Are Raimbault, espoir de l’audiovisuel polynésien, au Festival Rochefort Pacifique 2017

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©DR / Are Raimbault

Révélé lors de la dernière édition du Festival International du Film documentaire Océanien (FIFO) avec son documentaire Pūtahi Kotahitanga, Are Raimbault est l’étoile montante du paysage audiovisuel de la Polynésie française, voire même du Pacifique. Du 29 mars au 2 avril, le jeune réalisateur et photographe de 26 ans à peine sera au Festival Rochefort Pacifique afin de présenter son documentaire. Pour l’occasion, Are Raimbault évoque l’essence de son travail, la situation des artistes du Pacifique et celle des réalisateurs de Polynésie ainsi que tout le chemin qui l’a mené à la réalisation.

Bonjour Are, pourrais-tu nous raconter le parcours universitaire et personnel qui t’a mené à la réalisation ?

Tout a commencé au Lycée, comme tous mes camarades, je ne savais pas trop ce que je voulais faire. En 1ère, j’ai vu le film Contact de Robert Zemeckis, avec Jodie Foster, et ça a été un déclic pour moi: je me suis dis que je voulais faire ce que Robert Zemeckis avait fait, je voulais que les gens puissent s’évader à travers mon travail, sortir de leurs soucis quotidiens pendant deux heures, retrouver l’expérience que j’avais ressentie en voyant ce film.

Qu’avait-il de si particulier ?

C’est un film de science-fiction et j’aime beaucoup la science-fiction. Il est basé sur un livre écrit par le grand auteur et astrophysicien américain Carl Sagan. Robert Zemeckis est également un réalisateur que j’apprécie beaucoup. Il a réalisé Retour vers le Futur ou encore Forrest Gump, donc c’est un grand réalisateur et Jodie Foster est une immense actrice. C’est en fait une combinaison de tous ces éléments qui m’a vraiment plu. De plus, le film a une structure spéciale: l’action est très lente à venir et à la fin, on a ce dénouement où elle part dans l’espace et découvre un nouveau monde qui me faisait rêver, et qui me fait toujours rêver. J’aime bien cette approche de Robert Zemeckis, sa façon d’emener les choses. C’est toujours très doux, élégant et il arrive à transmettre les messages qui m’ont touché.

C’est en 2008 que tu pars au Canada pour entamer tes études…

Exactement. L’année d’après, je décroche mon Bac et je pars au Canada. J’ai dis à mes parents que je voulais étudier le cinéma au Canada. J’ai eu beaucoup de chance car ils n’ont posé aucune objection, au contraire, ils m’aident et me soutiennent. De 2008 à 2011, je poursuis mon cursus d’étudiant en études cinématographiques. A la fin de mes trois années d’études, j’ai réalisé un court métrage qui s’appelle « To ‘oe Fenua, To ‘oe Natura » que j’ai présenté à un concours de court-métrage en Polynésie, le Tahiti Nui Ananahi, en janvier 2011 et j’ai remporté le premier prix en catégorie Environnement. De là, j’ai commencé mon activité de cameraman-monteur, en free-lance.

©Are Raimbault

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Depuis que je suis rentré de mes études, je n’ai pas cessé de travailler: j’ai fait des petites publicités pour des entreprises, réalisé des film institutionnels, des petites vidéos de sécurité pour des entreprises ou des particuliers, je fais également des shooting photo… J’ai vraiment enchaîné les boulots et tout ce travail m’a amené petit à petit à entreprendre des projets de plus en plus importants. C’est en janvier 2016 que Viri Taimana, directeur du Centre des Métiers d’Art (CMA), m’a proposé de réaliser le documentaire sur l’événement Pūtahi, qui a lieu une fois tous les ans ou un an et demi, soit en Nouvelle-Zélande soit en Polynésie, et qui rassemble une trentaine voire une quarantaine d’artistes de plusieurs pays du Pacifique: de Hawaii, de Nouvelle-Zélande, de Fidji, des Tonga, de Nouvelle-Calédonie et de Polynésie. Les artistes, peintres, sculpteurs ou graveurs, se retrouvent pendant deux semaines et travaillent tous ensemble dans un même espace. Les travaux de tous ces artistes s’influencent entre eux et tous exposent ensuite leurs travaux lors d’une grande exposition qui a lieu en général à Papeete ou à Hamilton en Nouvelle-Zélande.

Cet événement, le Pūtahi, quelle est son histoire ?

