Le fait nucléaire, démêler le vrai du faux : L’impact sanitaire des essais nucléaires

Le fait nucléaire, démêler le vrai du faux : L’impact sanitaire des essais nucléaires

©Gregory Boissy / AFP

Suite de l’enquête sur le fait nucléaire, publiée en trois parties, du Magazine Dixit. Dominique Morvan, éditorialiste s’entretient avec le Docteur Patrice Baert, afin d’évaluer l’impact sanitaire de l’exposition aux effets ionisants et aux retombées radioactives des essais nucléaires. Un sujet publié en exclusivité sur Outremers360.

Le Dr Patrice Baert est spécialiste en radioprotection et radiopathologie. Médecin pendant dix ans à bord des sous-marins nucléaires, il était en charge du suivi médical et de la surveillance radiologique des équipages. Il a par la suite enseigné et mené des travaux de recherche sur les effets de l’exposition à la radioactivité chez l’homme au sein de l’école des applications militaires de l’énergie atomique (« l’Ecole Atomique »). Depuis 2015, il dirige le centre médical de suivi des vétérans des essais nucléaires situé à Tahiti et collabore avec l’Inserm et l’observatoire de la santé des vétérans à des études sur les cancers de la thyroïde et les conséquences sanitaires des essais nucléaires.

©Dominique Morvan

©Dominique Morvan

En s’appuyant sur les nombreuses conférences données ces dernières années sur le thème du nucléaire, nous avons relevé les questions qui étaient le plus souvent posées par le public.

Les déchets (béton, ferraille) des expérimentations qui se trouvent sur les atolls de Moruroa, Fangataufa et Hao sont-ils toujours radioactifs ?

Non, les infrastructures qui restent sur ces atolls et qui n’auraient pas été démantelées ne sont pas radioactives. D’ailleurs le concassage de constructions en béton de l’atoll de Hao a fait l’objet d’un contrôle par un laboratoire indépendant qui a conclu à l’absence de radioactivité. Ces déchets ont donc pu être utilisés comme remblai pour la construction de routes. La polémique, lancée fin 2016 par l’association 193, sur les gravats prétendus contaminés de Hao et destinés à la réfection de la route de Rikitea était donc injustifiée. Du reste, bon nombre de membres de l’association 193 qui habitent Rikitea se sont par la suite portés acquéreurs de ces gravats pour leur usage personnel.

Les enfants d’une personne ayant travaillé sur les sites peuvent-ils générer des cancers dus à des causes génétiques ?

Si les enfants d’un ancien travailleur des sites d’expérimentation nucléaire ont pu développer des cancers d’origine génétique, ce n’est pas en raison de l’exposition de ce travailleur à la radioactivité.

En effet, il n’existe à ce jour aucune preuve scientifique permettant d’établir l’apparition de cancers en excès dans la descendance d’individus exposés aux rayonnements ionisants. Dans son rapport de 1958, le comité scientifique des Nations Unies pour l’étude des effets des rayonnements ionisants (UNSCEAR) avait émis des incertitudes au sujet de ce risque en raison des résultats encore incomplets du suivi des populations japonaises de Hiroshima et de Nagasaki. Depuis lors, toutes les études réalisées sur ce sujet sont formelles et ont permis à l’UNSCEAR de conclure en 2001, à l’absence de maladies transgénérationnelles chez l’homme (dont les cancers) suite à l’exposition à la radioactivité. Ceux qui évoquent aujourd’hui l’existence de maladies héréditaires radio-induites en sont restés aux discours de John Teariki et de Jean Rostand datant de 1966. Ils ne sont tout simplement pas à jour des dernières publications scientifiques.

Mémorial à Moruroa ©Gregory Boissy / AFP

Mémorial à Moruroa ©Gregory Boissy / AFP

En revanche, l’existence de plusieurs cancers au sein d’une même famille, doit faire suspecter une origine familiale liée à une mutation héréditaire et provoquer une consultation d’oncogénétique. De tels cas ont déjà été identifiés en Polynésie et remontent souvent bien avant la période des essais nucléaires. La consanguinité est généralement la principale cause de ces cancers héréditaires.

