Nouvelles de Polynésie : « Ton Coeur qui bat dans le mien » par Mareva Bouchaux

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Illustration ©DR

Après « Au fond de moi une déchirure » de Stéphanie-Poerava Willmann et « Tina ou le rêve sans fin » de Dinah Desjardins, respectivement 8ème et 7ème Prix du Concours Littéraire de la Délégation de la Polynésie française à Paris, Outremers360 vous propose le 5ème Prix de ce concours de nouvelles sur le thème du déracinement : « Ton Cœur qui bat dans le mien », de Mareva Bouchaux.

Mon avion quitte Tahiti dans deux jours et je ne veux pas partir. Des quatre premiers mois de ma vie que je passe en Polynésie, c’est toi que je retiendrai. Toi qui as ébranlé mon coeur et mon âme toute entière. Je suis tombée amoureuse de toi au premier regard en arrivant, et tu ne m’as plus quittée depuis, quelle étrange rencontre.

Dans l’avion déjà, tu m’avais offert ton sourire et une tiare sur un fond de ukulele. Au milieu des sièges colorés, des robes et des chemises locales, quelque chose s’était réveillé dans mon cœur. J’ai compris bien plus tard que je m’étais simplement reconnue en toi. Je reconnaissais ma joie de vivre, mon envie de sourire, je reconnaissais mon sens de l’accueil et ma bienveillance parfois naïve. Tu reflètes l’état d’esprit des gens d’ici. A Tahiti, on peut t’accoster juste pour te dire que ton tee-shirt est magnifique, tu l’as acheté où ? On peut t’inviter à boire le café même si on ne te connaît pas, c’est une coutume qui se perd mais qui autrefois faisait partie intégrante de la loi. J’aime cette sincérité, cette simplicité et ce côté naturel qui t’appartient aussi. Comment puis-je te quitter dans deux jours ?

Nous sommes à la plage comme à notre première fois. Ce jour-là j’avais ressenti la sécurité offerte par le lagon, j’avais réalisé être sur une île au milieu de l’océan Pacifique, sans aucun continent à proximité. Le large et tout ce qu’il a de mystérieux, d’effrayant et de fascinant. Je t’observe sous tous les angles, une dernière fois je crois. Je te trouve tellement élégant. Tu es imprégné de cette beauté universelle qui peut toucher tous les cœurs. J’aime ma vie en métropole mais je rêve de rester près de toi pour toujours, j’ai peur de laisser la moitié de mon âme ici lorsque je partirai. Nous nous nourrissons du soleil toi et moi. Je regarde et j’écoute avec attention chacune de tes respirations. J’ai envie de tout savoir de toi. Comme à notre première discussion. J’ai envie de te poser mille questions dont j’ai déjà oublié les réponses, pour que tu m’expliques encore comment fonctionnent les gens à Tahiti. Je veux à nouveau que tu m’apprennes cent mots tahitiens qui me permettront de te comprendre, et d’appréhender cette culture qui m’appartient un peu. Cette île est l’un de mes foyers, ma mère y a grandi. Alors j’ai eu une chance incroyable d’enrichir mes connaissances sur la culture tahitienne grâce à toi. C’était, jour après jour, en apprendre un peu plus sur ma famille, sur mes origines et sur moi-même.

A Carrefour ici, ils vendent de la sauce sashimi déjà prête, des mangues, du pain coco, des paréos, des savates et des articles Hinano en pagaille. Toute l’année. Plus besoin d’attendre le prochain festival polynésien d’été, les petites bouteilles de monoï coûtent seulement trois euros au supermarché du coin… Je n’avais pas réussi à t’expliquer mon émerveillement et mon désarroi lorsque nous avons fait nos courses ensemble la première fois. En France, mon mode de vie est un peu décalé, j’ai créé un microcosmos dans lequel on mange chinois, on écoute des musiques tahitiennes et on sourit. J’ai réalisé, en venant ici, que je n’avais rien inventé. J’ai inconsciemment reproduit la vie locale, avant même de la découvrir. Life is better in Tahiti… Il ne me semble pas qu’on m’ait à ce point conté la vie polynésienne. Je ne sais pas d’où viennent toutes mes idées. Maman m’en a certainement transmis inconsciemment une grande partie. Peut-être mon intuition a-t-elle fait le reste. Je contredisais souvent les gens, mais ils avaient peut-être raison, cette culture est dans mon sang. Comme toi. Je n’ai pas l’impression de t’avoir rencontré il y a quatre mois. Je crois qu’en réalité, j’ai toujours entendu ton coeur battre à l’intérieur du mien.

