Sécurité, vie chère, développement économique, avenir institutionnel : lors d’un entretien à Outremers360, le député européen André Rougé (Rassemblement national) a dressé un état des lieux sévère de la politique gouvernementale menée dans les Outre-mer depuis 2017. Il a également détaillé les propositions de son parti pour les Outre-mer et plus singulièrement, pour la Nouvelle-Calédonie, ainsi que ses travaux à venir à Bruxelles.
Avant d’évoquer l’action du Rassemblement national, André Rougé a tenu à dresser un bilan global de la politique conduite par les gouvernements successifs d’Emmanuel Macron en matière ultramarine, où « on a le sentiment que tout se fait au fil de l’eau ».
Selon lui, les discours récurrents présentant les Outre-mer comme « une chance pour la France » ou « une chance pour l’Europe » ne se traduisent pas par des politiques publiques concrètes une fois les échéances électorales passées. « Une fois que le rideau de la campagne est baissé, que les personnes qui ont tenu ces propos sont aux affaires, aux responsabilités de l'exécutif, que se passe-t-il ? Plus rien. Il ne se passe plus rien » dénonce André Rougé.
Le député européen évoque en premier lieu la dégradation de la situation sécuritaire, notamment aux Antilles, où il pointe la hausse des homicides – « 50 en Guadeloupe en 2025 et déjà 3 depuis le début de l’année », souvent liés au narcotrafic et au « trafic d'armes qui en découle », ainsi qu’à Mayotte et en Guyane, confrontées selon lui à une immigration incontrôlée et à une criminalité croissante. À Mayotte, il alerte également sur l’émergence de phénomènes de radicalisation islamiste, liés à des flux migratoires en provenance de l’Afrique des Grands Lacs.
Sur le plan social et économique, André Rougé souligne un chômage structurellement élevé, deux fois supérieur à celui de l’Hexagone, ainsi que le coût de la vie, nettement plus élevé, dans l’ensemble des territoires ultramarins. Il cite des écarts de prix allant de 30 à plus de 40 % par rapport à l’Hexagone, et jusqu’à près de 80 % en Nouvelle-Calédonie.
Il critique enfin l’inefficacité, selon lui, des réponses gouvernementales, qu’il juge marquées par des effets d’annonce non suivis d’exécution, des projets de loi retardés ou abandonnés. « Le gouvernement s'est soi-disant emparé du sujet de la vie chère, a déposé un texte de loi qui a été voté au Sénat, que les sénateurs du RN ont voté, parce qu'il y avait des dispositions intéressantes. Et puis, le texte de loi a disparu de la circulation ».
Les réformes institutionnelles : un « rideau de fumée »
« Il y a beaucoup de vœux pieux de la part de tous ces gouvernements de l'ère Macron qui sont restés dans les cartons et dans le domaine des intentions » fustige le délégué national aux Outre-mer du RN, passé par les équipes de l’ancien député de La Réunion, Michel Debré, ou de l’ancien ministre des Outre-mer, Dominique Perben, dénonçant aussi le « recours récurrent aux débats institutionnels, sempiternel rideau de fumée pour masquer l’absence de réponses concrètes aux difficultés du quotidien ».
« Ce sont des sujets qui méritent réflexion, mais ce n'est pas la priorité » estime encore André Rougé. « Ce n'est pas la réforme institutionnelle qui va remplir le caddie ou le frigo de la ménagère. Ce n'est pas la réforme institutionnelle qui va améliorer le coût de la vie. Ce n'est pas la réforme institutionnelle qui va mettre un terme au narcotrafic. Ce n'est pas la réforme institutionnelle qui va mettre un terme à l'insécurité. Ce n'est pas la réforme institutionnelle qui va mettre un terme à l'immigration ».
Une loi-programme pour les Outre-mer
Face à ce constat, André Rougé affirme que le Rassemblement national travaille à une loi-programme pour les Outre-mer, conçue comme « un cadre stratégique à long terme ». Élaborée avec un comité d’experts issus de l’administration et d’anciens cabinets ministériels, « cette loi vise à définir une vision à court, moyen et long terme, et sur un horizon de quinze à vingt ans ».
