Société et Religion. La conjugaison du religieux à La Réunion : Le temps des Renouveaux (Épisode 4 sur 8)

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Temple hindou à Saint-Denis ©Charles Baudry / Outremers360

À l’approche de la visite du Pape François dans l’Océan Indien, la rédaction d’Outremers360 vous propose chaque jour, du lundi 26 août au lundi 2 septembre, une immersion inédite dans « La conjugaison du religieux à La Réunion », avec le père Stéphane Nicaise, jésuite et anthropologue. 

Après une analyse de la perception des religions à La Réunion dans les années 60 et les années 80, Stéphane Nicaise se penche sur « Les temps des Renouveaux », en commençant par la renaissance Tamoul et son opposition avec le terme « malbar », dans une Réunion où « les différences socioculturelles s’affirment », « des classes moyennes apparaissent » dans une dynamique qui « favorise des redéfinitions identitaires et culturelles au service de nouvelles identifications collectives au sein de la société ». 

Dans La Réunion en chantier des années 1970, les différences socioculturelles s’affirment. L’île sort de l’immobilité du système de la plantation. La population qui était majoritairement pauvre se répartit sur un spectre de plus en plus large au gré des opportunités de promotion sociale. Des classes moyennes apparaissent. Cette dynamique favorise des redéfinitions identitaires et culturelles au service de nouvelles identifications collectives au sein de la société.

Le terme « renouveau » s’applique aux transformations qui affectent le catholicisme et l’hindouisme de l’époque. Il qualifie aussi l’effervescence qui saisit les autres polarités religieuses dans la population réunionnaise. Mais il faut attendre les années 80 pour voir ces autres courants cristalliser des appartenances culturelles et communautaires.

Pour nombre de descendants de l’immigration indienne de la fin du XIXe siècle, la mobilité sociale fournit le moyen de sortir de la stigmatisation de leurs pratiques religieuses : « Rejetant l’étiquette « malbar », trop chargée de connotations péjoratives, ils vont revendiquer celle de « tamoul » qui pour eux fait référence à une civilisation prestigieuse » (Barat, 1989 : 81). Partant de l’ouvrage de Firmin Lacpatia, Boadour(1978), Christian Ghasarian retrace cette effervescence culturelle autour de l’identité indienne. Il établit la liste des associations créées depuis les années 1970 pour en énoncer la finalité : « Tout en voulant promouvoir la culture et la religion hindoue dans l’île, elles tendent généralement à fédérer et à unifier la « malabarité » au profit d’une « tamoulitude » » (Ghasarian, 1991 : 163).

©Serge Gélabert / IRT

©Serge Gélabert / IRT

La distinction malbar/tamoul n’oppose pas simplement deux courants de l’hindouisme créole (Benoist, 1998). Elle recouvre les dosages différents de la dimension culturelle et de la dimension cultuelle. La première valorise la référence identitaire à la civilisation indienne que certains vivent à distance de toute pratique religieuse. La seconde, à l’inverse, met l’accent sur une orthodoxie religieuse. Le croyant peut s’y tenir sans être dans une démarche appuyée de revendication culturelle. Les positionnements sont d’autant plus divers que l’hindouisme, quelle que soit sa forme, est pratiqué par des Réunionnais dont les phénotypes et les patronymes couvrent tout le spectre des origines du peuplement de l’île. Le phénomène de métissage relancé par l’arrivée de nouveaux groupes, depuis 1663, rend ainsi impossible l’assimilation entre ethnie, langue, culture et religion.

De ce contexte résulte la dénomination originale de « tamoul » donnée au renouveau de l’hindouisme local. Nulle part au monde ce terme ne désigne une religion, sinon à La Réunion pour un usage typiquement réunionnais, non sans paradoxes au regard de la volonté affichée de se conformer à l’Inde. Christian Ghasarian souligne ainsi nombre d’écarts entre le désir de se définir comme Indien et la conservation de comportements propres à la créolité. Il relève aussi la résistance aux changements opposée par le « traditionalisme malabar ». Par cette expression, il désigne la volonté de beaucoup de préserver la relation aux ancêtres, c’est-à-dire aux aïeux que l’engagisme a sédentarisés sur l’île. La « voie » qu’ils ont ouverte et montrée à leurs descendants ne peut être modifiée sans crainte de conséquences néfastes :

« C’est ainsi par exemple qu’une autre marque presque indélébile du « traditionalisme malabar » dans l’identité apparaît dans l’attitude face à l’incinération : la possibilité récente (1989) de se faire incinérer à La Réunion n’est, jusqu’à l’heure, pas rentrée dans les mœurs des descendants des immigrés indiens à La Réunion – les « Tamouls » comme les « Malabars » – car les rituels ancestraux complètement intériorisés depuis l’immigration à La Réunion, sont ceux de l’enterrement au cimetière » (Ghasarian, 1991 : 178).

©Guillaume Villagier / IRT

©Guillaume Villagier / IRT

En raison de ce lien aux ancêtres, dans une facture créole, la distinction malbar/tamoul n’équivaut pas à une rupture entre les deux courants de l’hindouisme réunionnais. Jean Benoist relativise aussi leur opposition en soulignant les interactions entre leurs lieux de cultes respectifs. Car il constate leur fréquentation souvent par les mêmes personnes : « Ce fait vient après beaucoup d’autres relativiser l’opposition trop simple entre deux types de temples et de cultes, qui sont en fait complémentaires » (Benoist, 1998 : 246).

Revenir en deçà des affirmations identitaires trop exclusives s’impose donc pour retrouver les dynamiques profondes de la société réunionnaise. Sous l’intitulé « renouveau » s’avèrent alors réassumées les croyances et les pratiques que le monde créole s’est donné au cours de son histoire mouvementée. Le Renouveau au sein de l’Église catholique à La Réunion en fournit une autre illustration. Rendez-vous ce vendredi sur Outremers360 pour aborder celui-ci. 

Stéphane Nicaise.

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