Le Pūtahi a été co-fondé par Viri Taimana, du CMA et également artiste plasticien, et Donn Ratana, professeur d’arts appliqués à la Faculté d’éducation de l’Université Waikato à Hamilton. Donn Ratana est également un grand artiste maori. Tous deux ont décidé de créer cet événement mettre en place une vraie circulation d’artistes, d’art contemporain, dans l’Océanie. La circulation d’artistes existe déjà aux Etats-Unis et en Europe, avec des artistes de renommée internationale, et le Pūtahi a cette ambition de créer un réseau d’artistes dans le Pacifique. C’est aussi pour faire émerger l’art océanien, le faire rayonner à l’international. Le documentaire que j’ai réalisé, Pūtahi Kotahitanga, s’inscrit aussi dans cette pensée, cette volonté de montrer au monde entier qu’il y a dans cette région du monde des gens qui se bougent pour faire avancer l’art.

©Are Raimbault

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Pour le public ultramarin, comment traduit-on « Pūtahi Kotahitanga » ?

Il s’agit du même mot, Pūtahi est en Tahitien et Kotahitanga est en Maori. Ces deux mots ont la même signification: la solidarité, l’union, le rassemblement des plus jeunes avec les plus sages. Ça traduit une rencontre pour l’apprentissage. On a eu l’idée de donner ce titre au documentaire car à Tahiti, on connait cet événement sous le nom de Pūtahi et on voulait rendre hommage aux deux pays initiateurs et hôtes de cet événement: la Polynésie et la Nouvelle-Zélande.

En tant que réalisateur, quel est ton regard sur l’art océanien ? Est-ce qu’il se structure et arrive a dépasser les frontières ou est-ce un art plutôt régional ?

Je dirais qu’au final, tous les pays qui participent au Pūtahi, toutes ces communautés du Pacifique, sont à des niveaux de développement artistique différents: en terme d’infrastructures, d’aides, de système éducatif. Mais le Pūtahi permet justement à ces artistes de se réunir. Par exemple, les artistes maori sont très avancés sur le plan de l’art, de la culture et de leur promotion tandis que les artistes tongiens ont peut être moins d’opportunités de travailler à l’international. Et ce sont les événements comme le Pūtahi qui favorisent ce réseautage international. On fait en sorte que toutes ces communautés se retrouvent sur un même pied d’égalité, que l’art de tout le monde soit promu et mis en avant pendant cet événement et l’exposition qui en découle.

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Globalement, il y a des efforts à poursuivre, en terme de création, de promotion, de rencontres et de discussions entre les artistes du Pacifique mais nous sommes sur la bonne voie. Le documentaire retrace la quatrième édition du Pūtahi et en juin 2017 se déroulera le 5ème Pūtahi au CMA de Tahiti, avec une quarantaine d’artistes. C’est une année record par rapport aux éditions précédentes. On constate une évolution qui montre que la promotion de l’art océanien est en bonne marche.

Les Polynésiens ont réellement fait ta connaissance lors du FIFO 2017, où tu as présenté ce documentaire Pūtahi Kotahitanga. Comment as-tu ressenti l’accueil très positif du public polynésien ?

C’était surprenant, une agréable surprise. Je n’imaginais pas que le public allait s’intéresser à moi en tant que réalisateur. C’est mon travail à vrai dire et je m’attendais à ce qu’on se focalise sur le film, à ce qu’on s’intéresse d’abord au film. Lors de la première soirée du FIFO, la journaliste Caroline Fahri a annoncé que j’étais le benjamin du FIFO et je crois que ça a eu un impact dans le public. J’ai reçu beaucoup de félicitations, de bons retours, le public était heureux d’avoir vu le documentaire et surtout, de voir un jeune se bouger pour faire ce qu’il aime bien que l’audiovisuel soit un milieu difficile et délicat… Être le plus jeune et le seul réalisateur Tahitien du FIFO était un véritable honneur. Et je suis d’autant plus honoré d’avoir été sélectionné pour le FIFO. J’espère que ça encouragera d’autres jeunes réalisateurs polynésiens.

©Are Raimbault

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Une écrivaine tahitienne que tu dois connaître disait: « auparavant nous étions écrits, maintenant nous sommes filmés », en parlant de tout cet engouement autour du dernier Disney. Selon toi, qu’est-ce qu’il manque à la jeunesse polynésienne pour qu’elle se filme, se raconte ?

D’abord, il nous faut une envie de raconter des histoires et c’est tout ce qui compte pour devenir réalisateur: avoir envie de raconter une Histoire. Et puis bien sûr, avoir une caméra. Ensuite, si on a une éducation artistique, culturelle et cinématographique, c’est un plus. Si on a un œil, un regard, c’est un autre plus. Je dirais qu’il faut tous ces éléments pour amener les jeunes à vouloir se raconter, se représenter, se filmer, se montrer. Il faut aussi inspirer les jeunes: qu’ils voient des documentaires, des films, qu’ils soient au contact de médias qui leur ressemblent afin qu’ils puissent se reconnaître. Ce qui serait également très intéressant, ce serait d’avoir une école d’audiovisuel dédiée aux études cinématographiques en Polynésie, là on ne fait pas mieux pour former des réalisateurs. C’est d’ailleurs la seule chose qui manque car le pays (le gouvernement polynésien, ndlr) subventionne beaucoup de projets de documentaires ou de fiction, plus que jamais auparavant. Et pour parfaire cette situation il faudrait vraiment une école de réalisation.