Les enfants d’une personne ayant travaillé sur les sites peuvent-ils générer des maladies mentales dues à des causes génétiques ?

Non c’est parfaitement faux. Même si on sait aujourd’hui que certaines maladies mentales ou des troubles du développement sont liées à des prédispositions génétiques ou des anomalies chromosomiques, il n’existe aucune étude permettant de suspecter une augmentation de ces maladies avec une exposition à la radioactivité.

La récente enquête sur la santé mentale en Polynésie française a souligné le nombre important de troubles psychiques, sans toutefois pouvoir expliquer leur origine. Cependant, le Dr Amadéo, psychiatre au centre hospitalier, a déclaré que ces maladies mentales pouvaient venir de traumatismes de l’enfance, d’agressions physiques ou sexuelles, ou des drogues telles que l’alcool ou le cannabis.

Mais il faut reconnaître que l’arrivée du CEP et l’emploi sur les sites d’un très grand nombre de pères pendant de longs mois et souvent des années ont certainement impacté la vie familiale et l’éducation des enfants. L’absence paternelle et la profonde modification du mode de vie polynésien pourraient donc être l’une des causes directes ou indirectes à cet état sanitaire. Une étude psychosociale pourrait s’avérer utile pour tenter de mesurer le rôle réel du CEP dans le bouleversement sociétal de la Polynésie française.

Existe-il des enquêtes épidémiologiques et génétiques sur les habitants de Polynésie concernés par la radioactivité (par la situation géographique ou le biais d’un parent ayant travaillé sur site) ?

Oui, de telles études existent.

Les premières ont été réalisées par Florent de Vathaire, chercheur de l’institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), à la fin des années quatre-vingt-dix. Elles ont permis de mettre en évidence qu’en dehors du cancer de la thyroïde, il existait moins de cancers en Polynésie qu’en Nouvelle-Zélande et à Hawaï, en particulier pour les cancers du côlon, de la vessie, les mélanomes ou les cancers ORL. Pour les cancers de la thyroïde, si leur nombre est presque deux fois et demie plus élevé qu’en métropole, il est plus faible qu’en Nouvelle-Calédonie qui reste l’endroit où on en recense le plus. Pour Florent de Vathaire, ce nombre élevé de cancers de la thyroïde est difficilement imputable aux essais nucléaires et d’autres facteurs de risque sont à préciser (obésité, nombre de grossesses, alimentation). Une étude est d’ailleurs en cours pour tenter d’y voir plus clair sur ce sujet.

Pour les enfants, une étude publiée en 2004 a pu montrer que le nombre de cancers survenus sur la période 1985-1995 était là aussi 20 % plus faible que chez les Maoris et les Hawaïens.

Mais la première étude cytogénétique chez des Polynésiens date de 2005. Elle a été réalisée par le Docteur Dominique Violot et le Professeur Claude Parmentier de l’institut Gustave Roussy, chez une trentaine de Polynésiens pris en charge pour un cancer de la thyroïde en métropole. Les résultats suggèrent une plus grande fréquence d’anomalies chromosomiques chez ces Polynésiens comparés à des témoins européens porteurs de la même maladie. L’étude présente des lacunes méthodologiques mais elle a le mérite de poser une question intéressante : existe-t-il un terrain prédisposant au cancer chez les Polynésiens ? L’étude en cours qui comporte des prélèvements d’ADN devrait, espérons-le, apporter quelques réponses.

Les habitants de Polynésie devraient-ils tous être soignés de façon préventive (par exemple, prise de produits aidant à l’immunité) ?

Cette question en dit long sur les ravages de la désinformation sur les effets du nucléaire en général et des essais nucléaires en Polynésie en particulier. À force de laisser de soi-disant experts ou des associations exposer leur point de vue sans permettre la moindre critique, l’opinion publique semble aujourd’hui persuadée que toute la Polynésie française a été contaminée et que nous allons développer, nous et nos enfants, des cancers. C’est une vision apocalyptique qui n’a rien à voir avec la réalité.

