Le fait nucléaire, démêler le vrai du faux : La vérité passe par un cheminement rationnel et dépassionné

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Yolande Vernaudon, Déléguée au suivi des conséquences des essais nucléaires ©Dominique Morvan

Suite et fin de l’enquête sur le fait nucléaire du Magazine Dixit. Publiée exclusivement sur Outremers360, en trois parties, cette enquête a été menée par l’éditorialiste Dominique Morvan. Elle sera également disponible dans la 26ème édition du magazine qui paraîtra le 25 janvier 2018.

Dans ce troisième et dernier acte, Dominique Morvan interroge Yolande Vernaudon, déléguée au suivi des conséquences des essais nucléaires, pour qui la recherche de vérité passe par un cheminement rationnel et dépassionné.

Vous avez lu l’interview du docteur Baert répondant aux questions que tout le monde se pose sur l’impact sanitaire de l’exposition aux effets ionisants et aux retombées radioactives des essais nucléaires, avez-vous été surprise ?

L’interview en elle-même ne m’a pas surprise puisque j’avais déjà échangé à plusieurs reprises avec le Dr Baert. En revanche, je dois dire que les éléments scientifiques qu’il avance ont réactivé fortement ma réflexion sur le sujet. Il y a peu encore, j’avais, comme beaucoup de personne, non pas une certitude, mais au moins un gros doute sur le fait que la contamination radioactive ait pu toucher l’ensemble de la population.

Aujourd’hui, je ne suis pas non plus certaine du contraire, à savoir, qu’il n’y aurait aucune contamination de la population en général, mais force est d’admettre ce que les études scientifiques menées à travers le monde nous enseignent.

Ce point est particulièrement important concernant l’hypothèse d’effets transgénérationnels, c’est-à-dire, de conséquences sur les enfants, petits-enfants et générations à venir. Je reprends mot à mot une réponse du Dr Baert : « (…) il n’existe à ce jour aucune preuve scientifique permettant d’établir l’apparition de cancers en excès dans la descendance d’individus exposés aux rayonnements ionisants. »

Et pourtant, quantité de chercheurs, dont des Japonais sur les descendants des victimes des bombardements de Hiroshima et de Nagasaki, ont exploré et étudient encore actuellement le sujet. Pour l’instant, ils n’ont rien mis en évidence. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien du tout. Mais cela relativise grandement un discours extrêmement alarmiste que l’on entend ici et là.

Bateaux basés à "Dindon" ©Hubert Clément

Bateaux basés à « Dindon » ©Hubert Clément

Or ce discours s’appuie essentiellement sur des hypothèses et des questionnements, légitimes au départ, lesquels, au fil du temps, et à la faveur d’un engrenage entre le silence suspicieux des uns et la colère indignée des autres, sont devenus des affirmations excessives et péremptoires.

Tout cela me conforte dans l’idée qu’il est important de participer, à notre échelle, à ces travaux de recherche, ne serait-ce qu’en suivant de près tous les Polynésiens atteints de maladies potentiellement radio-induites, et de suivre leurs descendants. Comme vous le dîtes en titre de votre article, il faut réussir à démêler le vrai du faux, c’est fondamental, ne serait-ce que pour savoir quelles dispositions prendre, quelles réparations ou indemnisations demander.

Et la recherche de vérité passe par un cheminement rationnel, factuel, objectif, dépassionné, et surtout, c’est sans doute le plus difficile à faire, désintéressé.

La loi Morin telle qu’elle est rédigée aujourd’hui vous semble-t-elle adaptée à la réalité ?

La loi Morin n’a jamais été une bonne loi au sens pratique du terme. Dès le départ elle comprend dans sa structure même le facteur qui va la faire dysfonctionner jusqu’à présent : elle se base sur l’idée d’établir une probabilité significative d’un lien entre un malade (et sa maladie) et l’exposition de cette personne à des rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires. Cela implique la notion de « dose reçue ». On a voulu faire du scientifique froid sur un sujet éminemment politique, au sens le plus noble de ce terme.

Le système d’indemnisation américain est totalement différent. On ne s’embarrasse pas de preuve ni même de probabilité au cas par cas. On mise sur une présomption globale de lien de cause à effet, du moment que le requérant répond à des critères facilement vérifiables de statut (population, anciens travailleurs, etc.), de lieux géographiques et de périodes dans le temps.

