Polynésie : La mémoire du « Metua » Pouvanaa a Oopa suspendue au délibéré de la Cour de Cassation

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« Je n’éprouve ni haine ni rancune. La France est une grande nation, et c’est pour cela qu’elle me rendra justice ». Cette citation, prononcée par Pouvanaa a Oopa à son retour d’exil en 1968 et rendue célèbre en 2012, trouvera-t-elle son dénouement ce jeudi 26 octobre lorsque la Chambre criminelle de la Cour de Cassation rendra son délibéré, dans la matinée, sur la révision du procès qui condamna le « Metua » à la prison et l’exil loin de sa Polynésie natale ? 

« Je le sens bien » confie Teiha Stepenson, Greffier pénitentiaire au Centre de rétention Tatutu en Polynésie, et arrière-arrière-petit-fils de Pouvanaa a Oopa. Venu avec son petit frère, Teheiura, Teiha représente son père, Sandro Stephenson, arrière-petit-fils de Pouvanaa a Oopa, qui a repris le combat pour l’innocence de son illustre aïeul. Le 5 juillet dernier, l’avocate général de la Cour de Cassation a recommandé l’annulation du procès de 1959, accusant le Metua, père de la nation tahitienne, d’avoir voulu incendier la ville de Papeete au lendemain du référendum conduisant les polynésiens à s’exprimer sur le maintien ou pas au sein de la République. Selon elle, Pouvanaa A Oopa, de son vrai nom Pouvanaa Tetuaapua, n’avait pas eu « un procès équitable ». Confiants en la Justice, Teiha et Teheiura entrevoient l’épilogue de 50 années d’un combat familial repris de génération en génération.

Stèle de Pouvanaa a Oopa à Papeete ©Outremers360

Stèle de Pouvanaa a Oopa à Papeete ©Outremers360

Le 28 septembre 1958, malgré sa force de frappe électorale, Pouvanaa a Oopa essuie son premier revers dans les urnes. Prônant le non au maintien au sein de la République lors du référendum constitutionnel, le premier député d’origine tahitienne gêne les ambitions nucléaires de l’État. Accusé d’avoir voulu incendier Papeete les 10 et 11 octobre 1958, il est condamné un an plus tard à 8 ans de réclusion criminelle et à 15 ans d’interdiction de séjour en Polynésie. En réalité, « quelques cocktails molotov » sont lancés çà et là. Les témoignages pointent du doigts les opposants du Metua, qui a osé se dresser face à l’administration coloniale. Il est ensuite gracié en 1966 et regagne son pays en 1968, mais reste coupable aux yeux de la Justice. Une culpabilité qu’il n’eut de cesse de contester, et après lui, ses enfants, petits-enfants, et arrière-petits-enfants. Des premières demandes de révision sont faites, notamment dans les années 90. Mais celles-ci échouent.

Tout s’accélère alors en 2012. La photographe et réalisatrice Marie-Hélène Villierme sort, après d’âpres luttes audiovisuelles, le documentaire biographique « Pouvanaa Te Metua : L’élu du Peuple ». Primé lors d’un Festival de film océanien à Papeete, le film fait l’effet d’une bombe dans l’opinion polynésienne. La réhabilitation du Metua devient alors le combat d’un peuple. Marie-Hélène Villierme, qui accompagne Teiha et Teheiura, a aussi bon espoir. Louise Peltzer, ancienne présidente de l’Université de Polynésie et membre de la famille Oopa, ainsi que sa fille Titania Redon, seront également au Palais de Justice pour entendre le verdict final.

Arrestation de Pouvanaa a Oopa, alors député, en 1958, à son domicile de Papeete ©Archives nationales

Arrestation de Pouvanaa a Oopa, alors député, en 1958, à son domicile de Papeete ©Archives nationales

En Polynésie, la condamnation de Pouvanaa a Oopa fait écho à l’installation du Centre d’expérimentation du Pacifique, mais aussi aux prémices de l’émancipation d’un peuple : le Metua fut le premier à revendiquer l’Océanisation des cadres, la reconnaissance des langues polynésiennes et l’égalité pour le peuple autochtone dont il est encore le père. Il n’était pas indépendantiste, mais son oeuvre politique ouvra la voie au premières volontés d’émancipation en Polynésie.