Anciens travailleurs de Moruroa au tribunal de Papeete

Anciens travailleurs de Moruroa au tribunal de Papeete

Très peu de Polynésiens ont réellement été contaminés lors des essais nucléaires atmosphériques et lorsque c’est le cas la dose qui en résulte est généralement plus faible que celle délivrée lors d’un scanner chez le radiologue. Par ailleurs, la radioactivité artificielle résiduelle des essais nucléaires atmosphériques est aujourd’hui deux cents fois plus faible que la radioactivité naturelle qui a toujours existé ici. Plus des deux tiers des Polynésiens ne présenteront jamais de cancer au cours de leur vie. Par conséquent aucun médicament préventif n’est nécessaire, mais une bonne hygiène de vie est fondamentale… Rappelons que la première cause de cancer dans le monde est le tabac et que sans tabac, un quart des cancers pourraient être évités. La deuxième cause de cancer est le surpoids et l’obésité. Cela concerne 7 Polynésiens sur 10 (1).

Par conséquent, si des actions préventives doivent être appliquées en Polynésie française afin de lutter contre la survenue de cancers, ce sont bien l’activité physique régulière, l’alimentation équilibrée et la lutte contre le tabac.

Les dossiers médicaux complets des travailleurs des sites décédés ne sont pas accessibles à leurs enfants, est-ce que ce blocage va être levé ?

Depuis la loi Kouchner du 4 mars 2002 (loi n° 2002-303 du 4 mars 2002 et son décret d’application n° 2002-637 du 29 avril 2002), qui a modifié le code de la santé publique, toute personne peut accéder aux informations concernant sa santé directement ou par l’intermédiaire d’un médecin qu’il désigne. Cette personne peut aussi, depuis 2005, mandater un tiers (avocat, membre de sa famille ou personne de confiance) pour recueillir auprès de tout professionnel de santé les éléments de son dossier médical. Ces documents doivent être communiqués dans un délai de huit jours à compter de la date de réception de la demande et deux mois pour les documents datant de plus de cinq ans.

S’agissant de la communication du dossier médical aux ayants droit d’une personne décédée, il leur est possible d’obtenir directement communication des informations contenues dans ce dossier, dans la mesure où elles sont nécessaires pour connaître les causes de la mort, défendre la mémoire du défunt ou faire valoir leurs droits, (sauf volonté contraire exprimée par la personne avant son décès).

Par conséquent, les dossiers médicaux des travailleurs des sites d’expérimentation nucléaire sont accessibles sur simple demande écrite (de l’intéressé ou ses ayants droit) auprès des structures qui les détiennent. Il peut s’agir du commissariat à l’énergie atomique (CEA), du centre d’expérimentation du Pacifique (CEP) ou de l’armée. Pour les travailleurs des entreprises sous-traitantes, c’est plus délicat car certaines de ces entreprises ont disparu. Toutefois, si le travailleur a bénéficié d’une surveillance dosimétrique, les résultats peuvent être obtenus très facilement auprès du département de suivi des centres d’expérimentations nucléaires (DSCEN) situé à Paris.

Il est donc totalement mensonger de dire que les dossiers médicaux de l’époque des essais nucléaires sont « secret-défense » et qu’il est impossible de les obtenir auprès des diverses structures de l’État qui les détiennent.

Le centre médical de suivi est à même d’obtenir très facilement et très rapidement ces documents médicaux lorsqu’il est mandaté par les intéressés ou leurs ayants droit. Nous le faisons fréquemment et prenons l’ensemble des frais d’expédition à notre charge. Cela ne coûte rien aux demandeurs.

Les évolutions du matériel médical permettent-elles de mieux étudier des effets liés à une irradiation même minime ?

