de prendre l'arme du colon pour la retourner contre lui. Et son histoire va devenir un élément jurisprudentiel qui, avec d'autres, contribue à l'abolition", explique le réalisateur, dont le film est librement adapté du livre "L'affaire de l'esclave Furcy".
Selon Abd Al Malik, face à l'injustice, "les révolutions passent toujours par le droit". "Pour moi, la colère est nécessaire et même une forme de violence en termes d'impulsion, mais on ne peut pas construire sur ça".
"Tôt ou tard, il faut se poser et réfléchir en termes de justice, de droit, d'égalité", ajoute l'artiste, qui a également fait paraître vendredi l’album "Furcy Heritage" avec d'autres noms du rap français (Youssoupha, Soprano, Oxmo Puccino...).
Le "Code noir" dans le viseur
Lui-même veut s'appuyer sur son film pour effacer ce qu'il qualifie d'"anomalie": malgré l'abolition de l'esclavage, le Code noir, agrégat d'édits royaux datant du XVIIe et XVIIIe siècles, n'a jamais été formellement abrogé.
Interpellé en mai à l'Assemblée, François Bayrou, alors Premier ministre, avait promis de présenter un texte au Parlement pour y remédier mais cet engagement est resté lettre morte.
Des députés ont pris le relais en septembre en déposant une proposition de loi pour abroger ce code qui représente, selon eux, la "pierre angulaire d’un système fondé sur l'avilissement".
Dans un courrier daté de début décembre consulté par l'AFP, Abd Al Malik a lui-même demandé à la présidente de l'Assemblée Yaël Braun-Pivet d'inscrire ce texte à l'ordre du jour, invoquant une "urgence morale".
L'abrogation du Code noir, écrit-il, constituerait "un acte de clarté républicaine affirmant que la France regarde son histoire en face pour mieux rassembler".
Auprès de l'AFP, le poète slameur défend cette démarche au nom du "devoir de mémoire", vingt-cinq ans après la loi reconnaissant l'esclavage comme crime contre l'humanité. "Ce n'est pas juste une histoire de repentance, c'est une histoire de guérison collective", explique Abd Al Malik, qui avait adapté son roman autobiographique "Qu'Allah bénisse la France" dans son premier film en 2014. "En tant que peuple, on est une famille symbolique", analyse-t-il. "Et dans les familles, des fois, il y a des secrets et on sait bien que ces secrets, à force de les cacher, à un moment, ils explosent. Alors que quand on les affronte, c'est difficile mais ça fait moins de dégâts".
Avec AFP























