Zika : « La Réunion et Mayotte doivent se préparer à une épidémie »

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L’épidémie du virus Zika qui touche de plein fouet l’Amérique centrale et du sud laisse un goût amer au docteur biologiste Didier Musso. Ce dernier a combattu le virus lors de l’épidémie qui a frappé la Polynésie française en 2013 et 2014, en tant que directeur du pôle Recherche des maladies émergentes de l’Institut Louis Malardé à Papeete. Face à la nouvelle épidémie de Zika, Didier Musso s’est confié au magazine Le Point, déçu que les autorités sanitaires françaises ne prennent pas en compte l’avis d’experts, comme lui, ayant déjà fait face à une telle situation.

Le virus Zika, les Polynésiens le connaissent bien. Et pour preuve, le territoire d’Outre-mer l’a affronté en 2013 et 2014, touchant « au moins 60% » des 280 000 Polynésiens. À l’époque, la Polynésie française se sentait bien seule, comme le confirme Didier Musso, « l’épidémie est passée inaperçue en métropole (…). Nous nous sommes « débrouillés » tout seuls pour isoler le virus, mettre au point les tests diagnostiques, prendre en charge les patients, faire face aux premières complication sévères que nous n’attendions pas ». Par complications, Didier Musso fait référence à la microcéphalie qui atteint les nouveaux-nés et le syndrome de Guillain-Barré. « Quand on habite au bout du monde, on a l’habitude de faire face », poursuit-il, « on regrette toutefois le faible soutien apporté par les autorités françaises ». Lui qui connait si bien le virus, pour avoir été un acteur de premier rang de la lutte, regrette également l’absence d’écoute des autorités sanitaires françaises envers ceux « qui ont déjà vécu ces problèmes ». « Ca pourrait quand même un peu les aider à mettre en place des recommandations qui seraient un peu plus adaptées. Nos contacts en France se limitent quasi exclusivement aux équipes de l’Institut Pasteur et de l’IHU Méditerranée Infection de Marseille ».

 la recommandation devrait concerner toutes les femmes enceintes puisque, dans 80% des infections, il n’y a pas de symptômes

Mais alors, quelles sont ses recommandations ? Du côté des autorités, on préconise le « suivi des femmes enceintes ayant manifesté des symptômes du Zika durant leur grossesse. Mais la recommandation devrait concerner toutes les femmes enceintes puisque, dans 80% des infections, il n’y a pas de symptômes. Pourtant, les conséquences dramatiques pour l’enfant sont les mêmes ». Didier Musso pointe du doigt la façon dont le suivi a été mis en place aux Antilles et en Guyane : « en métropole, les gens consultent dès qu’ils ont des symptômes, chez nous ou en Amazonie, la population ne va pas consulté parce qu’elle a de la fièvre et quelques boutons ». Autre recommandation ; « s’assurer que les territoires touchés puissent faire face aux syndromes de Guillain-Barré, qui nécessitent le plus souvent une prise en charge en réanimation. (…) En Polynésie française, nos services de réanimation ont été à la limite de leur capacité ; quelques cas de plus et la situation aurait été dramatique ». Enfin, le docteur biologiste recommande de suivre les enfants « nés de mères infectées » même s’ils ne sont pas atteints de microcéphalie, car selon lui, « des complications tardives, pas forcément décelables à la naissance, sont possibles ».

Le virus est considérablement dangereux pour les femmes enceintes, dont les nouveaux-nés peuvent être sujets à des malformations comme la microcéphalie ©AP Photo/Felipe Dana

Le virus est considérablement dangereux pour les femmes enceintes, dont les nouveaux-nés peuvent être sujets à des malformations comme la microcéphalie ©AP Photo/Felipe Dana

Didier Musso semble consterné que l’actuelle épidémie n’ait pas été anticipée. En 2014, lui et ses confrères polynésiens avaient pourtant sonné l’alerte. Ils écrivaient ceci à la revue Clinical Microbiology and Infection ; « nous pensons que la circulation du virus Zika dans d’autres régions du Pacifique et au-delà est fortement probable. Le fait que de sévères complications puissent survenir souligne la nécessité de renforcer la surveillance de ce virus émergent et, dans l’éventualité d’épidémie, de mettre en place des protocoles stricts de surveillance des complications neurologiques (syndromes de Guillain-Barré) ou d’autres complications ». Un an plus tard, ils reprenaient leur plume dans la revue The Lancet. Ils précisaient alors « que plus de la moitié de la population mondiale vivait dans des zones infestées par des moustiques (…) et que ce virus avait le potentiel pour devenir un problème mondial de santé publique ». Didier Musso met aussi en garde les territoires d’Outre-mer de l’Océan Indien, pour l’heure épargnés par le virus, « dès aujourd’hui, La Réunion et Mayotte doivent se préparer à une épidémie de Zika ». Pour Didier Musso, la première des mesures préventives coule de source ; « pour toutes les maladies transmises par les moustiques, la problématique est la même : diminuer les populations de moustiques ».

Fiche explicative de l'ARS Guyane sur le chikungunya, mais qui également s'appliquer au zika (©ARS Guyane)

Fiche explicative de l’ARS Guyane sur le chikungunya, mais qui également s’appliquer au zika (©ARS Guyane)

A la question, est-ce que la microcéphalie et le syndrome de Guillain-Barré sont exclusivement liés au Zika ? La réponse est sans appel : « les travaux menés récemment en Polynésie montrent que le lien entre Zika et Guillain-Barré est quasi certain, de plus en plus de données tendent à montrer que le lien avec la microcéphalie l’est aussi. La seule façon de se protéger est d’éviter les piqûres de moustique pour ne pas s’infecter, principalement pour les femmes enceintes qui vivent en zone de circulation du Zika ». Didier Musso ne cache pas l’éventualité d’autres pathologies liées au Zika, « personnellement, je m’y attends. Il est illusoire de penser que l’on a déjà fait le tour des complications possibles pour une maladie qui a émergé depuis à peine trois ans. On a déjà relevé des atteintes oculaires et auditives. Il faut donc mettre en place un suivi à court et moyen terme ». Dans cette lutte contre le Zika, Didier Musso lance un appel à la coopération entre les Pays du Pacifique, « pour sa population qui est isolée ». De plus, « c’est une porte d’entrée de pathologies exotiques pour la métropole. Nous avons besoin de fonds pour financer nos travaux, l’expérience du Zika a montré que ces travaux peuvent être utiles à la communauté médicale internationale ».

Tous les pays touchés par des cas autochtones, c'est à dire, qui ne sont pas importés ©Fureur / Wikipédia images

Tous les pays touchés par des cas autochtones, c’est à dire, qui ne sont pas importés ©Fureur / Wikipédia images

Aujourd’hui débarrassée de l’épidémie de Zika et de Chikungunya (qui a sévit peu après), la Polynésie française est « une mine d’information pour l’Organisation Mondiale de la Santé et les pays aujourd’hui touchés ». Selon les autorités sanitaires de la Polynésie française, la grande majorité de la population est immunisée, « rendant très peu probable la reprise d’une nouvelle épidémie pour le moment ». Plus de risques pour les voyageurs souhaitant s’y rendre. Seule la dengue circule encore dans les archipels de Polynésie française, mais pas au stade épidémique.

Propos recueillis par Gwendoline Dos Santos et Frédéric Lewino pour Le Point.

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