Histoire d’Outre-mer : La Bible, « élément fondamental de la culture polynésienne », Alexandre Juster

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Cession de la baie de Matavai au capitaine James Wilson par Robert Smirke ©catalogue.nla.gov.au

Tous les 5 mars, c’est jour férié en Polynésie. Un des quelques jours fériés qui ne sont fêtés qu’ici. Ce 5 mars commémore l’arrive de l’Evangile en Polynésie française, et si les religions sont aujourd’hui bien implantées et disposent d’un pouvoir d’influence considérable, les balbutiements et l’implantation du christianisme dans la Pacifique ne furent pas aisés. Aujourd’hui, Alexandre Juster, chroniqueur Histoire & Culture d’Océanie, revient sur plus de deux siècles d’évangélisation, menée d’abord par la London Missionary Society.

Pour le calendrier qui consacre ce jour en jour férié,  l’évangile est arrivé officiellement en Polynésie française le 5 mars 1797. Cela est vrai, si on excepte Mendana, qui tint une messe le 28 juillet 1595 à Tahuta aux Marquises, que l’on oublie Quiros qui planta une croix à Hao le 10 février 1606 et si l’on passe sur l’implantation infructueuse des franciscains espagnols dans la Presqu’île de Tahiti. L’échec de ces franciscains mérite que l’on s’y attarde.

La mission espagnole, conduite par les pères Geronimo, Clota et Narciso Gonzalez, arriva par l’Aguila, commandé par Domingo Boenechea en novembre 1774. Ils s’installèrent à Tahiti sur un terrain appartenant à la mère du grand-chef Vehiatua, du district de Taiarapu. Ils furent accompagnés d’un matelot et de Maximo Rodriguez, interprète et soldat d’infanterie de marine. Nos deux hommes d’église, dépassés par les événements, refusèrent tout contact avec les habitants. Ils vécurent quasiment reclus dans la mission, sans cesse épiés et observés en raison de leur tonsure et de leur bure. Ils devinrent l’attraction de la Presqu’île.

Rodriguez, lui, se mêla à la population, apprit la langue tahitienne, rencontra les chefs de l’île, assista aux cérémonies importantes. Il fut le premier européen (popaa) à séjourner une année entière sur l’île. Neuf mois après être arrivés sur Tahiti – l’île d’Amat pour les Espagnols – les deux prêtres considérant  « que leur vie est en péril réel » demandèrent à être rapatriés lors du passage de l’Aguila le 30 octobre 1775. Mal préparée, la mission se solda par un échec cuisant, et ce fut la fin des tentatives d’incursion de Madrid dans cette partie du globe.

1.Les navires de James Cook, « Resolution » et « Adventure » dans la baie de Matavai à Tahiti, par William Hodges ©DR

1.Les navires de James Cook, « Resolution » et « Adventure » dans la baie de Matavai à Tahiti, par William Hodges ©DR

Le 24 septembre 1796, une trentaine de missionnaires appartenant à la London Missionnary Society, cinq épouses (dont la plus âgée avait 67 ans pour un mari de 28 ans) et trois enfants, embarquèrent à Portsmouth sur le Duff, commandé par le capitaine James Wilson. Celui-ci eut pour mission d’installer 18 missionnaires et leur famille sur Tahiti, deux jeunes religieux sur Tahuata (Marquises) et le reste des volontaires se répartirait entre les îles Tonga et de la Société. C’est à la lecture des récits enthousiastes des grands navigateurs de la fin du 18e siècle, que les directeurs de la London Missionary Society (LMS) décidèrent de faire des îles du Pacifique Sud leur premier champ missionnaire. En lisant les récits de voyages des explorateurs, ils pensèrent être mieux préparés que les deux espagnols. Pendant 18 ans, ils ne connurent qu’insuccès et désillusions. Les explorateurs, Cook, Bougainville, Wallis, Bligh, avaient créé en Europe une image trompeuse de Tahiti ; cet « Eden perdu », cette « Nouvelle-Cythère ». Mais ce n’est qu’une fois sur place qu’ils connurent la réalité : la rivalité âpre qui prévaut entre les chefs, les guerres incessantes. Quand ils voulurent s’opposer au trafic d’armes pratiqué entre Pomare et les capitaines étrangers, ils furent molestés, dépouillés de leurs vêtements. Onze missionnaires quittèrent l’île dès 1798.

Ceux qui restèrent furent confrontés au désintérêt des habitants pour cette nouvelle religion. Les Tahitiens n’étaient pas animistes –comme ils le pensèrent – mais polythéistes ! La société était soutenue par une forte hiérarchisation des différents dieux. Et même si on venait écouter les prêches en nombre, on restait imperméable. En 1806, les missionnaires notèrent dans leur rapport annuel « qu’il n’y a aucun désir d’être instruit dans les vérités bénies de l’Evangile ».

