« Émotion et stress » dans les ateliers des « boosters » d'Ariane 6, avant un vol pionnier

©ArianeGroup

« Émotion et stress » dans les ateliers des « boosters » d'Ariane 6, avant un vol pionnier

Clé connectée en main, deux techniciens vissent une protection thermique rose métallisé destinée aux propulseurs d'Ariane 6, qui fera son premier vol à quatre « boosters » le 12 février. Une puissance accrue censée améliorer sa compétitivité mais source de "stress" pour ses responsables.

Dans cet atelier sécurisé du site ArianeGroup d'Issac, à Saint-Médard-en-Jalles (Gironde), quatre cylindres métalliques de 3,5 mètres de diamètre sont en cours d'équipement afin de constituer les « jupes » de futurs propulseurs, dotées de vérins pour orienter la poussée. Chaque tour de vis est enregistré et dûment vérifié grâce à des outils connectés.

Le hangar ultramoderne, muni de treuils et de véhicules autoguidés, symbolise la montée en cadence d'ArianeGroup : en 2026, une trentaine de « boosters » doivent être produits, notamment pour proposer la configuration lourde « A64 » avec quatre propulseurs latéraux, au lieu des deux utilisés lors des cinq premiers vols du lanceur (configuration « A62 »).

Le 12 février, en Guyane, la nouvelle Ariane 64 doit placer en orbite basse 32 satellites pour Amazon Leo, constellation d'internet haut débit du groupe fondé par le milliardaire américain Jeff Bezos - l'actuel plus gros client du lanceur européen (18 lancements prévus).

« Je serai devant ma télé, avec toujours un peu d'émotion et de stress », explique en souriant le responsable d'atelier, Joannis, qui ne donne pas son nom de famille pour raisons de sécurité. Pour cette « première », « il ne faut surtout pas être trop confiant », souligne-t-il à l'occasion d'une visite de presse.

Nouveautés

Car ce lancement multiplie les nouveautés : quatre boosters, une coiffe rallongée, un client commercial, une constellation de satellites à déployer... « Si ça se passe bien là, ça contribuera à la confiance du marché », souligne Philippe Clar, directeur des lanceurs d'ArianeGroup.

Ce contrat avec Amazon Leo « est la démonstration concrète qu'(Ariane 6) répond bien à leur besoin », estime de son côté André Lafond, responsable du programme boosters, qui reconnaît un peu d' « appréhension » mais « moins » que sur le vol inaugural du lanceur.

Il met en avant la « flexibilité » d'Ariane 6, capable d'emporter des satellites lourds ou des constellations de satellites plus petits, avec 10 à 11 tonnes de charge utile en orbite basse pour la version A62, et 21,6 tonnes pour A64. En outre, de nouveaux « boosters » plus puissants doivent être introduits courant 2026 et le moteur Vinci de l'étage supérieur, ré-allumable pour changer d'orbite, devrait également disposer « fin 2026 » d'une nouvelle version renforcée.

« En termes de versatilité de mission, c'est beaucoup plus ouvert, on peut déposer des satellites sur des orbites différentes », se réjouit André Lafond.La configuration A64 suppose néanmoins de nouveaux défis, notamment les « effets thermiques beaucoup plus importants au culot » du lanceur, concède Philippe Clar. La température peut atteindre 2 000°C en sortie de tuyère.

« Risques »

« C'est un enjeu, on reste modeste et humble. Un nouveau lanceur, c'est aussi des risques », admet-il, tout en affichant sa confiance dans la « maturité technologique » d'Ariane 6. Après un vol inaugural en 2024, et quatre autres en 2025, le lanceur européen vise « 7 à 8 lancements » en 2026 et une « cadence normale de 9-10 » missions l'année suivante. Et la production doit suivre.

Non loin d'Issac, sur le site du Haillan, l'assemblage des tuyères s'accélère : 25 attendues en 2026 contre 15 l'an dernier, calcule la responsable de l'atelier. « En passant d'Ariane 5 à Ariane 6, on s'est doté d'un nouvel outil industriel parce qu'on devait atteindre des cadences beaucoup plus élevées », explique-t-elle devant de gigantesques bras robots qui assemblent les tuyères, futurs « pots d'échappement » des boosters.

De nombreux éléments d'Ariane 6 sont pré-assemblés en Europe avant d'être expédiés à Kourou, où l'assemblage final se fait désormais horizontalement, « une petite révolution » selon Arianegroup. Le carnet de commandes d'Arianespace, qui commercialise les lancements, est plein en 2026, « quasi plein » en 2027, mais « il reste de la place » pour 2028 et 2029, relève Philippe Clar.

Le dirigeant, qui appelle à la « préférence européenne », cible notamment la constellation Iris², projet phare de l'Union européenne visant à assurer une connectivité sécurisée et souveraine, ou encore le programme de satellites de l'armée allemande. « L'Allemagne a mis de l'argent pour développer Ariane 6 et si (ce contrat) part à l'extérieur, payer deux fois, c'est étonnant », conclut-il.

Avec AFP