Je pensais avec certitude que ma maison se trouvait en métropole. Mon “chez moi”. Je pensais que quatre mois ici seraient suffisants pour que je me languisse la France et les copains. Tu as tout changé. Je ne veux plus partir. On m’avait prévenu que cela arriverait, leurs arguments sonnaient faux, je ne les écoutais pas. Je ne soupçonnais pas ton existence et je crois que c’est ce qui m’a perdue. Je pensais appartenir à l’occident, tu m’as fait réalisé que j’étais demi. En vérité, je suis à moitié française, un huitième tahitienne et trois huitièmes chinoise. Il me plaît de croire que j’ai hérité du meilleur de chacun et notamment de la bienveillance et de l’accueil chaleureux des tahitiens. Mon oncle, rencontré pendant ce voyage, trouve que j’ai également hérité du côté travailleur de la famille chinoise de ma maman. Rires. Mais où se trouve la maison des demis ? Il y a vingt-deux mille kilomètres entre Tahiti et la France, la garde partagée n’est pas envisageable. Maman dit que la solution serait de vivre six mois ici, six mois là-bas. Je pense que réconcilier toutes mes racines directement à l’intérieur de mon coeur me permettrait de me sentir chez moi partout. Passer du temps avec toi en cachette m’a permis de récupérer une part de moi. Les autres ne comprendraient pas ce morceau. Je n’ai pas l’énergie pour leur expliquer mon chemin. Près de toi, je me sens entière, je me sens puissante et sage, tout en apprenant.

Tout ce que tu m’enseignes, tout ce que je comprends grâce à toi, je pourrai l’enseigner à mes élèves de Ori Tahiti sur le continent. Je les ai abandonnées quatre mois, elles me rappellent chaque semaine que je leur manque, mais elles sont heureuses pour moi. Elles ignorent encore l’importance de notre idylle mais elles savent que je vis des moments magiques qui resteront gravés dans mon expérience et ma mémoire. J’ai préparé de nombreux projets qui prendront vie dès mon retour en France. J’aimerais que tu puisses sentir leur hâte d’en connaître davantage sur la Polynésie qui les fait tant rêver. Je leur parlerai de toi. Je leur décrirai ton sourire, ton accueil, mon coup de coeur, ma peine de te quitter. Je crois qu’il est inutile que je leur décrive nos bons moments, ils sont trop personnels. Intimes. Mais si l’une d’elles pose un jour ses pieds sur le sable blanc de Tahiti, tu pourras peut-être aller à sa rencontre ? Mes élèves me connaissent par coeur, en te voyant, en te parlant, elles comprendront ce que j’ai pu ressentir. Ils me semblent qu’elles découvriront dans tes yeux la part de moi que tu auras gardée.