©Are Raimbault

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Parlons des aides justement. Le dispositif de soutien à la création audiovisuelle et numérique (SCAN) a annoncé 89 millions de Fcfp d’aides aux réalisateurs polynésiens en 2016 et 80 millions de Fcfp pour l’instant en 2017. Est-ce que tu as pu en bénéficier pour ton travail ? Comment cela se passe pour en bénéficier ? Et enfin, que représente cette aide pour un réalisateur ?

Personnellement, je n’ai pas encore fait de demande pour la simple et bonne raison que le documentaire s’est financé sur fonds propres, par plusieurs âmes de bonnes volontés qui aiment l’art, la culture. Néanmoins, le SCAN est une opportunité incroyable pour tout réalisateur polynésien qui souhaite concrétiser son projet, produire son oeuvre. Les démarches ne sont pas compliquées puisqu’elles sont toutes décrites et téléchargeables sur le site de la DGEN, il suffit simplement de suivre les étapes. Bien sûr, il faut être enregistré auprès de la Chambre de Commerce, des Industries, des Services et des Métiers (CCISM) de Polynésie. C’est aussi plus facile si on a déjà de l’expérience, si on a déjà quelques productions à son actif. C’est un dispositif formidable et j’espère que de plus en plus de Polynésiens vont en bénéficier à l’avenir.

©Are Raimbault

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As-tu personnellement d’autres projets en cours ou à venir ?

Je termine actuellement le montage d’un documentaire sur la visite au Centre des Métiers d’Arts de trois femmes peintres Kanak, les plus célèbres, qui étaient donc au contact de jeunes artistes polynésiens. J’ai filmé cette rencontre qui s’est déroulée sur une semaine. Ensuite, je pense que je vais me diriger plus vers la fiction et vers des projets de court-métrage.

Est-ce l’impact de Robert Zemeckis qui te rappelle à la fiction ?

Certainement, la patte de Zemeckis ne cessera jamais de m’inspirer. Je reconnaîtrai toujours une part de moi dans son travail. De ce côté là, c’est vrai que mes premières amours, c’est vraiment la fiction et c’est ce qui m’a donné envie de faire de l’audiovisuel et de la réalisation.

Le Festival Rochefort Pacifique:

Créé en 2017, le Festival Rochefort Pacifique « répond à l’actualité et au foisonnement culturel de l’aire Pacifique ». « Abordant l’histoire, les mutations et la réalité du quotidien des peuples et des nations à travers l’œil « objectif » de la caméra, le Festival Rochefort Pacifique veut apporter un espace de découverte, de partage et de réflexion loin des clichés exotiques ».

Ce Festival est à la fois ouvert sur la littérature et le cinéma. Cette année, dans la catégorie cinéma, on retrouvera donc Are Raimbault avec Pūtahi Kotahitanga, mais aussi le film Tanna, tourné au Vanuatu, la série-fiction Foha Tau du jeune réalisateur wallisien Anthony Taitusi, le documentaire sur le handicap en Polynésie Alors on danse de Jacques Navarro, La Dernière Révolte, film calédonien d’Alan Nogues ou encore, le documentaire Migrants, la solution Pacifique de Renaud Villain, Ludovic Gaillard et Camille Le Pomellec.

En littérature, le Festival Rochefort Pacifique a fait appel cette année à des auteurs tels que Wallès Kotra, Titaua Peu, Russell Soaba, que nous vous présentions dernièrement, mais aussi Patrice Guirao. Le programme complet ici.

Pūtahi Kotahitanga, synopsis:

Créé en 2010, le Pūtahi ou Kotahitanga est un rassemblement d’artistes et d’étudiants en arts du Pacifique (Tahiti, Aotearoa, Tonga, Nouvelle-Calédonie, Hawaii, Fiji), dont le but est l’échange de savoirs et savoir-faire afin d’inscrire les cultures océaniennes sur la scène artistique internationale au delà de l’idée euro-centrée que les océaniens n’ont pas de terme pour désigner le mot art au sens occidental. Tourné en Nouvelle-Zélande en 2016, ce documentaire se penche sur la création artistique contemporaine et la vie en communauté lors de la quatrième rencontre du Pūtahi. Les artistes livrent au travers de questionnements et réflexions, leurs pratiques, leurs doutes et leurs processus créatifs.

Le documentaire Pūtahi Kotahitanga sera également projeté à la Délégation de la Polynésie française, au 28 Boulevard Saint-Germain à Paris, le mardi 11 avril au soir.

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