UNESCO: « Le site sacré de Taputapuatea est le témoignage vivant de la Civilisation polynésienne », explique Richard Tuheiava

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©Matarai

Une semaine après l’inscription du Paysage culturel de Taputapuatea à Ra’iatea, en Polynésie française, au Patrimoine mondial de l’Humanité, Richard Tuheiava, ancien sénateur de la Polynésie française, actuel représentant à l’Assemblée de la Polynésie française et Président de l’association Nā-Papa-e-Va’u (Les Huit Pierres de Fondation, voir encadré) revient sur cet événement historique pour la « Civilisation polynésienne ». Des prémices de la candidature de Taputapuatea aux impacts qu’induisent une telle inscription, Richard Tuheiava explique le sujet en profondeur, et balaie doutes et suspicions qui ont pu entourer cette inscription.

Que représente Taputapuatea pour le Pacifique, la Polynésie et tout le « Triangle polynésien » ? Connaît-on d’autres sites dans la région qui auraient une dimension similaire ?

Le site sacré Taputapuatea est le centre d’une grande alliance politique, culturelle et spirituelle entre plusieurs royaumes et chefferies insulaires d’avant le Contact européen, pendant une séquence historique déterminée et à l’intérieur d’une aire géographique donnée: le « Triangle polynésien ». Ce site a servi de siège à un culte religieux pré-européen (culte du dieu ‘Oro) et a servi de « hub » navigationnel entre différentes communautés autochtones reliées entre elles autour du grand Triangle polynésien.

L’appellation Taputapuatea témoigne d’un système traditionnel de « duplication » du marae originel de Opoa (distict où se situe Taputapuatea) vers d’autres marae baptisés ou rebaptisés du même nom, par l’effet de la pose d’une ou plusieurs pierres reprises depuis Taputapuatea.

Le Paysage culturel Taputapuatea a été inscrit à l'UNESCO le 9 juillet dernier ©Matarai / UNESCO

Le Paysage culturel Taputapuatea a été inscrit à l’UNESCO le 9 juillet dernier ©Matarai / UNESCO

Il existe très peu de « paysages culturels associés » inscrits par l’UNESCO sur la liste du Patrimoine Mondial dans la région Pacifique (deux en incluant Taputapuatea). Toutefois il existe des sites naturels ou culturels qui peuvent témoigner de la même affinité, voire appartenance cultuelle et ethnique au sein du Triangle du Pacifique. Certains sites polynésiens, comme par exemple le Cap Renga en Nouvelle-Zélande, témoignent de concepts et de croyances identiques de « chemin des âmes » associés à la spiritualité polynésienne d’avant le Contact européen. D’autres, tels que les Volcans de Hawai’i/Big Island et le Parc National Tongariro en Nouvelle-Zelande, témoignent d’une connexion géologique avec la Polynésie française à travers le magma.

Quels seront les impacts symboliques et concrets d’une telle inscription ?

Symboliquement, cette inscription signifie que le site sacré de Taputapuatea est le témoignage vivant de la Civilisation polynésienne, qui est reconnue comme faisant partie de l’histoire de l’Humanité, et qu’en tant que tel, ce site peut être connecté à un certain nombre d’autres sites culturels ou naturels au sein du « Triangle polynésien », également inscrits sur la liste du Patrimoine Mondial (ou méritant de l’être), tant sur la problématique des temples sacrés traditionnels (marae, Heiau), sur la navigation traditionnelle aux étoiles, sur la problématique volcanique ou encore sur celle du chemin des âmes…

D’un point de vue plus concret, cette inscription signifie un formidable levier culturel, économique, touristique et éducatif sur l’île de Ra’iatea, située dans le sous-archipel des Îles sous le Vent (archipel de la Société), voire pour toute la Polynésie.

©DR

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Y a t-il un cahier des charges à respecter maintenant que Taputapuatea est inscrit au Patrimoine mondial ? Quelles sont ces « charges » et qui devra le faire ? Qui compose le Comité de gestion du site ?

Chaque dossier de candidature Unesco d’un site naturel ou culturel, voire mixte, possède un cahier des charges à respecter. Ces charges portent notamment sur le respect de règles urbanistiques de bon sens, et en cohérence avec nature du site. Elles portent aussi sur les conditions de bonne conservation du site et enfin sur sa gestion concrète.
Un Comité de gestion du site, présidé par le Maire de Taputapuatea et dont la création remonte à 2009, assure la bonne cohérence entre les termes de ces charges (imposées au dossier UNESCO) et les besoins et préoccupations de la population. L’association Nā-Papa-e-Va’u, qui assurait auparavant le Secrétariat du Comité de Gestion, en reste à présent membre de droit.

