En Polynésie, la mobilisation autour d’Oscar Temaru ne faiblit pas et s’internationalise

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©Facebook / Valentina Hina Cross

Sur le terrain, les réseaux sociaux et au-delà des frontières de la Polynésie, la mobilisation autour du leader indépendantiste Oscar Temaru ne faiblit pas. Ce dernier s’est engagé dans un bras de fer judiciaire avec le procureur de la République Hervé Leroy. 

Pour rappel, Oscar Temaru, maire de Faa’a, conteste une saisie pénale d’11 millions de Fcfp sur son compte en banque, dans le cadre d’une enquête préliminaire sur la protection fonctionnelle votée par le conseil municipal de sa commune, pour l’affaire « Radio Tefana » dans laquelle il a été condamné en première instance en septembre 2019 et a fait appel. Dénonçant un « acharnement » judiciaire, le leader indépendantiste a assigné en référé le procureur de la République pour atteinte à la présomption d’innocence et déposé un appel de l’ordonnance de saisie pénale.

À Papeete, devant le palais de Justice, le maire de Faa’a depuis 1983 -largement réélu au premier tour en mars dernier-, a entamé une grève de la faim le lundi 8 juin, quelques jours après avoir pris connaissance de la saisie pénale. Malgré son état de santé, le forçant à suspendre son action durant le weekend, Oscar Temaru n’en démord pas et compte sur le soutien sans faille de ses militants, rassemblés avec lui depuis le début du sit-in. Les militants ont ensuite été rejoints par les salariés de Radio Tefana puis ce lundi matin, par les agents de la commune qui ont pacifiquement marché de leur mairie au palais de Justice pour signifier leur soutien au Tavana (maire, ndlr).

Soutien de personnalités

Des personnalités aussi se sont jointes au sit-in, rythmé depuis le 8 juin par des chants en langue tahitienne. Parmi eux, quelques curés, dont le père Abraham, qui officie dans une église de Faa’a. « Il a géré la commune en bon père de famille », argumente l’homme d’église, « et c’est une des seules grandes communes qui n’a jamais été placée sous la tutelle de l’État ». Le président de l’Église protestante Maohi (EPM), François Pihaatae, s’est aussi joint au sit-in. L’EPM partage notamment, avec les indépendantistes, le combat anti-nucléaire en Polynésie. « Un homme comme Oscar Temaru (…) tout le monde s’accorde à dire que c’est un homme honnête, on voit mal pourquoi et comment on s’acharne en quelque sorte sur lui », commente l’Historien Jean-Marc Regnault, sans pour autant prendre part physiquement à la mobilisation.

Parmi les autres visages connus des Polynésiens et venus apporter leur soutien au leader indépendantiste : Sandro Stephenson, arrière-petit-fils du « Metua » Pouvanaa a Oopa, condamné à tort en 1959, accusé d’avoir voulu incendier Papeete. Joinville Pomare, descendant de la chefferie des Pomare et farouche opposant de l’État, s’est aussi déplacé pour soutenir Oscar Temaru. En Nouvelle-Calédonie, le parti Union Calédonienne a très vite apporté son soutien au compagnon de lutte de Jean-Marie Tjibaou. Sur les réseaux sociaux également, les profils arborant un décor « #JeSoutiensOscarTemaru » fleurissent et dépasse parfois la sphère militante des indépendantistes.

Enfin, ce mercredi, une vingtaine d’intellectuels, professeurs, sociologues, anthropologues, auteurs et artistes, de Polynésie, Nouvelle-Calédonie, France ou encore, Nouvelle-Zélande, ont signé et publié une tribune (voir encadré) de soutien au leader indépendantiste. « À 75 ans, d’une santé fragile, il n’exclut pas, après avoir voué sa vie à la cause indépendantiste, de mourir en martyr de cette même cause. La Polynésie française mérite mieux qu’un tel dénouement, dont les conséquences sont imprévisibles. Elle a toutes les capacités pour décider son destin par elle-même, en population adulte responsable de ses choix. Mais cela suppose, ici aussi, que l’État français soit capable de se réinventer », écrivent-ils.

L’affaire renvoyée au 22 juin

En attendant, le référé assigné au procureur Hervé Leroy par Oscar Temaru pour atteinte à la présomption d’innocence a été renvoyé au 22 juin, à la demande de son avocat. « Je viens juste de me constituer auprès du procureur donc j’ai demandé le renvoi pour prendre connaissance des pièces et puis pour pouvoir répliquer à la requête », a-t-il expliqué. « Le procureur n’a réussi à trouver un avocat que ce matin, après avoir essuyé plusieurs refus. Donc on peut le comprendre » a commenté le député indépendantiste Moetai Brotherson, interrogé par Tahiti-infos.

