Ahmed El-Bahri, directeur général du CHU de Guyane, « la souveraineté sanitaire est au cœur de ma stratégie »

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Ahmed El-Bahri, directeur général du CHU de Guyane, « la souveraineté sanitaire est au cœur de ma stratégie »

Six mois après sa prise de fonction, le directeur général du CHU de Guyane ne suit qu’une boussole, celle de la souveraineté sanitaire. Une expression qu’il décline en trois piliers « se soigner ici, se former ici, décider ici » et qu’il présente comme la condition pour faire du CHU un centre hospitalier pleinement en capacité de répondre aux besoins des Guyanais. Mais avant la promesse, il y a la réalité d’un CHU encore en transition, éclaté sur trois sites (Cayenne, Kourou, Saint-Laurent-du-Maroni) et confronté à un défi immédiat : un déficit plus lourd que prévu qu’il entend ramener à l’équilibre d’ici cinq ans. Pour Outremers360, Ahmed El-Bahri détaille sa stratégie et expose les défis majeurs du territoire.

Un CHU créé unifié en 2027

Après plusieurs fonctions de direction à l'AP-HP, au CHRU de Nancy et à Montpellier, Ahmed El-Bahri a exercé comme directeur de l’organisation des soins à l’ARS Provence-Alpes-Côte d’Azur. À son arrivée en Guyane, il se heurte toutefois à plusieurs surprises, à commencer par une organisation hospitalière hybride qui génère « des complexités de fonctionnement quotidiennes, des systèmes d’information aux circuits financiers, avec un patrimoine et des responsabilités encore éclatés ».

Son cap est fixé : « parvenir à une unité juridique et opérationnelle au 1er janvier 2027 », avec l’intégration des trois établissements au sein du CHU dont la convention constitutive a été signée en juin 2025 entre le Centre hospitalier régional (qui regroupe les trois hôpitaux publics du territoire) et l’UFR de sciences médicales et de santé de l’université. La Guyane compte désormais le 33ᵉ CHU de France.

Un déficit de 75 millions d’euros

Deuxième surprise, et non des moindres, celle d’un déficit largement sous-estimé. À son arrivée, le directeur s’appuie sur les projections qui lui ont été transmises, tablant sur 35 millions d’euros. « Or, aujourd’hui, de façon consolidée, on est plutôt autour de 75 millions d’euros », précise-t-il, « pour un ordre de grandeur de 640 millions d’euros de dépenses et 575 millions d’euros de recettes. »

Il attribue notamment cet écart à d’importants recrutements engagés en 2023-2024 dans l’espoir d’un surcroît d’activité qui ne s’est pas matérialisé. « Le pari de l’activité n’a pas été concluant », constate-t-il, pointant un double écueil : « une activité qui progresse trop peu et une valorisation-facturation insuffisante de ce qui est pourtant réalisé. »

« Rationaliser aujourd’hui pour ne pas rationner demain »

Il engage rapidement sa méthode : agir vite sans dégrader la qualité des soins. Il insiste sur l’urgence, il faut « rationaliser aujourd’hui pour ne pas rationaliser demain. »  Et affiche un objectif ambitieux de ramener le déficit autour de 50 millions d’euros en 2026, puis viser un retour à l’équilibre à horizon 4 à 5 ans.

Pour y arriver, il s'appuie sur trois leviers : « rattraper la facturation » pour récupérer des recettes non encaissées, « rationaliser les achats et la consommation » et reprendre la main sur les circuits, les volumes, les contrats, et sécuriser la dépense « maîtriser la masse salariale ».
Mais qu’on ne s’y trompe pas, le message n’est pas celui d’un plan social, mais d’un pilotage plus fin et adapté aux besoins des services. Sur un périmètre annoncé d'environ 5 000 salariés sur les 3 sites, « certains secteurs en sureffectif, d’autres en tension ». Il précise que « les recrutements supplémentaires devront être conditionnés au développement réel d’activité ».

