Près de deux ans après les émeutes qui ont ensanglanté la Nouvelle-Calédonie, les juges chargés de l'enquête sur les leaders indépendantistes kanak transférés manu militari dans l’Hexagone, ont signifié aux parties la fin des investigations, a-t-on appris de sources concordantes.
Les trois juges d'instruction parisiens chargés de ce dossier inflammable ont notifié en janvier la fin de l'information judiciaire aux avocats de Christian Tein, leader de la cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), devenu aujourd'hui président du Front de libération kanak (FLNKS) et de treize autres mis en examen (et cinq témoins assistés), a indiqué une source judiciaire.
Les parties peuvent faire des observations. Puis le parquet doit rendre ses réquisitions avant que le juge décide, ou non, de les renvoyer devant un tribunal. Cette enquête avait été ouverte en 2024 dans une Nouvelle-Calédonie sidérée par l'une des plus graves crises de son histoire, conduisant le président de la République Emmanuel Macron à décréter l'état d'urgence, et soldée par 14 morts et plus de deux milliards d'euros de dégâts.
En juin, une vague d'interpellations ciblait la CCAT, « structure organisée composée de donneurs d'ordres et d'exécutants » soupçonnée d'avoir mis au point un plan pour « déstabiliser les unités économiques, les administrations et les services de l’État » sur l'archipel.
La justice lui reproche la mise en place « d'une véritable logistique (...) par le recrutement et la mobilisation des émeutiers, le ciblage des objectifs et la collecte des moyens matériels (armes à feu, engins incendiaires, matériels de surveillance) et de communication (talkies-walkies, drones, comptes rendus de réunion, communiqués et transmission des instructions) ».
« Combat politique »
Du côté des « donneurs d'ordre » présumés, Christian Tein, 58 ans, se voit reprocher des vols et destructions de banques, supermarchés ou restaurants « découlant du plan d'action » de la CCAT, selon la source judiciaire. Il est aussi mis en examen pour participation à un groupement en vue de préparer des meurtres ou tentatives de meurtres, notamment sur des gendarmes et policiers. Mais il est placé sous le statut plus favorable de témoin assisté pour complicité, « par instigation », de tentative de meurtre.
« C’est la dernière ligne droite pour que la justice constate l’absolue innocence de Christian Tein qui a été injustement privé de sa liberté, des siens, de sa terre et pointé du doigt par ses adversaires durant de longs mois », a réagi auprès de l'AFP son avocat, Me Florian Medico. « L’information judiciaire a permis de démontrer que M. Tein mène un combat politique et pacifique, et qu’aucune infraction ne peut lui être reprochée », a-t-il ajouté.
« Non seulement ces personnes sont totalement innocentes, mais l’État a gravement manqué à son devoir d’impartialité dans la crise de Nouvelle-Calédonie. Il a en plus tenté d’instrumentaliser la justice », a commenté auprès de l'AFP un autre avocat de la défense, Me François Saint-Pierre, pointant notamment les conditions de leur transfert d'urgence en France hexagonale. Signe de la tension autour de ce dossier, douze avocats de la défense ont dénoncé en février dans un courrier aux juges d'instruction le sort fait à leurs clients.
« Propos racistes » des non-indépendantistes et « forfaiture » de l'État
Les leaders kanak ont « exercé leurs droits civils et politiques légitimement et pacifiquement », dans un contexte de décolonisation pas encore achevée de la Nouvelle-Calédonie, souligne la lettre adressée aux juges. Ils dénoncent aussi des « propos racistes » et « séditieux » des anti-indépendantistes à l'égard de leurs clients, et mettent en cause « la responsabilité politique du président de la République et du gouvernement français », lorsqu'il a souhaité dégeler le corps électoral, provoquant les émeutes.
Ils parlent encore de « forfaiture » et de « crime d’État », à propos du transfert de sept indépendantistes dans l'Hexagone. Le sort de ces sept militants, arrêtés mi-juin puis transportés dans « des conditions inadmissibles, constitutives de traitements inhumains et dégradants » relève d'un « traitement judiciaire exceptionnel » sur « ingérence du gouvernement », estiment-ils.
Et de citer une réunion de crise, immortalisée par un documentaire de France Télévisions sur l'action de Gérald Darmanin lorsqu'il était ministre de l'Intérieur. On y voit Gérald Darmanin déplorer que « pas un mec ne va en prison » après les interpellations d'émeutiers, et Gabriel Attal, Premier ministre, dire : « S'il pouvait y avoir quelques exemples, ce serait bien. » A Paris, où la défense est parvenue à faire dépayser l'enquête en janvier 2025, le parquet, sollicité par l'AFP, n'a pas souhaité communiquer.
Avec AFP





