Depuis le 8 juin, les militants indépendantistes sont rassemblés devant les grilles du palais de Justice de Papeete pour soutenir leur leader ©Facebook / Valentina Hina Cross

Depuis le 8 juin, les militants indépendantistes sont rassemblés devant les grilles du palais de Justice de Papeete pour soutenir leur leader ©Facebook / Valentina Hina Cross

En outre, la présidente du tribunal a évoqué un possible dépaysement de l’affaire. Selon celle-ci, « on ne pourra pas juger le procureur de la juridiction. Cela poserait un problème d’impartialité ». « Si le tribunal se déclare incompétent cela voudrait dire que le procureur peut faire tout ce qu’il a envie et qu’en ce qui le concerne les erreurs qu’il commet, sa responsabilité, on ne peut pas lui demander des comptes ici.  Non, je ne suis pas d’accord ! On doit juger ce dossier à Tahiti », a estimé l’avocat d’Oscar Temaru. Moetai Brotherson, lui, évoque les problèmes de santé du maire de Faa’a et la situation épidémique. Il prévient toutefois : « s’il devait y avoir un renvoi, nous demanderions à ce qu’il se fasse en Nouvelle-Calédonie. C’est la raison qui doit parler à un moment donné, on ne peut pas l’exposer volontairement à un risque d’infection par la Covid-19 ».

Tribune : En Polynésie, l’État français refuse d’abandonner sa politique coloniale

Le 8 juin, le leader indépendantiste Oscar Temaru, maire depuis 1983 de Faa’a (la commune la plus peuplée de Polynésie française) et président du parti politique Tavini huira’atira, a entrepris une grève de la faim pour protester contre ce qu’il décrit comme un acharnement de l’État français à son encontre. À 75 ans, d’une santé fragile, il n’exclut pas, après avoir voué sa vie à la cause indépendantiste, de mourir en martyr de cette même cause. La Polynésie française mérite mieux qu’un tel dénouement, dont les conséquences sont imprévisibles. Elle a toutes les capacités pour décider son destin par elle-même, en population adulte responsable de ses choix. Mais cela suppose, ici aussi, que l’État français soit capable de se réinventer.

À plus de 15.000 kilomètres de Paris, la Polynésie française n’attire qu’épisodiquement l’attention des médias français généralistes. Il s’y joue pourtant une part de l’histoire nationale, depuis l’annexion de Tahiti en 1880 jusqu’à l’installation du Centre d’expérimentation nucléaire du Pacifique en 1963, et à travers les formes que prend l’action de l’État dans ces périphéries de la République française.

Dans son rapport de 2015, la mission d’information parlementaire dirigée par Jean-Jacques Urvoas soulignait la situation sociale et économique préoccupante de cette collectivité d’outre-mer. Il rappelait que plus d’un quart de la population y vit sous le seuil de pauvreté. Une étude de l’Agence française de développement (AFD) situe la Polynésie française au dernier rang de l’outre-mer français en matière d’indice de développement humain (IDH), un indicateur qui prend en compte la santé et la longévité́, le niveau d’éducation et le niveau de vie. Si la Polynésie française bénéficie statutairement d’une forme d’autonomie (avec des compétences élargies accordées à l’exécutif local), elle reste de fait étroitement dépendante des transferts publics et du bon vouloir de l’État central, seul détenteur des compétences régaliennes.

Ce constat devrait conduire l’État français à réfléchir, avec l’ensemble des acteurs polynésiens concernés, à un processus maîtrisé de décolonisation, comme c’est le cas depuis plusieurs décennies en Nouvelle-Calédonie : non pour réduire l’avenir de la Polynésie française à un choix binaire entre la France ou l’indépendance, mais pour mettre en œuvre tous les moyens de nature à donner aux Polynésiens une meilleure maîtrise de leur pays, de leur économie et de leur destin. C’est ce à quoi l’enjoint l’ONU, dont l’Assemblée générale a réinscrit depuis 2013 la Polynésie française sur la liste des territoires à décoloniser. Mais l’État français a choisi la politique du mépris et de la chaise vide, laissant le soin au gouvernement polynésien d’aller expliquer à New York que la Polynésie française n’a pas besoin de décolonisation.

L’État français ne se montre pas non plus prêt à assumer pleinement sa responsabilité historique et morale envers tous les Polynésiens victimes des essais nucléaires. Dans son rapport 2018, le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires mis en place par l’État indique seulement 159 décisions d’indemnisation, pour 1.433 demandes au total (ce qui inclut aussi 438 dossiers concernant la période où les essais ont été menés en Algérie). La suppression, en 2017, du critère du « risque négligeable » (qui écartait la plupart des Polynésiens des bénéfices de la « loi Morin » relative à la reconnaissance et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français) avait soulevé un début d’espoir chez les associations de victimes. Elles dénoncent désormais la réintroduction, dès 2018, d’un nouveau critère restrictif, celui de 1 mSv (millisievert) qui mesure la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires reçue par un individu et en deçà de laquelle aucune indemnisation n’est possible. Une à une, les victimes des essais meurent et l’État français maintien des procédures interdisant une indemnisation juste et rapide. Il vient encore d’étendre la portée du critère de 1 mSv aux dossiers déposés avant 2018, à l’occasion de la récente loi relative à la crise sanitaire.

