Si les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) restent souvent en dehors du débat public, elles pèsent pourtant dans la puissance maritime française. Leur zone économique exclusive s’étend sur près de 2,3 millions de km², soit presque un quart de l’espace maritime national. « Ces territoires participent directement au fait que la France est aujourd’hui la deuxième puissance maritime mondiale », rappelle Mikael Quimbert, nommé préfet, administrateur supérieur des TAAF le 1er janvier 2026. À la tête de cette administration unique, il pilote une mission aussi discrète que stratégique : faire vivre et protéger un territoire sans habitants permanents mais au cœur d’enjeux majeurs. Pour Outremers360, le préfet des TAAF revient sur les trois piliers qui structurent l’action de l’État, la souveraineté, la recherche scientifique et la protection de l’environnement, dans ces îles parmi les plus préservées et désormais les plus convoitées.
Un enjeu stratégique au cœur de l’Indo-Pacifique
Dans un contexte international marqué par la multiplication des tensions autour des routes maritimes et des ressources océaniques, la présence de la France prend une dimension stratégique accrue : « Depuis la fermeture du canal de Suez à une partie du trafic, le canal du Mozambique est devenu l’une des grandes routes maritimes du commerce international, notamment pour le transport d’hydrocarbures. Une évolution qui renforce encore l’importance stratégique de cette zone et l’exigence pour la France d’y affirmer pleinement sa souveraineté. »
La souveraineté française repose d’abord sur une présence humaine permanente à travers des bases scientifiques, des personnels civils, militaires et des navires de l’État. À cela s’ajoutent des moyens de surveillance modernes, notamment satellitaires.

La principale pression reste celle de la pêche illégale, très active dans les années 1990 autour des îles australes. Aujourd’hui, grâce à la combinaison de la surveillance maritime, de la coopération avec les forces armées et de dispositifs satellitaires, ce phénomène a été entièrement éradiqué : « La présence de l’État reste donc un élément dissuasif essentiel », souligne le préfet.
Les TAAF, laboratoire scientifique de la planète
Les îles subantarctiques, les îles Eparses et la terre Adélie constituent de véritables laboratoires naturels, particulièrement précieux pour observer l’évolution du climat et de la biodiversité.
L’administration des TAAF assure le soutien logistique indispensable aux scientifiques : transport, hébergement, accès aux bases et aux sites d’étude. Ces missions sont menées en étroite collaboration avec l’Institut polaire, le CNRS ou encore l’Ifremer. « Nous sommes gestionnaires d’espaces naturels exceptionnels. Pour les protéger, nous avons besoin de connaissances scientifiques solides », explique Mikael Quimbert.
Parmi les programmes récents figure le projet européen MARIO, lancé pour la période 2025-2030. Ce programme vise à mieux comprendre les écosystèmes marins dans certaines zones encore peu explorées de l’océan Indien, notamment à l’ouest des îles Crozet. Les recherches portent sur les habitats marins, les zones de reproduction ou de nourrissage des espèces (poissons, cétacés ou tortues) ainsi que sur l’impact des activités humaines.
Ces données scientifiques servent directement à orienter les politiques de protection et de gestion des ressources comme l’indique le préfet : « Ces territoires sont en quelque sorte en première ligne pour observer les effets du changement climatique, alors même qu’ils restent éloignés des pressions humaines les plus fortes. Ils constituent des sites privilégiés pour mesurer, parfois très rapidement, les impacts du réchauffement : évolution des espèces, déplacements de certaines populations et modification des conditions environnementales. »
Protéger l’un des plus vastes sanctuaires marins du monde
La dimension environnementale est indissociable de l’action des TAAF. Les îles Australes abritent une biodiversité exceptionnelle, reconnue par l’inscription de leurs terres et mers australes au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2019.
La réserve naturelle nationale des Terres australes françaises, créée il y a vingt ans, constitue aujourd’hui l’une des plus grandes aires marines protégées de la planète. Pour garantir l’efficacité de cette protection, plusieurs leviers sont mobilisés à la fois juridique à travers des plans de gestion pour les pêcheries, notamment la légine ou la langouste, réglementation environnementale stricte et l’interdiction de l’exploitation des hydrocarbures et de surveillance continue.
Coopération internationale sous l’égide de l’ONU
La protection passe aussi par la coopération internationale. Les TAAF s’inscrivent ainsi dans les discussions autour du traité international sur la biodiversité en haute mer, connu sous l’acronyme BBNJ (Biodiversity Beyond National Jurisdiction). Cet accord adopté sous l’égide des Nations unies vise à mieux protéger la biodiversité dans les espaces marins situés au-delà des zones économiques exclusives des États, c’est-à-dire dans les zones de haute mer qui couvrent près de la moitié de la surface de la planète et jusqu’ici peu encadrées juridiquement.
Le traité prévoit notamment la création de nouvelles aires marines protégées, le partage des connaissances scientifiques et un cadre pour encadrer certaines activités susceptibles d’affecter ces écosystèmes. Pour les TAAF, dont les espaces maritimes se situent au contact de vastes zones de haute mer, ces coopérations sont essentielles. « Les écosystèmes ne s’arrêtent pas aux frontières maritimes. La coopération entre États est donc essentielle », rappelle le préfet.
Un tourisme très encadré
Ces territoires d’aventure suscitent également l’intérêt croissant des compagnies de croisières polaires. Face à cet engouement, l’administration des TAAF privilégie une approche prudente. « La protection de l’environnement peut être compatible avec un tourisme très encadré et raisonné », estime Mikael Quimbert.

Les activités touristiques sont strictement réglementées, notamment par le protocole de Madrid, qui encadre les activités en Antarctique. Les TAAF instruisent et délivrent les autorisations nécessaires pour les navires concernés, tout en participant aux discussions internationales sur l’évolution des règles. L’objectif est d’éviter que ces territoires parmi les plus préservés de la planète ne subissent la pression touristique observée dans certaines régions polaires.
Sensibiliser autrement : la voie artistique
La protection de ces territoires passe aussi par la sensibilisation du public. Depuis près de quinze ans, les TAAF accueillent régulièrement des artistes en résidence, soit dans les îles Australes, soit à bord du navire ravitailleur Marion Dufresne qui accueille cette année l’artiste réunionnais JACE, graffeur de renommée mondiale. Ces projets, menés avec la Direction des affaires culturelles de La Réunion, invitent écrivains, plasticiens ou illustrateurs à s’inspirer des paysages et de la biodiversité des TAAF. L’objectif est à la fois de faire connaître ces territoires encore méconnus et aussi de sensibiliser le public aux enjeux environnementaux et géopolitiques qu’ils représentent.
Certaines résidences se déroulent dans des établissements scolaires réunionnais. Actuellement, l’autrice Florence Lebouteux, travaille avec des élèves de primaire et de collège pour raconter ces territoires lointains.
Un territoire qui suscite l’engagement
Lors de sa prise de poste Mikael Quimbert dit avoir été marqué par le degré d’engagement des équipes et la complémentarité de leurs missions : « Tous partagent la conviction de travailler pour quelque chose d’essentiel. Ce qui m’a particulièrement frappé, par exemple, c’est de voir des militaires participer aux suivis scientifiques et compter chaque matin, aux côtés des chercheurs, les œufs de tortues. »
Dans ces territoires isolés, coopération et solidarité ne sont pas de vains mots, mais une nécessité pour veiller collectivement sur l’un des patrimoines naturels les plus précieux de la planète.





