Attirer durablement des profils de qualité

Plus qu’un atout, l’universitarisation du CHU est un véritable label de qualité et d’attractivité.  Plusieurs pistes sérieuses de recrutement sont annoncées : « L’arrivée de profils seniors et universitaires de PUPH (professeurs des universités – praticiens hospitaliers), entraîne un écosystème (chefs de clinique, internes, externes) et permet enfin de proposer aux médecins un projet professionnel et personnel sur le long terme.» Ahmed El-Bahri en est convaincu : « sans offre médicale complète, il est impossible d’attirer et de retenir des spécialistes. »

Ahmed El-Bahri souhaite également accélérer sur l’enseignement médical sur place, notamment à partir de la 4e et 5e année et sur les formations paramédicales et techniques comme la manipulation radio.

Créer un institut de cancérologie

Son pari est de bâtir un projet médical lisible et de constituer un institut de cancérologie au sein du CHU, capable d’assurer sur place une prise en charge plus complète. L’objectif est double : réduire le recours aux évacuations sanitaires et limiter les pertes de chance pour les patients guyanais. Prochaine étape, l’autorisation par l’ARS d’activités de médecine nucléaire.

Au-delà de la cancérologie, plusieurs développements sont attendus d’ici 2026 : réanimation pédiatrique, cardiologie interventionnelle, et une offre d’endométriose en hôpital de jour sur le territoire.

Une cartographie sanitaire entre maladies tropicales, cancers et risque métabolique croissant

Si la population guyanaise demeure plus jeune que la moyenne nationale, les statistiques font apparaître un infléchissement démographique, marqué par un début de vieillissement et une natalité en recul. Cette évolution se reflète dans le profil des pathologies observées. Aux maladies infectieuses tropicales et équatoriales, liées au contexte géographique, s’ajoutent une progression des cancers et une montée des pathologies métaboliques comme le diabète, les troubles endocriniens et l’hypertension, associées aux modes de vie et à la précarité. « Je suis assez surpris de voir le niveau de sucre dans les boissons gazeuses qui nous viennent du Suriname et du Brésil. C'est un cocktail explosif. » précise le directeur.

Prévention et recherche : agir au plus près des populations

Les hôpitaux de proximité structurent les dispositifs de prévention et d’accès aux soins dans les zones les plus isolées. Parallèlement, la recherche scientifique se déploie. La Stratégie Métaux Lourds (StraMéLo), portée par l’ARS et la préfecture de Guyane vise à mesurer l’exposition des populations au plomb et au mercure, ainsi que leurs effets sanitaires, notamment à travers l’alimentation comme le poisson et le riz consommés principalement dans les communes riveraines des fleuves. Enfin, le paludisme demeure, lui aussi, un enjeu sanitaire structurant pour le territoire.

Télémédecine, IA : une feuille de route attendue en mars 2026

L’innovation tient une place majeure dans la stratégie d’Ahmed El-Bahri, qui a notamment confié à son directeur des structures de proximité (HP/CDPS), Dr Cyril Rousseau, le pilotage d’une mission dédiée à la télémédecine et aux usages de l’IA.

L’objectif est de recenser des initiatives aujourd’hui « éparses », coordonner, remonter les besoins, et livrer une feuille de route en mars 2026. Outre les premiers cas d’usage comme les urgences, la dermatologie et l’imagerie, les fonctions support (marchés, contrats, suivi des dépenses), sont également concernées. Le directeur ne se prive pas d’utiliser une business intelligence qui permettrait de « mieux suivre les dépenses, d’identifier des axes d’amélioration et de mettre en place des systèmes d’alerte anticipée pour prévenir les dépassements budgétaires. »

Juin 2026 : un an de transformation, premiers résultats

À l’approche du premier anniversaire de sa transformation, le CHU se heurte à une équation délicate : monter en puissance sans dépendre durablement des financements exceptionnels, tout en répondant à des besoins de santé considérables et dispersés sur le territoire. Le directeur assume cette ligne : « Il ne faut pas être sous la morphine des aides. »

Pour diversifier ses ressources, l’établissement a créé un service entièrement dédié à la recherche de financements, mobilisant notamment les programmes régionaux et européens, sans exclure d’autres leviers comme le mécénat. Pragmatique, Ahmed El-Bahri souligne que « la souveraineté sanitaire commence aussi dans les comptes pour que, demain, elle se traduise dans les soins ».

Une ambition qui traduit avant tout une volonté d’apporter à tous les guyanais une offre de soin de qualité au plus près de leurs réalités.