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Depuis cette semaine, L’Assemblée nationale examine en première lecture le projet de loi confortant le respect des principes de la République, ou encore communément appelée « Loi sur les séparatismes. Porté par Gérald Darmanin, Ministre de l’Intérieur et Marlène Schiappa, Ministre déléguée auprès du ministre de l’Intérieur, chargée de la Citoyenneté, ce texte vise à lutter contre le séparatisme, les atteintes à la citoyenneté et entend apporter des réponses « au repli communautaire et au développement de l’islamisme radical, en renforçant le respect des principes républicains et en modifiant les lois sur les cultes ». Dans ce contexte, Outremers 360 vous propose ci-dessous une analyse d’Alexis Tiouka – amérindien Kalin’a, guyanais, juriste spécialiste des populations autochtones. Il aborde la question des séparatismes sous l’angle de la colonisation. Une expertise qui sera plus profondément détaillée lors d’une conférence sur les séparatismes le 4 février 2021, organisé par l’Université de Guyane, le DFR Sciences juridiques et économiques et le laboratoire Migrations, interculturalités et éducation en Amazonie dans le cadre de cycle de conférences intitulés Sociétés, cultures et politiques.
Entre situation de dépendance et attachement à la France
La colonisation instaure une situation de dépendance. Vivre dans une colonie, en tant que colonisé, c’est vivre selon des lois et règlements qui sont décidés hors de sa volonté, ce qui n’enlève pas nécessairement un attachement à la France. Pour les Français, citoyens ou sujets, qui vivaient dans les colonies, la France était la puissance tutélaire, la « mère patrie ». Tous les Français attachaient la plus grande attention à ce qui pouvait arriver à cette France, physiquement éloignée mais qui tenait leur destin entre ses mains. Dans cet attachement profond, l’École joua son rôle essentiel d’appareil idéologique d’État. Les jeunes Français et quelques indigènes privilégiés y apprirent, comme leurs contemporains métropolitains, comment s’était construite cette France qui les gouvernait, ce que le monde lui devait et les épreuves qu’elle avait surmontées. L’École était l’ardent propagateur de l’éloge de la colonisation. Les professeurs d’histoire-géographie jouèrent un rôle essentiel en ce domaine. Avant 1914, les candidats à l’agrégation d’histoire-géographie pouvaient bénéficier de conférences relatives à l’expansion coloniale. Un souci particulier était apporté pour informer les lycéens et il s’accrut dans l’entre-deux-guerres.
L’École insistait sur l’accomplissement de la mission humanitaire de la France, la diffusion de l’héritage révolutionnaire, et présentait l’expansion coloniale comme consubstantielle de la grandeur de la France et de sa mission civilisatrice. L’Église joua également un rôle déterminant dans le développement du sentiment de fierté que ressentaient les Français devant leur empire colonial.
Au fil du temps, les Français installés dans les colonies se sentirent à la fois profondément français et en même temps différents des Français de métropole. Ce fut l’implantation d’authentiques populations locales non autochtones.
Une existence bouleversée et de nouvelles structures sociales
Le bouleversement est inévitable alors que se rencontrent deux sociétés si différentes et éloignées du fait de leurs différences historiques, culturelles, politiques et sociales. Le principal facteur de bouleversement fut la volonté du colonisateur de réorganiser la société indigène à son image : mission civilisatrice de la France, primauté des droits de l’Homme sur la coutume.
Privé souvent d’une partie de sa terre, l’indigène fut contraint d’entrer dans l’économie marchande et monétaire du colonisateur. En Afrique noire comme en Indochine, l’indigène était soumis au travail forcé, pour un employeur privé ou pour l’administration publique. La société indigène fut aussi transformée par l’action missionnaire qui essaya de lui imposer de nouvelles références spirituelles en la convertissant au christianisme. Il y eut de forts contrastes selon les régions. Il faut encore souligner le rôle des Homes amérindiens. L’enfant est enlevé à sa famille et placé dans un Home afin d’être évangélisé et scolarisé. Ils étaient considérés comme pupille de la nation et placés en internat avec pour résultat une perte de l’identité. L’installation des Français et l’implantation d’activités modernes entraînèrent une nouvelle structure sociale. Ces effets furent suffisamment insupportables aux yeux de certains indigènes pour les inciter à essayer d’organiser la résistance.
Quant au groupe de pression colonial, il était puissant, disposait de gros moyens et put développer une action importante en faveur de l’expansion coloniale, puis de la conservation des colonies. Les adversaires de la conquête coloniale n’étaient bien évidemment pas réduits au silence et essayèrent de montrer à l’opinion publique l’autre face de la colonisation. Clemenceau ouvrit les colonnes de L’Aurore a Paul-Étienne Vigne, qui y dénonça les abus et violences dont il avait été témoin et qu’il redoutait de voir se reproduire.
Aujourd’hui, certains demandent, comme en Guyane, réparation de la mémoire collective, voire la mise en place d’une Commission « vérité et réconciliation » comme c’est le cas au Canada avec pour but la reconnaissance des violences coloniales et postcoloniales.
Alexis Tiouka, Amérindien,Juriste et conférencier, spécialiste des populations autochtones,membre de l’association Groupes d’experts et juristes en droits humains et droits autochtones.
Une conférence autour des « Séparatismes » le 4 février 2021
Le cycle de conférences Sociétés, cultures et politiques porté par l’Université de Guyane, le DFR Sciences juridiques et économiques et le laboratoire Migrations, interculturalités et éducation en Amazonie se poursuit tout au long de l’année 2021 et vous propose le 4 février 2021, à 14 h, heure de Guyane, et 18 h, heure de Paris, une conférence sur « Les séparatismes ». Alexis Tiouka, Juriste et conférencier, spécialiste des populations autochtones, membre de l’association Groupes d’experts et juristes en droits humains et droits autochtones, et Laurent Sermet, Professeur de droit public à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, procèderont à l’examen de la question des séparatismes au regard de la colonisation d’une part et de la religion d’autre part. Ces deux communications permettront d’aborder de nombreux débats liés à la colonisation : l’idéalisation de la France, la situation de dépendance, la France enseignée aux colonies, les Français des colonies, les résistances et les bouleversements, le rôle de l’Église et de l’État… mais encore, alors que vient d’être déposé en décembre dernier un projet de loi confortant le respect des principes de la République, les laïcités et le vivre-ensemble, la liberté de religion et la liberté religieuse, les lois de 1901, 1905 et 1907 ou encore la formation des imams.
Le 11 février 2021, une prochaine conférence est programmée sur la démocratie avec André Roux, Professeur de droit public à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, et Fernando Menezes de Almeida, Professeur de droit public à l’Université de Sao Paulo (Brésil).
Information sur le programme Sociétés, cultures et politiques et éléments de connexion : florence.faberon@univ-guyane.fr
