Nous quittons la plage. Je sens ta main serrer la mienne. Je nous sens unis. Il me semblait entendre ton coeur battre à l’intérieur du mien, à présent je le sens. Direction le studio de danse de Makau Foster. C’est ma dernière après-midi de confection de costumes. La dernière fois que je m’assois en tailleur sur le carrelage froid pour tresser mes feuilles de auti. Makau, notre chef de groupe, est une grande dame du Ori Tahiti – danse tahitienne. Lors d’un stage en métropole auquel je participais l’an passé, elle nous a raconté un morceau de ton histoire. Puis elle m’a proposé de danser pour le Heiva i Tahiti 2017 dans sa troupe à Tahiti. Et me voici. Je n’ai fait le rapprochement que cette semaine entre la légende contée et toi. A l’époque, la Polynésie me semblait inabordable. “Alors, tu penses quoi de Tahiti ? – Eh bien… ça existe. Ca existe pour de vrai. Cette île perdue au milieu de l’océan est bien réelle, des gens y habitent et y vivent.” J’avais entendu mille récits sur ce lieu ! Et un jour, j’ai vu la mairie de Arue, devant laquelle mes parents ont fait leurs photos de mariage que je connais par coeur. Je suis passée devant le Zizou Bar dans lequel ils se sont rencontrés. J’ai marché sur la place To’ata, cette scène mythique que je connais sur le bout des doigts à force de regarder en ligne les vidéos du Heiva i Tahiti. Je suis entrée dans les milles couleurs du Marché de Papeete. Au début, tu ne connais rien. Après quatre mois de vie locale, tu sens que tous ces endroits t’appartiennent. Ils font partie de ton histoire, ils t’ont forgé, ils sont responsables de la personne que tu es aujourd’hui. La confection des costumes calme mon esprit. Je fais le vide. Il me semble que c’est l’une de mes méthodes pour méditer et j’ai médité souvent à la salle de danse ! Elle est parfois vide, parfois pleine à craquer, il y fait une chaleur étouffante et malgré cela, je m’y sens bien. Le studio de danse de tatie Makau est à quelques mètres du marché de Papeete, en plein centre ville, c’est donc devenu une seconde maison. Même quand tu ne m’y accompagnes pas, j’y sens ta présence. Je sens que tu veilles sur moi, je t’entends me dire d’être plus délicate dans mes gestes, de ne jamais forcer. Mon intuition suit naturellement tes conseils. Je crois que mon amour pour toi découle aussi de ta capacité à me connecter aux différents savoirs culturels et traditionnels dont j’ai besoin. Il suffit que tu sois là pour que je me sente capable de tout faire, de tout construire, de tout danser. De plus ou moins loin, tu m’as toujours observée pendant les répétitions du Heiva. En un clin d’oeil tu me transmettais force et confiance pour me tenir droite et donner le meilleur de moi-même. Tu m’as appris à contrôler l’énergie qui émanait de mes mains en dansant. En rentrant à la maison, tu me chuchotais quelques conseils pour que je m’améliore et quelques idées pour donner mes cours en France. Qui aurait pu m’apporter tous ces savoirs-faire ? Qui aurait pu m’inspirer autant de choses, si ça n’avait pas été toi ? J’ai remercié l’univers de t’avoir mis sur mon chemin. Notre rencontre semblait inévitable.

Ce soir, je monterai une dernière fois sur scène avec la troupe. Je peux te l’avouer, je n’ai pas hâte. Je voudrais que les secondes se transforment en minutes pour profiter davantage. Ce sont mes dernières danses avec un orchestre en live, sur les pehe – rythmes – de base qu’aujourd’hui je sais aussi jouer sur le to’ere. Mon dernier paoa, mon dernier “a hiria, a hiria, a hiria ha’a ha’a” en souriant à mes partenaires de hivinau. Je ne pourrai plus dire que je n’ai jamais été à Tahiti. D’ailleurs, j’y ai vu tellement de choses que je peinerai moi-même à croire que je n’y suis allée qu’une fois. Venir ici pour la danse, les percussions, le tahitien et surtout ce Heiva i Tahiti 2017… c’était la meilleure immersion que je pouvais vivre dans ma culture. Ta force et ton énergie m’ont accompagnée pendant tout le voyage et je ne te remercierai jamais assez pour cela. Voyage à l’autre bout du monde, aux antipodes de la première partie de ma vie. Voyage au coeur de mes racines, voyage initiatique qui m’a révélée, voyage. Je rentrerai plus grande, plus sûre, plus confiante. Je rentrerai avec la même soif de savoirs mais avec des battements de coeur entiers. Car maintenant, je comprends les tiens.

Je ne veux pas partir. Je ne veux pas te laisser. Nous avons déjà eu cette conversation, tu ne peux pas venir avec moi. Quand je reviendrai en France, tu m’accompagneras seulement par la pensée. Pourtant, tu ne me quitteras pas, je vais me faire tatouer. Ce tatouage polynésien parlera de toi, de moi, de nous, de cette île qui vit dans mon sang, de notre lien universel. Je suis connectée au monde qui m’entoure à chaque inspiration. Et toi tu es toujours avec moi. Je ne t’oublierai jamais. Je t’aime quoi qu’il arrive, où que je sois. Mon fenua, ma terre d’origine, nous avançons dorénavant ensemble.

 

 

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