Dans le même temps, les représentants de l’État français se préoccupent de construire à Tahiti un « centre d’information des essais nucléaires », qui ne répond à aucune demande de la population polynésienne. Ce lieu doit permettre, selon les termes officiels, de conserver et transmettre la mémoire de ces événements « dans une démarche apaisée de recherche des faits historiques ». Mais si la recherche historique est utile, l’apaisement ne se décrète pas unilatéralement. Et l’attitude de l’État français dans ce dossier n’est pas exempte de cynisme : ayant fait don au gouvernement local d’un terrain situé au centre de Papeete, il laisse en effet au gouvernement local la charge de dépolluer les bâtiments qui s’y trouvent (ils contiennent de l’amiante) et d’y construire le nouveau centre.

Par le biais du procureur de la République à Papeete, fonctionnaire placé sous l’autorité du garde des Sceaux, l’État français a engagé par ailleurs une série d’actions visant le leader indépendantiste Oscar Temaru. Elles ont d’abord visé les subventions versées par la commune à la radio Te Reo o Tefana, soupçonnée de servir les intérêts politiques de l’équipe municipale de Faa’a. Condamné en 2019 à six mois de prison avec sursis et à une amende de 42.000 euros, Oscar Temaru a fait appel de cette condamnation. Sans attendre un second jugement, le procureur de la République a ouvert un nouveau front, en lançant une enquête préliminaire concernant la régularité de la protection accordée par le conseil municipal de Faa’a à Oscar Temaru en sa qualité de maire : une protection garantie par l’article L. 2123-34 du Code général des collectivités territoriales qui dispose que « la commune est tenue d’accorder sa protection au maire (…) lorsque celui-ci fait l’objet de poursuites pénales à l’occasion de faits qui n’ont pas le caractère de faute détachable de l’exercice de ses fonctions ». Comme si cela ne suffisait pas, dans le cadre de la même procédure, une saisie de 92.000 euros a en outre été effectuée le 4 juin sur le compte personnel du maire de Fa’a’a.

Il ne s’agit pas de dire ici que le statut politique d’Oscar Temaru devrait le mettre à l’abri de la justice ni de se prononcer sur le fond de l’affaire de la radio Tefana, toujours en cours. Mais l’attitude de l’État en Polynésie française nourrit inévitablement les soupçons de parti pris : comme l’écrivait en 2014 l’historien Jean-Marc Regnault, la France se montre trop souvent « à l’opposé d’elle-même » en Polynésie française. En 2018, la justice française a su reconnaître une part de cette responsabilité historique, en prononçant la réhabilitation du père du nationalisme polynésien, Pouvanaa a Oopa, condamné et exilé en 1959 pour un crime qu’il n’avait pas commis, par un État français soucieux d’éliminer tout obstacle à l’installation de son centre d’expérimentation nucléaire. Pour autant, l’État semble aujourd’hui encore incapable de sortir d’un rapport de domination pour entrer dans une réflexion plus sereine sur l’avenir de cette collectivité, en reconnaissant la légitimité de toutes les opinions politiques qui s’y expriment — y compris lorsqu’elles revendiquent le droit universel à l’autodétermination. Dès lors, il enferme la Polynésie française dans une impasse.

Signataires

Jean Anderson, professeure et traductrice (Victoria University in Wellington)

Irène Bellier, anthropologue (CNRS, LAIOS), vice-présidente du GITPA

Alban Bensa, anthropologue (EHESS)

Estelle Castro-Koshy, chercheuse et traductrice (James Cook University)

Sylvie Crossman, éditrice d’Indignez-vous !, écrivaine

Tokainiua Devatine, artiste et enseignant de Tahiti

Simone Dreyfus Gamelon, présidente honoraire du GITPA (Groupe international de travail pour les peuples autochtones)

Yannick Fer, sociologue (CNRS – Centre Maurice Halbwachs)

Malcom Ferdinand, chercheur en sciences politiques (CNRS – IRISSO)

Barbara Glowczewski, anthropologue (CNRS – Laboratoire d’anthropologie sociale)

Jean-Christophe Goddard, philosophe (Université de Toulouse 2 Jean-Jaurès – TRANSMIS)

Élie Kongs, éditions Dehors

Patrick Kulesza, président exécutif du GITPA

Géraldine Le Roux, anthropologue (Université de Bretagne occidentale)

Gwendoline Malogne-Fer, sociologue (associée au Centre Maurice Halbwachs)

Françoise Morin, anthropologue, vice-présidente du GITPA

Tahitua Oopa, étudiant en design, descendant de Pouvaana a Oopa

Denis Pourawa, poète kanak

Bernard Saladin d’Anglure, anthropologue, vice-président du GITPA

Christophe Serra-Mallol, sociologue (Université de Toulouse)

Chantal Spitz, écrivaine polynésienne

Viri Taimana, artiste polynésien

Edgar Tetahiotupa, anthropologue (Université de la Nouvelle-Calédonie)

Vāhi Tuheiava-Richaud, linguiste et anthropologue (Université de la Polynésie française)

Dénétem Touam Bona, philosophe franco-centrafricain

Christophe Pierre Yanuwana, militant Kali’na de Guyane

Éric Wittersheim, anthropologue (EHESS)

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