SIA 2026 : David Cayrou et Jean-Christophe Boyer, dirigeants chez Philibon La Réunion, mettent en garde contre un décrochage de la filière fruits exotiques

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SIA 2026 : David Cayrou et Jean-Christophe Boyer, dirigeants chez Philibon La Réunion, mettent en garde contre un décrochage de la filière fruits exotiques

Face à la baisse des rendements, au durcissement réglementaire et à une concurrence internationale déséquilibrée, la filière fruits tropicaux s’inquiète sur son avenir. Lors d’un entretien croisé pour Outremers 360, David Cayrou, responsable du site et Jean-Marc Boyer, directeur chez Philibon à La Réunion appellent à une adaptation urgente des politiques agricoles aux réalités des territoires ultramarins au risque de voir toute la filière décrocher. « Il faut nous redonner les clés de nos productions » , plaident-ils.

Double alerte : baisse du POSEI et contrainte du climat tropical

Pour la filière melon et ananas, l’inquiétude repose d’abord sur deux facteurs jugés déterminants : l’érosion des soutiens du programme POSEI et l’inadéquation des règles agricoles aux réalités du climat tropical. Un double effet qui provoque « un recul majeur de l’agriculture ultramarine ».

La réduction ou l’incertitude autour du POSEI, pilier historique du soutien à l’agriculture des régions ultrapériphériques, intervient au moment où les producteurs doivent déjà faire face à une pression sanitaire accrue. Sans ce filet de sécurité, l’équilibre économique des exploitations devient plus précaire.

À cette fragilité financière s’ajoute une contrainte agronomique majeure, celle du climat tropical. Contrairement à l’Hexagone, l’absence d’hiver ne permet pas de régulation naturelle des ravageurs. Insectes, maladies et adventices se développent plus rapidement, ce qui accroît mécaniquement les besoins de protection des cultures.

Les « usages orphelins »

Certaines productions se retrouvent sans solution phytosanitaire efficace.  Beaucoup de cultures ultramarines relèvent désormais des « usages orphelins » : les volumes de vente sont trop faibles pour inciter les fabricants à financer les coûteuses procédures d’agrément. « Aujourd’hui, la production d’ananas est fortement touchée par les fourmis et les cochenilles, vectrices de virus. Le melon n’est pas épargné : quelques épisodes pluvieux successifs suffisent à déclencher des attaques virales, sans qu’aucune solution de protection efficace ne soit disponible. » précise David Cayrou. 

Un ananas à 50 euros

David Cayrou et Jean-Christophe Boyer ont fait le déplacement à Paris pour se faire entendre et alerter les consommateurs sur la réalité de la production exotique française. Leur message se veut sans détour : « Nous demandons une juste rémunération de nos produits ». À défaut, préviennent-ils, le risque est de : « voir les fruits ultramarins devenir inabordables pour le marché français, évoquant déjà un ananas pouvant atteindre jusqu’à 50 euros ». 

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Car c’est bien la rentabilité qui est en jeu. Les exploitations ultramarines cumulent les handicaps structurels : éloignement, coût de la vie élevé, charges sociales importantes et incertitudes sur les aides. Beaucoup d’agriculteurs, souvent à la tête de petites surfaces, voient aujourd’hui leur modèle économique fragilisé.

Aujourd’hui, rappellent David Cayrou, « l’équilibre des exploitations repose sur trois piliers : marché local, exportation et transformation. Si l’un d’eux vacille, notamment l’export vers l’Hexagone via les rotations aériennes, c’est tout le modèle qui risque de basculer ». La campagne d’exploitation s’étend de janvier à début mai, avec des expéditions vers Orly et Roissy puis une redistribution européenne via Rungis. Le produit reste attendu pour sa qualité.

Concurrence déloyale et accords commerciaux asymétriques

Les récents accords commerciaux européens laissent les producteurs réunionnais dubitatifs. Le mois dernier, le Parlement européen a décidé, à cinq voix près, de saisir la Cour de justice de l’Union européenne pour vérifier la conformité de l’accord UE-Mercosur. Un sursis juridique qui ne rassure pas la filière. En parallèle, le projet d’accord UE-Australie pourrait ouvrir davantage le marché européen au poulet, au bœuf et aux fruits et légumes australiens, potentiellement exemptés de droits de douane.

Pour les professionnels ultramarins, l’équation devient de plus en plus illisible : « Les producteurs locaux doivent se conformer à des normes toujours plus exigeantes tandis que des produits importés pourraient entrer plus facilement sur le marché européen. » Une lueur d’espoir juridique qui ne dissipe pas, à ce stade, les craintes de concurrence à moyen terme.

Renforcer le contrôle des importations

La question sanitaire se pose aussi à l’import. Faute de moyens humains suffisants, les flux entrant dans les territoires ultramarins seraient insuffisamment contrôlés. À La Réunion, explique David Cayrou, « les contrôles sont parfois limités à des vérifications rapides de conteneurs entiers », ce qui alimente les inquiétudes. Les producteurs redoutent en particulier que des produits mal contrôlés se retrouvent sur le marché local, y compris dans la restauration collective et les cantines.

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Ils réclament donc un renforcement urgent des dispositifs de contrôle ainsi que la mise en place de laboratoires locaux pleinement opérationnels.

Adapter urgemment la législation aux Outre-mer

Derrière la crise du melon et de l’ananas se joue un enjeu plus large celui de maintenir en France, une production fruitière tropicale sur ses propres territoires. Sans inflexion rapide des politiques publiques décidées à Paris et Bruxelles, le recul pourrait s’accélérer, avec des conséquences économiques, sociales et alimentaires pour les Outre-mer comme pour l’Hexagone.

Une inquiétude grandissante sur le terrain

La filière agricole ultramarine traverse une zone de fortes turbulences. Pour David Cayrou, la situation est claire : la suppression progressive de produits phytosanitaires, sans solutions alternatives viables, met directement en péril les exploitations. La filière avait proposé une revalorisation d’environ 20 % pour compenser les pertes de rendement liées à ces restrictions, mais l’inquiétude demeure.

Sur le terrain, les producteurs constatent déjà les effets. Les ravageurs se multiplient, les maladies progressent et les rendements chutent. « On parle d’imposer un dogme qui risque d’englober toute l’agriculture française », prévient-il, redoutant une application uniforme de règles inadaptées aux spécificités tropicales.

Incompréhension des réalités ultramarines

Au cœur des tensions : une réglementation pensée pour l’Hexagone. Les intervenants dénoncent une incompréhension persistante des réalités ultramarines.

Dans les territoires tropicaux, expliquent-ils, insectes et adventices se développent beaucoup plus vite que dans l’Hexagone. L’absence d’hiver ne permet pas de régulation naturelle des parasites. Résultat : la protection des cultures devient plus complexe, au moment même où les outils disponibles se raréfient.

Jean Christophe Boyer insiste particulièrement sur ce point pour le melon, cœur de métier de la filière. Selon lui, appliquer les mêmes règles phytosanitaires qu’en Europe continentale revient à fragiliser mécaniquement la production dans les îles. « Il faut revoir les conditions pour ces territoires si l’on veut continuer à produire à un niveau économiquement viable », martèle-t-il.

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