Les activités nautiques devant le site seront surveillées puisque Taputapuatea est à la fois terrestre et maritime: est-ce que la pêche est comprise dans ces activités ?

En règle générale, toutes les activités terrestres ou maritimes réalisées sur le périmètre du site classé sont permises dès lors qu’elles respectent le cahier des charges qui a été approuvé par les autorités et le Comité de gestion. A priori, l’activité de pêche lagonaire, qui est une forme de subsistance pour la communauté locale, n’est pas impactée, ni celle au large.

On a pu entendre que l’accès au site pourrait devenir payant suite à cette inscription, si le Comité de gestion le décide. Serait-ce pour l’entretien du site, d’éventuels salaires de gardiens, pour la restauration ou même éventuellement pour financer des fouilles archéologiques ?

Cette mesure n’est pas à l’ordre du jour. Il se pourrait qu’un jour, le Comité de gestion, qui est majoritairement composé de représentants locaux de la société civile (propriétaires, associations, pêcheurs, agriculteurs, enseignants,…), soit amené à débattre et trancher ce point, si toutefois il en était saisi officiellement. C’est un point sur lequel la population locale devra être obligatoirement consultée, sous une forme ou une autre, et sans contraintes.

©Pierre Lesage

©Pierre Lesage

Dans certains cas exceptionnels, où le site mérite une fermeture physique, une surveillance étroite et continue, un dispositif de conservation coûteux à l’achat ou à l’entretien, il peut être justifié que l’entrée d’un site – UNESCO ou non – soit payante. Mais tel n’est pas le cas pour le site Taputapuatea, a l’heure actuelle.

La question comptable de l’entrée payante renvoie à la problématique de l’autofinancement et à la conservation du site, mais certainement pas à son animation. Nous savons que le Comité de gestion du site de Taputapuatea saura faire face à tous ces défis et préoccupations à venir, dans le souci du respect de l' »esprit de lieux » et du consentement libre et éclairé de la communauté locale qu’elle représente légalement.

Les Marae qui se situent sur la pointe, en face de la passe, et qui sont les plus connus et visibles, ne sont en réalité qu’une partie des Marae du site. Qu’en sera-t-il des autres Marae, plus cachés, plus oubliés, ceux qui se trouvent plus en retraits dans la vallée ?

Le site sacré de Taputapuatea tel qu’inscrit sur la liste du Patrimoine Mondial le 9 juillet 2017 est un « Paysage culturel associé ». Il témoigne aussi de la manière dont l’homme et son environnement naturel ont façonné ce Paysage d’une manière représentative d’une culture au sein d’une aire géographique donnée: la Culture polynésienne ou Ma’ohi. Ce n’est donc pas uniquement le concept matériel de « Marae » qui a été classé et reconnu, mais sa relation fusionnelle avec un système de croyances et de valeurs traditionnelles qui font tire son origine d’un environnement naturel.

Il y a bien eu localisation et détection de Marae situés dans la Vallée de Opoa, voire sur les flancs du mont Tea’etapu. Ces Marae pourraient, si les services administratifs compétents du Pays le désiraient, faire l’objet de restauration en temps voulu, mais s’ils sont déjà intégrés dans la zone du bien tel que classé à l’Unesco, leur état de conservation pourrait exiger que de telles mesures soient prises. Mais je n’ai pas connaissance de la programmation de telles mesures.

Les îles Marquises préparent également leur candidature, que leur conseillerez-vous ?

Le dossier de candidature des Îles Marquises est plus ancien que celui de Taputapuatea. C’est aussi un magnifique dossier. Culturellement, il dévoile à peine une magnifique légende marquisienne qui est celle de la création de la « case marquisienne » avec ses fondations, ses cloisons, ses piliers et sa toiture. J’ai toujours pensé que cette approche culturelle pouvait servir de fil conducteur à un « site en série ». Toutefois, il semble que le nombre de sites culturels et naturels soumis soit trop disproportionné, d’après ce qu’on m’a dit. Je n’ai pas de conseils particuliers à donner aux acteurs de ce dossier qui mérite une attention particulière et une cohésion politique locale avant tout.

En Polynésie française, les îles Marquises préparent également leur candidature au Patrimoine mondial ©

En Polynésie française, les îles Marquises préparent également leur candidature au Patrimoine mondial ©Lionel Gouverneur

La Polynésie française a bien d’autres sites, Marae entre autres (ceux de la Maroto par exemple), naturels (Mont Temehani et la Tiare Apetahi) ou culturels, à faire valoir, à protéger. Est-ce qu’il faut forcément passer par l’UNESCO pour voir leur importance ?