Déjà proposée à la Présidentielle de 2022, « cette loi programme répond à toutes les problématiques des Outre-mer » a précisé André Rougé. « On essaye autant que faire se peut de la mettre à jour au fur et à mesure (…). Une fois que nous aurons gagné l'élection présidentielle et qu'il y aura un ministre d'État des Outre-mer issus des rangs du Rassemblement national, il sera temps de faire circuler ce projet auprès des forces vives et des élus des différents territoires pour recueillir leur assentiment, leurs remarques, leurs ajouts, leurs suggestions de façon à ce que l'on puisse se projeter sur les 15, 20 ans à venir ».
Le RN « partisan de la priorité régionale »
À court terme, les priorités avancées concernent la sécurité, la lutte contre l’immigration illégale, la baisse du coût de la vie et la relance économique. Le RN propose notamment une réforme de l’octroi de mer, qu’il qualifie de « double peine » pour les consommateurs ultramarins. Le dispositif serait recentré sur les produits importés hors Union européenne ou entrant en concurrence directe avec la production locale, tandis que le financement des collectivités reposerait sur la dotation globale de fonctionnement.
Le député évoque également une modulation progressive de la surrémunération des fonctionnaires, afin de limiter ses effets inflationnistes sur les loyers et les prix, tout en promouvant une priorité régionale pour l’accès aux emplois publics. « On ne va pas supprimer cette surrémunération du jour au lendemain » assure André Rougé. « Dès lors que nous sommes pour la priorité nationale, il ne paraît pas absurde qu'Outre-mer, on soit partisan de la priorité régionale, que les Ultramarins n’aient pas à traverser les océans pour trouver du travail, qui existe à La Réunion, en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, où on fait venir des fonctionnaires métro alors qu'il y a des compétences locales ».
Sur le plan économique, le RN défend le retour de mesures de défiscalisation et d’exonération de charges, encadrées dans le temps pour éviter les effets d’aubaine, ainsi qu’une action sur le coût du fret, en favorisant la concurrence dans le transport maritime et en luttant contre les situations de monopole. À plus long terme, André Rougé plaide pour faire des territoires ultramarins de véritables hubs économiques régionaux, en valorisant leur position géostratégique et leurs ressources naturelles, notamment les terres rares, les nodules polymétalliques et le nickel.
Sur le portefeuille ultramarin au gouvernement, il défend un ministère d’État doté de « secrétaires d'État par bassin », « afin de porter une politique cohérente, durable et adaptée aux spécificités ultramarines ». « La rue Oudinot, c'est un mini Matignon et il faut avoir le poids politique nécessaire pour faire des bras de fer ».
À Bruxelles, un texte sur l’adaptation des normes aux Outre-mer en 2026
Au Parlement européen, André Rougé met en avant son action en faveur des régions ultrapériphériques (RUP). Il cite notamment son rôle dans la mobilisation de financements européens, avec l’annonce de 126 millions d’euros destinés à Mayotte après le cyclone Chido -qui attendent encore d’être « décaissés », ainsi que son engagement pour une adaptation des normes européennes aux réalités climatiques, économiques et sociales des territoires ultramarins.
Il indique travailler à l’élaboration d’un texte européen, attendu au second semestre 2026, visant à imposer des études d’impact spécifiques aux RUP avant l’adoption de toute nouvelle réglementation européenne, mais aussi à adapter les normes aux Outre-mer. Il se dit également vigilant sur la préservation des enveloppes financières dédiées aux Outre-mer, notamment dans le cadre de la politique agricole commune et du programme POSEI. Le député souligne par ailleurs la nécessité de simplifier l’accès aux fonds européens, dont les délais d’attribution constituent selon lui un frein majeur au développement économique local.