La Radiation Exposure Compensation Act of 1990 (RECA) promulguée en octobre 1990 et amendée à deux reprises en 2000 et 2002, permet l’indemnisation forfaitaire des individus (ou de leurs ayants droit survivants) ayant participé aux essais nucléaires atmosphériques américains ou ayant vécu à proximité du Nevada Test Site (NTS) à cette époque. Les indemnisations concernent aussi certains travailleurs des mines, transporteurs et ouvriers des usines de l’industrie de l’uranium liée aux programmes d’armement américains entre 1942 et 1971.

Les personnes admissibles au RECA ne doivent pas satisfaire à des exigences en matière de dose. Cette notion de dose est implicitement prise en compte dans la durée de séjour ou de travail sur les zones exposées aux retombées radioactives, poussières de minerais ou radon. La présomption de causalité est donc retenue dès lors que le requérant répond aux critères d’éligibilité de date, période, lieu et maladie.

Bruno Barrillot, Roland Oldham et John Doom, co-fondateurs de l'association Moruroa e Tatou ©Radio 1 Tahiti

Bruno Barrillot, Roland Oldham et John Doom, co-fondateurs de l’association Moruroa e Tatou ©Radio 1 Tahiti

Donc, la loi Morin se veut scientifique. Elle se donne un air de rationalité. C’est ainsi qu’il faut que les requérants démontrent qu’ils ont bien été sur les sites, puis qu’ils ont été exposés à des radiations. 30 ou 40 ans après, c’est évidemment très compliqué de rassembler tous ces éléments. Et pendant toute cette durée, le requérant, par son mode de vie, a pu multiplier les facteurs de risque de développer tel ou tel cancer ou pathologie : cigarette, pesticides, stress, etc.

Les statistiques de dossiers acceptés par le CIVEN sont dérisoires. La notion de « risque négligeable », mot qui est employé au départ dans un sens statistique (moins de 1 % de probabilité de lien entre la maladie déclarée et l’exposition aux rayonnements dus aux essais nucléaires), au fil des dossiers et des contentieux, a été entendue et assimilée comme un dénigrement, de la part de l’État, de l’importance de ces maladies et de ses conséquences sanitaires. C’était bien entendu insupportable, pour nous Polynésiens, de constater, dossier après dossier, des rejets au prétexte du risque négligeable.

Tous nos élus, toutes nos forces vives se sont donc entendues pour faire front face à l’État et obtenir la suppression de cette notion de risque négligeable. Et cela a été obtenu, après de rocambolesques rebondissements juridiques et parlementaires, par un article inséré à la faveur de l’adoption de la loi sur l’égalité réelle (loi EROM), en février 2017.

Et voilà désormais que nous sommes tombés dans un extrême inverse ou n’importe qui, du moment qu’il a séjourné quelques jours en Polynésie entre 1966 et 1998, et qu’il a développé l’une des maladies potentiellement radio-induites listées par le décret d’application de la loi Morin, peut prétendre à indemnisation. C’est évidemment absurde. Et au final, cela génère une nouvelle injustice vis-à-vis des anciens travailleurs et des populations sous le vent des principales retombées de nuages des essais aériens (qui ont cessé en 1974, il convient de le rappeler).

La réalité dans cette affaire c’est que l’on ne peut pas démontrer un lien de cause à effet entre l’exposition aux rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires et tel ou tel malade, tant s’en faut. On ne peut se baser que sur une présomption. Avec des probabilités très faibles, mais pas nulles, et certainement pas insignifiantes au sens éthique du terme.

Mais l’État s’enferre dans cette voie de vouloir démontrer ce lien de cause à effet. Ainsi, l’article 113 de la loi EROM précise : « Une commission composée pour moitié de parlementaires et pour moitié de personnalités qualifiées propose () les mesures destinées à réserver l’indemnisation aux personnes dont la maladie est causée par les essais nucléaires. » On tourne en rond !

Un autre problème de fond se pose avec cette loi Morin, c’est qu’elle ne concerne que les éventuelles conséquences sanitaires directes découlant de l’exposition aux radiations des essais nucléaires. Il n’y a actuellement aucun autre dispositif de compensation qui pourrait faire une petite place à la prise en considération de conséquences sociales, psychologiques, culturelles de ce grand chambardement qui est tombé sur les Polynésiens dans les années soixante.

Refondre la loi Morin vous paraît être une priorité ?