Une inscription d’un site sur la liste du Patrimoine Mondial est un événement majeur sur le plan culturel ou naturel. Il sous-tend aussi un geste fort et symbolique qui est celui de « transmettre » l’histoire ou les caractéristiques d’un tel site à toute la communauté mondiale. Pour cela, il faut démontrer l’existence d’une « valeur universelle exceptionnelle » dans tel site. Ce ne sont pas tous les sites qui recèlent une valeur universelle exceptionnelle, justifiant une inscription à l’UNESCO.

Il est fort possible et envisageable de protéger et préserver un site patrimonial de manière efficace mais sans toutefois qu’il soit inscrit à l’UNESCO. C’est alors toute une question de législation et gouvernance locale. L’avantage d’une inscription d’un site sur la liste du Patrimoine Mondial est aussi celui de faire un audit de l’état de la réglementation ou de la législation applicable en matière de préservation du patrimoine, et si besoin est, de forcer les autorités concernées à réviser voire à adopter les textes qui permettront de garantir la conservation du site. C’est le cas pour la Polynėsie: le dossier de candidature de Taputapuatea a permis la création et l’adoption d’un nouveau « Code du patrimoine » en vigueur récemment et qui bénéficie à tous les sites patrimoniaux aussi.

Maintenant que Taputapuatea est classé, quelles seront les futures actions de votre association Nā-Papa-E-Va’u ?

Le premier volet de l’objet social de notre association Nā-Papa-E-Va’u étant réalisé, il nous reste en effet le second volet qui est celui de tisser ou renforcer les liens culturels, techniques, scientifiques et académiques entre la population de Raiatea et les communautés des Pays du « Triangle polynésien ».

Le Triangle ou la Pieuvre polynésienne ©Service de la Culture et du Patrimoine

Le Triangle ou la Pieuvre polynésienne ©Service de la Culture et du Patrimoine

Nous pensons qu’un tel objectif associatif serait atteignable grâce à la promotion et le développement d’un projet de site « transnational » faisant intervenir deux ou plusieurs autres sites du Triangle Polynésien déjà inscrits ou en passe d’être inscrits sur la liste du Patrimoine Mondial de l’Unesco. Pourquoi d’ailleurs ne pas faire inscrire carrément le « Triangle polynésien » comme site transnational sur la liste du Patrimoine de l’Humanité, autour de la thématique de la navigation traditionnelle par exemple, ou encore autour de celle des autres Marae Taputapuatea bâtis en dehors de la Polynésie « française ».

Un autre de nos projets associatifs futurs consiste à transformer Nā-Papa-e-Va’u en véritable Fondation du même nom, afin d’élargir son champ d’action et ses modes de financement.

Richard Tuheiava, un des artisans de premier plan du dossier Taputapuatea

« C’est en tant que Vice-président de la Jeune Chambre Economique de Tahiti et directeur d’une Commission « Patrimoine » en 2005, aux côtés de mon épouse, que j’ai lancé publiquement l’idée d’une inscription d’un Marae Polynésien sur la liste du Patrimoine Mondial de l’Unesco », explique l’ancien sénateur et représentant à l’Assemblée de la Polynésie française. « C’était pour servir d’électrochoc au sein de l’opinion publique, en faveur de l’importance de la préservation du patrimoine culturel et naturel du Fenua », poursuit-il. Unanimement approuvé par la Jeune Chambre Economique, Richard Tuheiava fait un premier déplacement au Centre du Patrimoine Mondial de l’UNESCO à Paris, dès février 2006.

« Nous y avons compris à l’époque que rien ne pourrait sans le consentement et la mobilisation de la population locale autour du site, et le soutien des pouvoirs publics », explique-t-il. « C’est ainsi qu’après avoir présenté ce projet ambitieux à une poignée d’aînés et d’amis locaux habitant sur Opoa, et adhérant pleinement à cette démarche en faveur du Marae de Taputapuatea, nous avions scellé un engagement solennel en ce sens dès mai 2006, et avons créé l’association culturelle qui prendrait le nom de « Nā-Papa-E-Va’u » ». « Nā-Papa-E-Va’u » se traduit en français par « Les Huit Pierres de Fondation »: « ce nom fait référence aux 8 districts anciens de Raiatea au temps où elle était encore appellée « Hava’i », aux 8 éléments composant le costume royal de Tamatoa, ancien roi de Ra’iatea et aux 8 pierres de délimitation du domaine Te PŌ ».