Face à l’engouement populaire, les candidats de la Présidentielle de 2012, Nicolas Sarkozy et François Hollande, s’obligent à s’exprimer sur le sujet. Chacun promet des avancées dans la réhabilitation du Metua, et c’est Christiane Taubira, ancienne garde des Sceaux, qui aura la charge d’ouvrir la procédure de révision, étant la seule habilitée. Par la même occasion, Christiane Taubira modifie la loi et permet aux ayants-droits des deuxièmes et troisièmes générations de saisir la Justice pour une procédure de révision. Cette révision du procès se base sur des vices de procédures, des malfaçons, des erreurs humaines qui n’entachent pas la France et permet de décontextualiser ce procès qualifié de « justice coloniale » par la juge Catherine Vannier. Elle a notamment été permise à la faveur « des faits nouveaux de nature à faire naître le doute » sur la culpabilité de Pouvanaa A Oopa, décédé en 1977.

Capture du film Pouvanaa Te Metua : L'élu du Peuple

Capture du film Pouvanaa Te Metua : L’élu du Peuple

« Je souhaite faire réviser mon procès et obtenir ma réhabilitation », disait Pouvanaa a son retour d’exil, alors qu’il est acclamé par « ses enfants » à Papeete. « Je souhaite aussi que toutes les procédures engagées contre moi depuis 1942 soient examinées de nouveau. Je suis innocent », a-t-il poursuivi, enchaînant sur sa maxime la plus célèbre : « Je n’éprouve ni haine ni rancune. La France est une grande Nation, et c’est pour cela qu’elle me rendra Justice ». Si c’est le cas, Pouvanaa sera la 7ème personne à être innocentée par la Chambre criminelle de la Cour de Cassation, dans la Vème République.

Ce jeudi, beaucoup de Polynésiens auront donc les yeux rivés sur Paris. La Cour de révision des condamnations pénales, siégeant en audience publique à la chambre criminelle de la Cour de cassation, peut soit rejeter la demande, rendant difficile la possibilité de déposer un nouveau recours, soit réhabiliter le défunt, et un nouveau procès serait très peu probable. « Si sa condamnation pour complicité d’incendie volontaire et détention d’armes est annulée, (…) la Cour va décharger la mémoire du mort. C’est comme s’il n’avait jamais été condamné », explique Me Emmanuel Piwnica, désigné curateur à la mémoire de Pouvanaa A Oopa par la Cour de révision. « Ce qui est important, dans une affaire politique comme celle-ci, c’est de reconnaître qu’il n’avait rien à se reprocher. (…) C’était un coup monté. On avait annoncé son arrestation 48 heures avant qu’elle n’ait lieu. Il fallait le mettre à l’écart », souligne Me Piwnica.

En attendant ce délibéré historique pour la Polynésie, Outremers360 vous propose le documentaire biographique « Pouvanaa Te Metua : L’élu du Peuple ».

Pour retrouver l’ensemble des articles sur Pouvanaa a Oopa :

Polynésie – Révision de l’Affaire Pouvanaa a Oopa : Le « Metua » sera-t-il innocenté ?

Polynésie : La Cour de révision examinera le procès Pouvanaa A Oopa le 5 juillet

Document exclusif : « On n’est jamais allé aussi loin » dans la révision du procès Pouvanaa a Oopa, confie Sandro Stephenson, arrière-petit-fils du père du nationalisme tahitien

Polynésie française: La Cour de révision saisie du cas du leader autonomiste polynésien Pouvanaa A Oopa

Révision du procès Pouvana’a a Oopa : L’Avocate générale demande l’annulation de la condamnation du « Metua »

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