Ce qui me paraît être une priorité, c’est d’ouvrir vraiment les archives, d’élargir les discussions, d’écrire comment les choses se sont passées avec le plus d’honnêteté et de rigueur possible.

Il faut poursuivre les recherches historiques, scientifiques, sanitaires, sociales, afin d’établir, autant que faire se peut, la vérité factuelle et objective sur cette période des essais nucléaires et sur leurs conséquences diverses.

Il faut recueillir le plus de témoignages possible des contemporains de cette période des essais nucléaires, quels que soient leurs engagements d’alors. Que ces témoins puissent s’exprimer simplement sur ce qu’ils ont vécu, sans qu’on les juge.

Et surtout, que l’on arrête de se torturer l’esprit et de se culpabiliser entre Polynésiens. Aucun Polynésien n’est responsable du fait que les essais nucléaires français se soient déroulés sur notre sol et dans notre océan, le drôlement nommé Pacifique. Or, on entend encore trop dire : « Mais qu’ont fait nos anciens, pourquoi ont-ils accepté ça ? », et d’autres « Ah, les Polynésiens en ont bien profité, l’argent a coulé à flots, ils ont déjà été dédommagés ». On trouve même des insinuations de ce genre dans des documents officiels.

Pour moi ce jeu de la culpabilisation individuelle et collective est intolérable. C’est sans doute ce qui nous casse le plus car cela détruit notre estime de soi. Et bien sûr, c’est profondément injuste. C’est un retournement de culpabilité entre victime et responsable.

L’État français est responsable du choix de se doter de l’arme nucléaire et d’avoir fait procéder à 193 tirs d’essais à Moruroa et à Fangataufa. Et l’État c’est qui au juste ? Je laisse chacun apporter sa propre réponse à cette question. Ce qui est certain, c’est qu’il ne s’agit pas des Polynésiens, même pas de ceux qui étaient les élus locaux de l’époque, fin des années 50 cinquante, début des années soixante, puisque la suppression des lois Deferre avait retiré tout pouvoir aux élus locaux.

©Gregory Boissy / AFP

©Gregory Boissy / AFP

Pendant 40 ans, c’est à peine si l’on n’était pas qualifié de terroriste quand on osait ne serait-ce que poser une question par rapport aux essais nucléaires. (J’en sais quelque chose pour avoir manifesté, à titre personnel, et avec un tricot blanc, contre la reprise des essais nucléaires en 1995). Maintenant, on verse dans l’extrême inverse. Tout est de la faute des essais nucléaires. Il faut arrêter avec ce manichéisme. La vérité n’est pas binaire.

Que pouvez-vous dire du projet de musée de la mémoire ?

Si les impacts sanitaires et environnementaux restent à jamais impossibles à déterminer avec précision et certitude, il est un domaine essentiel et lourd de conséquences où nous, Polynésiens, avons été individuellement et collectivement touchés au plus profond de notre estime de soi, si nous ne le traitons pas comme il convient : celui de la mémoire. En effet, grâce au combat opiniâtre d’une poignée de femmes et d’hommes, il est maintenant reconnu que l’État nous avait caché beaucoup de choses. Si l’on reprend l’exemple du premier tir, celui d’Aldébaran, le 2 juillet 1966, nous savons aujourd’hui que le nuage radioactif s’est dirigé, contrairement aux prévisions, au-dessus des Gambier. C’est donc légitimement que nous nous étonnons que les populations n’aient pas été prévenues, ni mises à l’abri, tandis que tous les gradés et officiels étaient rapidement évacués de Rikitea.

Les témoignages de contemporains de ces évènements, mais surtout les rapports de l’Armée, obtenus dans un premier temps par le travail d’enquête acharné de Bruno Barrillot, de John Doom et de leurs amis, nous démontrent à quel point l’État nous a tenus dans l’ignorance de ce qu’il se passait chez nous.

Comment, après de telles révélations, ne pas s’interroger et ne pas se demander ce qui nous demeure occulté, et à quelles fins ? Comment ne pas s’inquiéter aujourd’hui de notre sort ? Comment faire confiance à l’État ?

C’est en ce sens qu’il était absolument primordial et prioritaire d’obtenir, avant toute autre discussion ou négociation, que l’État reconnaisse le fait nucléaire en Polynésie française.

François Hollande a fait un premier geste, dans son discours du 22 février 2016, à Papeete : « Je reconnais que les essais nucléaires menés entre 1966 et 1996 en Polynésie française ont eu un impact environnemental, provoqué des conséquences sanitaires et aussi, et c’est un paradoxe, entraîné des bouleversements sociaux lorsque les essais eux-mêmes ont cessé ».