Ces dernières années, de très grands progrès ont été réalisés pour étudier les effets liés à une forte irradiation accidentelle. De tels accidents surviennent heureusement très rarement dans le milieu industriel où de nombreuses sources radioactives sont employées. Or, le traitement des effets d’une telle irradiation accidentelle nécessite au préalable d’évaluer le plus rapidement possible la dose reçue par la victime. Grâce à l’IRM, à la modélisation 3D, à des modes de calcul très perfectionnés, et à l’étude de la forme des chromosomes dans les cellules du sang, il est aujourd’hui possible de déterminer la dose d’irradiation une fois qu’elle a été reçue. À partir de là il existe des solutions thérapeutiques très innovantes qui ont déjà permis d’obtenir de bons résultats.

essai aérien

Pour les irradiations minimes (les faibles doses) cette approche n’est pas possible. Les effets immédiats ne sont pas perceptibles parce qu’ils sont rapidement corrigés/réparés par l’organisme. Après avoir réalisé une radiographie (de poumons, des os) ou un scanner, on ne ressent rien alors même que l’énergie des rayons X utilisés a pu engendrer des dégâts au niveau des cellules. Chacune de nos cellules possède des moyens de réparation de ces dégâts pour lui permettre de revenir à son état d’origine. Il n’existe donc aucune technique qui permettrait de mesurer cette interaction fugace des rayons avec la matière vivante lors d’une exposition à de faibles doses.

De la même façon, en dépit de nombreuses recherches, il est à ce jour impossible d’affirmer avec certitude qu’un cancer serait lié à une irradiation ou une contamination radioactive grâce au dosage d’une substance identifiable dans le sang, l’ADN ou l’organe atteint.

Les chercheurs français travaillent-ils avec leurs homologues américains, russes, japonais (pays concernés par le nucléaire) ? Sont-ils libres de communiquer leurs travaux sans censure ?

Je répondrais à ces deux questions en même temps, car elles se rejoignent. La recherche de la compréhension des mécanismes biologiques qui conduisent aux effets chez les êtres vivants « irradiés » repose sur la radiobiologie. Ce domaine de recherche est extrêmement actif car les applications sont très nombreuses : lutte contre les cellules cancéreuses par l’usage des rayonnements ionisants, compréhension des mécanismes de défense des cellules lors d’agressions, préparation des futurs voyages spatiaux de longue durée… De très nombreux chercheurs travaillent dans ces domaines, des Français (l’Inserm, le CEA, l’IRSN), des Américains, des Japonais et de façon générale tous les chercheurs des pays capables de mettre en œuvre ou d’utiliser des sources radioactives.

Tout chercheur se doit de communiquer et d’exposer les résultats de ses travaux devant ses pairs, ses collègues. Cela lui permet de faire valider ses résultats par la communauté scientifique internationale, d’obtenir une reconnaissance, parfois des distinctions, mais aussi de nouveaux moyens financiers pour poursuivre ses propres recherches. Ces communications peuvent se faire lors de congrès, de colloques ou par des publications dans des revues scientifiques.

Forage puit de tir

Il n’existe donc pas de censure dès lors que ces recherches sont effectuées dans des laboratoires publics de pays dit « démocratiques ». Dans le domaine de la radiobiologie, la France fait partie des Nations en pointe, comme les États-Unis, le Japon, mais aussi la Chine ou la Russie. En ce moment, l’équipe de l’Inserm, dirigée par Florent de Vathaire, travaille en étroite collaboration avec des chercheurs américains et ukrainiens sur la recherche des causes pouvant expliquer le nombre élevé de cancers de la thyroïde en Polynésie française. À cette fin, son équipe a pu avoir accès à l’ensemble des archives dosimétriques du service de surveillance radiologique de l’époque des essais nucléaires français dans le Pacifique. C’est bien la preuve de l’absence de censure et la volonté de faire toute la lumière sur les conséquences réelles des essais nucléaires.

Interview réalisée par Dominique Morvan.

(1) Références sur le surpoids et l’obésité en Polynésie :

http://www.tahiti-infos.com/Comment-le-gene-de-l-obesite-a-aide-a-la-conquete-du-Pacifique-Sud_a151276.html

Obésité en Polynésie: Le problème à bras le corps

http://la1ere.francetvinfo.fr/polynesie/tahiti/polynesie-francaise/obesite-fleau-societes-modernes-500853.html

Trends in adult body-mass index in 200 countries from 1975 to 2014: a pooled analysis of 1 698 population-based measurement studies with 19.2 millions participants.