Richard Tuheiava présent lors du l'inscription finale du site à l'UNESCO. Il accompagnait le Président de la Polynésie française et son ministre de la Culture ©Capture

Richard Tuheiava présent lors du l’inscription finale du site à l’UNESCO. Il accompagnait le Président de la Polynésie française et son ministre de la Culture ©Capture

A travers cette association, Richard Tuheiava a pu obtenir le soutien « de plusieurs Leaders culturels reconnus de Nouvelle-Zélande, de Hawai’i et de Rapa-Nui, puis celui de la commune de Taputapuatea », pour la candidature de Taputapuatea. « Mon accession aux fonctions de sénateur de la Polynésie française en septembre 2008 a été cruciale pour l’avancement du dossier UNESCO et à permis trois choses: la concrétisation du soutien officiel du gouvernement Polynésien dès septembre 2009, l’organisation d’un Atelier UNESCO des Îles du Pacifique pour la première fois en Polynésie (sur l’île de Maupiti en 2009), et l’inscription du site Taputapuatea sur la liste indicative des biens français à classer au Patrimoine Mondial ». Richard Tuheiava sera nommé Chef du projet Taputapuatea en 2012 et ce, jusqu’en 2016 où la fonction sera reprise par le Service de la Culture et du Patrimoine (SCP) de la Polynésie française.

Afin de mieux faire avancer le dossier et à la faveur de ses missions associatives dans le Pacifique, Richard Tuheiava accédera aux fonctions de Secrétaire Exécutif d’ICOMOS Pasifika « qui est l’antenne régionale de l’Organisme Consultatif d’évaluation des sites culturels au sein de l’UNESCO. Je suis encore dans ces fonctions jusqu’à ce jour ». « Toutes ces différentes fonctions associatives et politiques depuis 2006 m’ont permis de participer à 3 sessions annuelles du Comité du Patrimoine Mondial de l’UNESCO: 2007 (Christchurch), 2009 (Séville) et 2010 (Paris), afin d’y observer les règles de fonctionnement du Comité ».

Richard Tuheiava, ancien sénateur de la Polynésie, a été aux prémices de la candidature de Taputapuatea ©Cédric Valax / Radio 1 Tahiti

Richard Tuheiava, ancien sénateur de la Polynésie, a été aux prémices de la candidature de Taputapuatea ©Cédric Valax / Radio 1 Tahiti

Quels ont été les grandes étapes de l’inscription de Taputapuatea ?

Il y a d’abord eu le lancement public du projet sous sa forme associative fait par la Jeune Chambre Economique de Tahiti en début 2006, puis sa transmission à l’association Nā-Papa-e-Va’u en septembre 2007. Le projet a été présenté pour la première fois à Paris et lors d’un Atelier Unesco des Pays du Pacifique en 2007.

Puis, le soutien officiel du gouvernement de la Polynésie en 2009 s’est exprimé à travers l’adoption de textes officiels propres aux deux candidatures UNESCO des Marquises et de Taputapuatea. La réunion du 1er Comité de Gestion UNESCO du site Taputapuatea s’est tenue en octobre 2009 à Avera, Ra’iatea. Ensuite, l’inscription du site sacré Taputapuatea sur la liste indicative des biens français à classer au Patrimoine Mondial, en mai 2010.

S’est tenu par la suite, en 2010, un séminaire technique organisé par l’association Nā-Papa-e-Va’u toujours à Avera, où la décision de recruter un Bureau d’Etudes a été actée et approuvée par le Gouvernement polynésien. La phase de rédaction du dossier de candidature a démarré en 2011 par le GIE Océanides, qui a remporté l’appel d’offres. Le Comité des Biens Français a missionné deux experts de France pour venir évaluer la solidité et l’éligibilité du dossier du site sacré Taputapuatea, avant son dépôt officiel.

La commune de Taputapuatea a officiellement approuvé le projet de classement en février 2015 par délibération de son conseil municipal. Quelques mois après, le dossier de candidature du site Taputapuatea était présenté au Comité des Biens Français à Paris, avec succès mais moyennant une série d’actions locales à mener.

L’Assemblée de la Polynésie française adoptait unanimement une résolution proposée par Thomas Moutame, maire de Taputapuatea, et moi-même, en fin 2015. Cette résolution exprime le soutien politique des élus du Pays en faveur du dossier de candidature du site Taputapuatea. En octobre 2015, le dossier final était transmis à Paris pour validation interministérielle, avant son dépôt en février 2016 au Centre du Patrimoine Mondial de l’UNESCO. Courant 2016, le Centre du Patrimoine Mondial missionnait un expert indépendant de l’ICOMOS pour venir évaluer le site.

Le 9 juillet 2017 à Cracovie, en Pologne, le Comité du Patrimoine Mondial de l’Unesco approuve la recommandation de l’ICOMOS et inscrit le Paysage culturel du site Taputapuatea sur la liste du Patrimoine de l’Humanité.

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