C’est un premier pas. Mais déjà on constate un biais, ou une maladresse. Car ce n’est pas lorsque les essais ont cessé qu’il y a eu des bouleversements sociaux, mais bien quand le CEP a démarré.

À la toute fin de son mandat, le 10 mai 2017, à l’occasion de la commémoration de l’esclavage, des traites et de l’abolition, François Hollande rappelle que : « on n’efface pas le passé. On le dépasse. Il faut alors poser des actes. D’abord l’acte de dire, de déclarer, de parler. Face aux mémoires blessées c’est la vérité qui libère et c’est l’oubli qui exclut, c’est la lucidité qui grandit, et c’est le déni qui divise. Voilà pourquoi il faut aller jusqu’au bout de la reconnaissance ». Il cite ensuite de nombreux exemples parmi lesquels sa reconnaissance du fait nucléaire dans son discours à Papeete. Il précise, et ceci est très important pour nous : « Il ne s’agit pas d’opposer une douleur à une autre. La concurrence des mémoires est un mensonge. Il n’y a pas de hiérarchie dans l’horreur, dans la souffrance, dans la barbarie. »

Souvenons-nous également d’Emmanuel Macron, candidat à la présidentielle, qui, le 15 février 2017, qualifiait la colonisation de crime contre l’humanité, en ajoutant : « La colonisation fait partie de l’histoire française (). Ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes ».

C’est dans ce contexte que l’accord pour le développement de la Polynésie française, dit Accord de l’Élysée, dont la reconnaissance du fait nucléaire constitue la pierre angulaire, a été signé par François Hollande et Édouard Fritch, le 17 mars 2017 à Paris.

Le devoir de mémoire, la pleine reconnaissance des conséquences sociales, économiques, voire culturelles de la période du CEP, représentent un enjeu crucial de réparation et de reconstruction des Polynésiens.

Les réflexions collectives des Polynésiens le répètent en boucle depuis la commission d’enquête de l’assemblée de Polynésie française en 2005. La mise en place d’un centre de mémoire est l’une des mesures demandées par le rapport de cette commission d’enquête daté de 2006. On le retrouve dans la synthèse des synthèses des États généraux de l’Outre-Mer, en 2009 :

« Les Polynésiens ont contribué à faire de la France, métropole comme collectivités d’outre-mer, une puissance mondiale du fait que les essais nucléaires ont été réalisés sur leur sol. Or l’organisation de ces derniers a profondément bouleversé la situation économique, sociale, sanitaire et culturelle de la Polynésie française. Nous devons tous nous approprier ce passé nucléaire pour cheminer ensemble vers l’avenir. »

« Notre première attente est un devoir de mémoire : ouvrir les archives et faire toute la lumière sur cette page de notre histoire commune. Un centre de la mémoire, lieu de présentation des archives, des documents et des témoignages, doit être installé. Il nous paraît nécessaire de promouvoir les recherches historiques sans « tapu » ni polémique. Parmi les autres points essentiels de reconstruction nous soulignons le vœu d’associer la Polynésie à la surveillance des atolls, de réhabiliter les îles et de réparer équitablement les préjudices. »

Inauguration en juillet 2012 à Papeete, du mémorial du 2 juillet 1966, date du premier tir nucléaire en Polynésie ©Outremers360

Inauguration en juillet 2012 à Papeete, du mémorial du 2 juillet 1966, date du premier tir nucléaire en Polynésie ©Outremers360

Il est primordial de faire toute la lumière possible sur ces événements de notre passé récent et sur leurs conséquences et de lutter contre la fabrication de mythes de société porteurs d’anxiété et de division. Cela passe par l’enseignement, l’adaptation des programmes et des outils pédagogiques, par l’expression artistique, par des débats, par la mise à disposition au plus grand nombre des documents d’archives, avec explications, des résultats des travaux de recherche, etc.

Le projet État-Pays d’un institut d’archives, de documentation et de mémoire des essais nucléaires français dans le Pacifique commence à prendre forme. Je ne peux pas en dire plus pour le moment car peu de choses sont décidées. Mais ce qui est sûr, c’est que la volonté d’avancer est là, de part et d’autre, car nous avons tous besoin de vérité et de justice, deux mots qui se traduisent en langue paumotu par la même expression : te reko tika !

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