La fusée européenne Ariane 6 s'envolera jeudi dans sa version plus puissante de Kourou, en Guyane, pour mettre en orbite 32 satellites pour la constellation Amazon Leo du groupe fondé par le milliardaire américain Jeff Bezos, concurrent en devenir de Starlink d'Elon Musk.
Ce tir prévu à 13h45 en heure locale (16g45 GMT) inaugurera les lancements d'Ariane 6 pour cette constellation anciennement baptisée Project Kuiper, principal client commercial du lanceur lourd européen qui a sécurisé 18 lancements sur une trentaine dans son carnet de commandes.
L'équipe d’Ariane comme celle d'Amazon mettent en avant les bénéfices de cette collaboration, même si le fait que la fusée, présentée comme un symbole de la souveraineté européenne, soit amenée à effectuer des lancements pour le compte d'une société américaine soulève des interrogations.
Client à risque ?
« A terme, un lanceur européen souverain ne peut pas dépendre principalement des marchés étrangers, qui peuvent exiger un traitement prioritaire soutenu par leur puissance économique, ou qui peuvent devenir imprévisibles ou inaccessibles sans préavis, compte tenu de l’environnement géopolitique actuel et des guerres commerciales », déclare à l'AFP Ludwig Moeller, directeur de l'ESPI (European Space Policy Institute) basé à Vienne.
Mais à ce stade, faute de clients commerciaux européens dont beaucoup lancent avec SpaceX, ce partenariat est crucial pour rendre Ariane 6 compétitive. « L'importance fondamentale aujourd'hui c'est d'avoir une clientèle commerciale en plus de la clientèle institutionnelle pour offrir à l'équipe Ariane suffisamment d'activités pour justifier une cadence de 8 à 10 lancements par an », déclare à l'AFP Pierre Lionnet, directeur de recherche à Eurospace, association professionnelle de l'industrie spatiale européenne.
Selon lui, la demande institutionnelle (UE, ministère de la Défense...) d'une fusée de la taille d'Ariane 6 est aujourd'hui entre 2 et 4 lancements par an alors qu'elle est dimensionnée pour être lancée jusqu'à dix fois par an. Arianespace qui commercialise la fusée Ariane vise « sept à huit vols cette année avec une grande polyvalence des missions », selon son patron David Cavaillolès.
Après le vol inaugural d'Ariane 6 en juillet 2024, quatre lancements ont eu lieu en 2025, soit un de moins que prévu. « Il s'agit d'une montée en cadence unique pour un lanceur lourd », a souligné Martin Sion, président exécutif d'ArianeGroup, fabricant de la fusée.
Réduction des coûts
Pour Philippe Baptiste, ancien directeur du Cnes qui a vu naître Ariane 6 et ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche qui chapeaute l'espace, le lanceur doit désormais « démontrer son savoir-faire en termes de maîtrise de coûts ».
Autre nouveauté de ce lancement allant dans ce sens : la fusée, Ariane 64, sera pour la première fois dotée de quatre propulseurs latéraux, au lieu des deux utilisés lors des cinq premiers vols (configuration A62) ce qui permettra de doubler les capacités d'emport à 21,6 tonnes contre 10 à 11 précédemment.
32 satellites est « notre charge utile la plus importante à ce jour », a déclaré à l'AFP Martijn Van Delden, responsable du développement commercial Europe d'Amazon Leo en expliquant que cela réduit le coût des missions. Avec 175 satellites déjà en orbite, Amazon Leo, dont le déploiement a pris du retard, vise une constellation de 3 200. Starlink repose sur sa part déjà sur près de 9 400 satellites.
« Stress »
La mission constitue un défi technique pour Ariane 6 : « déployer 32 satellites est plus compliqué que d'en déployer un, il faut les séparer les uns après les autres », explique Pierre Lionnet en rappelant avec confiance qu'Ariane 5, prédécesseur d'Ariane 6, réalisait déjà ce genre d'opérations. « Si cela se passe bien là, cela contribuera à la confiance du marché », souligne Philippe Clar, directeur des lanceurs d'ArianeGroup.
Malgré tout, ce défi génère une tension palpable dans l'atelier d'ArianeGroup près de Bordeaux où sont fabriqués les propulseurs. « Je serai devant ma télé, avec toujours un peu d'émotion et de stress », a confié à l'AFP fin janvier le responsable d'atelier, Joannis. Pour cette « première », « il ne faut surtout pas être trop confiant ».
Avec AFP