Le RN favorable à la suspension de Bougival
À quelques jours d’une réunion à l’Élysée entre Emmanuel Macron et les partenaires politiques calédoniens -sauf le FLNKS qui a décliné l’invitation- André Rougé a souhaité évoquer la Nouvelle-Calédonie, « enjeu stratégique majeur pour la France dans le Pacifique ». Il plaide pour la suspension de l’accord de Bougival, « un point sur lequel nous sommes d’accords avec les indépendantistes du FLNKS » mais pas pour les mêmes raisons : « Eux, parce qu'ils veulent l'indépendance immédiate et nous, parce que nous considérons que Bougival, c’est mettre la Nouvelle-Calédonie sur les rails de l'indépendance ».
« On a assisté à un gâchis sur ce territoire » tempête le député européen, qui fustige aussi les « élus qui ne pensent qu'à une chose : se faire réélire aux prochaines élections et qui, pour cela, sont prêts à tout ». Selon lui, les violences survenues récemment trouvent leur origine dans une succession « de trois erreurs politiques magistrales et monumentales », parmi lesquelles le maintien du troisième référendum malgré le boycott des indépendantistes.
André Rougé reproche au gouvernement « de ne pas avoir pris en compte les désidératas des Français d'origine mélanésienne qui, au moment du Covid, réclamaient le report de quelque temps du troisième référendum de façon à pouvoir leur permettre de respecter le deuil de leur famille selon la coutume. Seulement la coutume mélanésienne, il faut la connaître, il faut l'avoir vécue et il faut savoir que c'est une culture qui a besoin de temps et qu'on ne peut pas les braquer et passer en force ».
La deuxième erreur, selon André Rougé, c’est le manque de neutralité du gouvernement sur le dossier calédonien, qui s’est traduit par la nomination de la loyaliste, présidente de la province Sud, Sonia Backès, au gouvernement. « On ne peut pas être juge et partie. On ne peut pas dire « on est neutre », mais on prend la soi-disant loyaliste au gouvernement ».
La troisième erreur citée par André Rougé, c’est « le passage en force sur le corps électoral », motivé localement par les élus loyalistes -il cite Sonia Backès, Nicolas Metzdorf et Virginie Ruffenach- « qui n'ont pas hésité à dire à Gérald Darmanin qu’il n'y aurait pas de problème, qu’on pouvait faire passer la loi organique sur le dégel du corps électoral sans aucune réaction », le tout pour « favoriser leur réélection et leur maintien en place là où la cantine est bonne ».
« Nous étions unanimement d'accord sur le fait que ce passage en force de la loi organique sur le dégel du corps électoral serait vécu localement comme une provocation », poursuit André Rougé qui concède que lors du vote à l’Assemblée nationale en mai 2024, les députés RN avait voté pour le dégel du corps électoral, estimant que le gel datant de 2007 est « un déni de démocratie ». « C'est quelque chose sur lequel il faudra revenir, mais il faudra le revenir lorsque les choses seront apaisées ».
André Rougé propose donc de mettre la priorité sur la reconstruction et le développement économique. « L'urgence, elle est là parce qu'on peut mettre tout le monde autour de la table, quelle que soit l'appartenance politique, quelle que soit la fonction, quelle que soit l'origine communautaire » assure-t-il. « Puis, une fois que la Nouvelle-Calédonie sera reconstruite, il sera temps de voir si les Calédoniens veulent accéder à l'indépendance ou non ».
Le député propose également un plan de développement reposant sur le soutien de la Banque européenne d’investissement, une stratégie industrielle autour du nickel, incluant la question du coût de l’énergie, ainsi qu’un renforcement de la présence militaire française, perçue comme un levier économique et géostratégique. À plus long terme, André Rougé estime que la valorisation des ressources naturelles et maritimes de la Nouvelle-Calédonie est indispensable, dans un contexte international marqué par une forte concurrence, notamment chinoise, sur les matières premières stratégiques.























