En Polynésie, le débat s’envenime autour d’11,5 tonnes de cocaïne saisies et immergées en haute mer

En haut, l'image générée par IA par le parti indépendantiste polynésien et diffusée sur sa page Facebook. En dessous : la réponse de la représentation de l'État ©DR

En Polynésie, le débat s’envenime autour d’11,5 tonnes de cocaïne saisies et immergées en haute mer

Le 18 février, le Haut-commissariat de la République en Polynésie avait annoncé la saisie d’11,5 tonnes de cocaïne, sur des navires interceptés en haute mer, au mois de janvier. Une saisie davantage commentée sur la méthode de destruction choisie par l’État que sur le volume : la cocaïne saisie a été immergées hors de la ZEE, « diluée dans des milliards de mètres cubes d’eau et brassée par les courants », assure la représentation de l’État. Mais une publication du parti indépendantiste agrémentée d’une image générée par IA, montrant la Marine nationale déverser de la poudre blanche sur des récifs, a suscité l’agacement du Haut-commissariat. Explications de notre partenaire Radio 1 Tahiti.

Passe d’armes en haute mer entre le parti indépendantiste Tavini Huira’atira et le Haut-commissariat de la République en Polynésie. Le parti indépendantiste a publié jeudi soir sur ses réseaux sociaux une image générée par une intelligence artificielle montrant des militaires de la Marine nationale jeter de la poudre blanche sur une zone de récif, tout près d’une île. 

Cette fausse photo fait référence à la destruction en mer des 11,5 tonnes de cocaïne retrouvées à bord de navires étrangers arraisonnés par les forces armées de Polynésie française depuis le début de l’année. Pour le Tavini, qui fait au passage écho à la prise de parole d’une scientifique dans la presse australienne, aucun doute : « les courants propagent ces énormes quantités de drogues dures, qui peuvent affecter la faune marine ». 

Rappelant que la ZEE constitue « une des plus grandes aires marines protégées au monde », le parti bleu ciel parle de « décisions aux conséquences potentiellement désastreuses pour notre environnement ». Des décisions « prises sans notre accord ».

Un parallèle avec les essais nucléaires

Car au-delà de l’inquiétude environnementale, c’est bien sûr des questions de souveraineté que le mouvement d’Oscar Temaru, favorable à l’exploitation des ressources marines profondes, veut débattre. « L’État français dispose librement de notre océan comme d’un déversoir, sans consulter les autorités polynésiennes, sans étude d’impact environnemental préalable, sans aucune obligation de rendre compte au peuple polynésien, qui vit de et avec cet océan depuis des millénaires », lit-on dans cette publication très commentée. 

Dressant un parallèle avec une autre « contamination menée par l’État pendant 30 ans, dont les autorités françaises assuraient aussi de l’innocuité environnementale », le Tavini réaffirme la « nécessité absolue » de la « maîtrise souveraine de Ma’ohi Nui sur ses espaces maritimes ».

Et revendique, un « droit de regard » sur toute opération se déroulant dans la ZEE, « y compris les opérations militaires et de lutte contre le narcotrafic », de même qu’une « évaluation environnementale préalable, impliquant les institutions et les experts polynésiens » lorsque des substances chimiques sont jetées en mer. « Notre souveraineté ne s’arrête pas aux limites de la terre ferme. Il est temps que Papeete, et non Paris, décide de ce qui se passe dans les eaux de notre fenua », conclut le parti indépendantiste.

« La poudre a été diluée dans des milliards de mètres cubes d’eau, brassée par les courants »

Devant le succès de la publication, partagée plus de 500 fois sur Facebook, le Haut-commissariat s’est fendu d’un communiqué ce vendredi. Avant tout pour dénoncer la « Fake News » de l’illustration, postée sans mention de sa création par IA. 

L’État prend soin de ne jamais nommer le parti qui en est l’auteur ni le média, Polynésie la 1ere, épinglée au passage, qui a ré-utiliser l’image avant de la remplacer. « Tous les éléments qui la composent sont mensongers et uniquement destinés à la désinformation, accuse la représentation de l’État. Cette photo constitue donc une manipulation numérique ».

Deux jours après une grande opération de communication sur la lutte contre le narcotrafic en haute mer, l’institution réitère sa réponse aux Polynésiens inquiets pour l’environnement : les 11,5 tonnes de drogue n’ont pas été immergées au même endroit, « en pleine mer et hors de la ZEE », « loin des zones de pêche » et des aires marines protégées, et sans les plastiques et autres emballages des ballots de drogue. 

« La poudre a ensuite été diluée dans des milliards de mètres cubes d’eau, brassée par les courants », insiste le Haut-commissariat, qui parle d’opérations à « près de 400 km au large des côtes, là où les fonds marins se situent à des centaines de mètres de profondeur, à plusieurs jours de mer ».

Interviewée par ABC News, la scientifique Natascha Wosnick, zoologiste et spécialiste de la vie marine à l’Université fédérale du Paraná (Brésil) déplore cette méthode de destruction. Selon la chercheuse, le rejet massif de ces substances psychoactives dans un point précis en plein océan n’est pas sans conséquence sur la biodiversité marine. 

« Les courants sont partout, et si quelqu’un déverse une énorme quantité de drogue dans l’océan Pacifique, elle peut se propager très loin et affecter la faune sauvage de manières que nous ne comprenons toujours pas (…). Les requins et les autres espèces marines ne sont pas physiologiquement équipés pour filtrer de telles drogues de leur système », détaille-t-elle dans une interview repérée par TNTV.

De son côté, le Haut-commissaire « se réserve le droit de déposer plainte » après la publication du parti indépendantiste, pour « publication, diffusion ou reproduction de mauvaise foi de fausses nouvelles ou de pièces fabriquées ou modifiées en vue de troubler la paix publique ».

Radio 1 Tahiti 

« La semaine prochaine va se tenir en Polynésie un colloque sur le traité de la biodiversité en mer (…). Et le rôle de ce traité que la France a entériné est justement de protéger la biodiversité en mer » rappelle, après la réponse du Haut-commissariat au Tavini Huira'atira, le vice-président du parti Antony Geros au micro de TNTV. « À chaque fois qu’on intente à cette biodiversité, on doit également faire les diligences auprès des autorités compétentes ». 

Il indique aussi que « tout récemment », une brigade « spécialisée » a été détachée en Polynésie « pour assurer le respect de la protection de la biodiversité en mer ».  « Alors je ne comprends pas que les autorités qui assurent la tutelle de ces structures diligentent une immersion de produits toxiques dans la mer, que ce soit au niveau de la ZEE ou que ce soit à l’extérieur de la ZEE ».