Nouvelles en Polynésie : « Racine de X », Ken Hardie

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©Ken Hardie

Après avoir dévoilé le 1er Prix du Concours littéraire de la Délégation de la Polynésie française, « Déracinement » de Ghislaine Lavoye, Outremers360 vous propose de revenir sur le 3ème Prix de ce Concours inédit. Avec « Racine de X », Ken Hardie raconte comment il « débarque en France » comme « dans une formule mathématique ». « Messager aguerri » et « porte-parole d’une terre promise », Ken Hardie rencontrera en France son meilleur ami, François, « chasseur de désirs et cueilleur d’émotions ».

L.

La culture est une somme d’évidences. Je débarque en France comme si je mettais les pieds dans une formule mathématique. Une équation remplie d’inconnues. Je deviens ce fameux X qui attend par A + B que je l’identifie. Je n’ai jamais été très doué pour ce genre de formule scientifique. Les lettres S et ES sont pour moi des filières mystérieuses. Moi j’ai choisi la lettre L, elle avait l’air plus libre que les autres, plus légère aussi. On nous demande si tôt de choisir une lettre pour notre avenir. J’ai quitté Tahiti et à part L, je n’avais pas grand chose.

Je suis un enfant du soleil. Ma mère cultive la terre et mon père s’est épris de la mer. Nous vivions au rythme de la saison des pluies. On avait un grand terrain avec des fruits tout autour, des fleurs de couleur rouge, blanc et parfois jaune. Maman avait fait une petite plantation de patates douces le long de la clôture et papa avait rénové le toit de la maison. Sous ce toit, il y avait nous, le chien et le canard du voisin qui nous avait adopté. Nous étions pauvres pour certains et pour d’autres nous étions riches, tout dépend comment l’on regarde j’imagine. Le verre à moitié vide ou à moitié plein. Nous, on avait choisi de voir l’univers à moitié plein, c’était plus simple.

L’histoire se déroule en Métropole, mais l’expérience pourrait se retrouver partout. Lorsque j’arrive à Paris, je ne connais personne, ni famille, ni amis. Il n’y a ni côté montagne, ni côté mer. A côté de ça, il y a beaucoup de béton et d’habitants qui ne perdent pas le temps. Tout le monde court de droite à gauche et se bouscule aveuglément. Il y a beaucoup de monde dans les rues, suffisamment pour étouffer, et ce n’est pas le bouche à bouche du métro qui me donnera un peu d’air. La mégalopole me tend ses longs bras rigides et m’offre son sourire le plus vitreux.

La lettre F s’inscrit froidement dans mon alphabet : en France, il va falloir être fort.

F.

Le temps paraît plus long sans amis. Je n’avais que des amis d’enfance et il me fallait un ami de France à présent. Je rencontre François (ses parents doivent être de fervents patriotes pour appeler leur enfant ainsi) au cours d’un vernissage à Aix-en-Provence. C’était un vernissage comme tous les autres, avec de l’alcool, des petits canapés pour manger et des grands canapés pour s’assoir. Il y avait par ici des œuvres hors de prix et par là-bas des hors-d’œuvre bon marché. Le thème de la soirée était abstrait comme d’habitude. Tous les murs de la galerie étaient tapissés de sculptures représentant divers animaux empaillés dans des machines électro­niques qui se battaient (ou se débattaient) entre eux. Une télécommande iguane faisait du catch avec une pieuvre-robot-batteur (ou débatteur), arbitré par un saumon aspirateur. Un vernissage sans queue ni tête, mais avec cœur et âme (ce sont les propres mots de l’artiste).

Les curieux invités se vernissent donc les yeux devant ces totems aussi abstraits que ma présence ici. Une foule un peu plus petite était restée ancrée au buffet. Et dans cette petite foule, il y avait François. François a tout d’un Français en bon uniforme : une moustache et des bretelles rouges (je n’étais pas sûr que c’était une soirée déguisée), une voix qui porte loin et un besoin sans cesse d’attirer l’attention sur lui. Avec ses fameux “Moi, je. Moi, je.” il savait tout. Il était le point de référence de son monde imaginaire. Je ne le savais pas encore à ce moment-là, mais François deviendra mon meilleur ami dans la catégorie “comédie étrangère”. Nous partagerons des larmes de rires, des barbecues ratés, on écoutera les mercredis après-midi des vinyles d’une autre époque… Nous deviendrons des “Nous, on. Nous, on”.

Mais pour l’instant, François parle trop. Trop, c’est comme pas assez. Pas assez pour l’empêcher de jouer les bons colonisateurs (au sens figuré) et venir étendre son territoire amical avec le TOM que je suis. Armé de son Ricard et de son saucisson (au sens propre), il s’avance et s’annonce :

“ Moi, je connais tout le monde dans ce genre de soirée d’habitude, je ne t’ai jamais vu ! C’est bien que tu sois là, moi je trouve ça génial de voir des nouveaux artistes ! Tu te sers au buffet, ici c’est comme à la maison tu sais ! Moi, j’adore les vernissages !”

— (…)

— T’as pas froid avec tes tongs ? C’est pas une soirée déguisée tu sais !

— C’est vrai ?!

— T’as un drôle d’accent ! Tu roules les “R” ! Tu peux dire “trrrente trrrois eurrros” ?

— Euh … 33 € !

— Hahaha trop fort ! Alors t’es un artiste ? Tu fais quoi ? Tu viens d’où ?

— Je viens de …

— Attend, je reviens ! Ils ont ramené du Reblochon à l’ail ! Moi, j’adore ça !”

Je vous assure que François a plein d’autres belles qualités, mais ses aptitudes sociales sont toujours restées un mystère pour “moi, moi”.

T.

Je porte sur ma langue le rêve des autres. Tout le monde m’idéalise lorsque je prononce le mot magique de “Tahiti”. Spécialement François.

“Wow ! T’as trop de la chance ! Qu’est-ce tu fais ici ? Il y a l’électricité chez vous ?”. Face à l’ignorance de mon nouveau futur meilleur ami, je me dois de représenter au mieux ma petite île. Tout un fantasme compte sur moi. Je lui vends du rêve, je deviens marchand de culture. Je vais offrir à son imagination le plus savoureux des hors-d’œuvre de cette soirée.

“Là-bas, c’est le paradis frangin ! La vie est simple… Et il fait tout le temps chaud ! Les gens sont super gentils et souriants… Tu ressens vraiment une énergie là-bas ! La nature est généreuse, et les femmes sont les plus belles du monde… Comme dans tes rêves les plus fous.” Je suis le messager aguerri, le porte-parole d’une terre promise.

Au fur et à mesure que je lui parle, je le vois partir dans ses pensées. On parle les mêmes mots, sans vraiment se comprendre avec François. L’oreille est distancée par les océans. J’attends son regard complice qui ne viendra pas. Une émotion parallèle s’installe alors dans sa tête et dans son cœur. François est heureux et triste en même temps. Il imagine sa vie chez moi. À l’ombre des cocotiers, les pieds dans le sable blanc, sa femme lui emmènerait son Ricard dans une noix de coco. Le soir venu, il lui fera l’amour sur la plage la plus isolée, sous le flamboyant de leur rencontre. Il ne conçoit pas cette île sans elle. Le lendemain, il irait se baigner aux Trois Cascades avec ses deux filles et sa chèvre adoptive. C’est un chef de famille maintenant. Il se voit dans les tableaux de Gauguin, comme un fauve qui escalade les montagnes les moins sacrées, pour ne pas énerver les dieux. Il galope à cheval, à la recherche d’un saucisson sauvage dans la vallée pour nourrir sa famille. Il se sent comme un héros. C’est un chasseur de désirs, un cueilleur d’émotions. C’est ce qu’il a toujours été, sans jamais se l’avouer.

Pour la première fois de sa vie, François assiste au vernissage intime de la Polynésie. Il vient de découvrir à travers Tahiti, la lettre T qui lui manquait tant. Mieux vaut “art” que jamais.

X.

Quand c’est évident on comprend mieux. Ce séjour en Métropole à fait naître une nouvelle réalité : en m’éloignant de chez moi, je me suis trouvé.

Mes parents avaient compris tout ça, ils étaient de grands voyageurs. Ils avaient déjà tenté de m’enseigner tout cela “Lorsque tu voyages, tu es connecté à l’univers, mon fils. Le hasard n’existe plus, il n’a jamais existé d’ailleurs, tu ne peux que faire confiance à la vie. Prends le temps de bien observer les facettes des gens que tu rencontres car, souvent les gens cachent ce qu’ils ont de plus beau en eux. Parfois, ils l’ont tellement caché qu’ils l’ont perdu. Prend le temps de les aider comme tu peux, mais ne te perd pas en chemin. Soit indulgent avec toi-même et sois de même avec les autres. Et le plus important de tout, ce dont il faut que tu prennes conscience tous les matins : Chaque jour compte.”

Mais je ne comprenais pas ces mots à cette époque. Quand on est jeune, on ne comprend pas la leçon qui se cache derrière l’histoire. La théorie a peu d’impact sans l’expérience.

J’ai donc décidé de partir voir le monde pour révéler des parcelles de moi. Découvrir des lettres pour écrire des mots que je ne comprendrais que bien plus tard. Pour apprendre à écrire avec mon cœur et non avec ma tête. J’ai voyagé pendant dix mois à travers vingt et un pays. C’est beaucoup. À chaque étape sa leçon de vie. À chaque leçon apprise, un pas de plus vers le bonheur.

Le décor tourne, les acteurs changent, mais l’histoire reste la même : c’est une histoire d’amour. L’amour des rencontres, de se connaitre et de se reconnaître. L’envie de surprises, de joies, de rires, de défis, de compréhension, d’expériences…

Il y a X raisons d’aimer.

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