Le Duff à Mahina, dans la baie de Matavai ©DR

Le Duff à Mahina, dans la baie de Matavai ©DR

Le climat politique se détériora une fois de plus ; la violence et l’alcool des baleiniers se répandirent, la mission évacua Tahiti en 1808. Seul le pasteur Nott resta aux Iles du Vent, réfugié à Moorea. Il y trouva Pomare, vaincu à Tahiti. Le pasteur parvint à le détourner de ses dieux traditionnels, qui ne l’aidaient plus dans ses combats. En proie au doute, il prêta une oreille attentive à la nouvelle religion. En 1812 « le roi Pomare » demanda le baptême, travailla avec Nott à une traduction de la Bible. En 1815, Pomare remit les idoles familiales aux missionnaires qui les expédièrent aussitôt au musée de Londres. De retour sur Tahiti, il défait le puissant chef païen Opuhara lors de la bataille de Fei pi. Convertis et à présent chrétien, il décida de ne faire aucune poursuite, aucun massacre. Impressionnés, les vaincus renoncent à leurs anciennes croyances dans les semaines qui suivent. En 1816, toute la population de l’ïle est chrétienne. En 1819, Huahine et Raiatea se convertirent, tandis que Pomare fut baptisé le 16 mai après avoir réuni, à la demande des protestants, une assemblée des chefs, qui approuva un code législatif.

Portrait d'Henry Nott pris dans The Story of the L.M.S. : London Missionary Society de Sylvester Horne ©DR

Portrait d’Henry Nott pris dans The Story of the L.M.S. : London Missionary Society de Sylvester Horne ©DR

C’est véritablement l’apprentissage par les missionnaires de la langue tahitienne, qui facilita la conversion d’un peuple. Confrontés à une langue orale, les missionnaires Nott et Davies, assistés des premiers convertis, durent composer un alphabet, fixer des normes d’écriture, introduire des mots nouveaux issus de concepts chrétiens. Henry Nott, à la base, simple briquetier du Sussex, apprit l’hébreu et le grec pour mieux traduire la Bible en tahitien. Il se révéla un linguiste exceptionnel. Le 18 décembre 1835 à 01h35, après plus de 30 années de travail assidu, il posa sa plume. La traduction de la Bible est achevée  dans son intégralité. Il se rendit en Angleterre en 1836 pour la faire imprimer et présenta la première édition à la reine Victoria le 8 juin 1838. Il rejoignit Tahiti en 1840 avec 3 000 exemplaires. Nott mourut à Tahiti en mai 1844, à l’âge de 70 ans.

Aujourd’hui, les Eglises protestantes et catholiques se partagent une part importante de la population, soit 78%. Mais leur importance est en déclin face à la concurrence des autres églises chrétiennes : l’Eglise de Jésus Christ, des Saints des Derniers Jours, rassemblent 6.5% de la population, tandis que les adventistes en réunissent 5.8%. De plus petites églises, comme les Sanito (Communauté du Christ), Témoins de Jéhovah existent aussi. Les autres obédiences (judaïsme, bahaïsme, bouddhisme, islam) ne sont suivies que par quelques centaines de personnes.

Monument en hommage au Capitaine Cook et son navire, le Duff, dans la baie de Matavai à Mahina, Pointe Vénus ©Tahiti Heritage

Monument en hommage au Capitaine Cook et son navire, le Duff, dans la baie de Matavai à Mahina, Pointe Vénus ©Tahiti Heritage

C’est grâce à ces missionnaires, arrivés un certain 5 mars 1797, que la langue tahitienne fut fixée, sauvegardée et enrichie de nouveaux mots. C’était la première fois que l’on donnait une forme écrite à la langue tahitienne et, en ce sens, la Bible devint un élément fondamental de la culture polynésienne. En écrivant la langue tahitienne, les missionnaires ont contribué à sa protection ; l’ouvrage restera d’ailleurs longtemps, le modèle, pour la traduction de ce texte dans les langues du Pacifique. En y incorporant des mots nouveaux, ils prouvèrent que cette langue pouvait être vivante, qu’elle n’était pas contrainte de verser dans l’emprunt de mots étrangers, et ouvrirent la voie à l’importante création lexicale de terminologie métalinguistique, politique et identitaire des années 1970.
Alexandre Juster, Ethno-linguiste, Responsable des Cours de Civilisation polynésienne à la Délégation de la Polynésie française à Paris

 

Pour aller plus loin :
Maximo RODRIGUEZ, Les Espagnols à Tahiti (1771-1776), Société des Océanistes, 2013

Annick Pouira LOMBARDINI, Une politique pour Dieu: Influence de l’Eglise protestante du Tahiti colonial à la Polynésie autonome, L’harmattan, 2013

Jacques NICOLE, Au pied de l’écriture, histoire de la traduction de la Bible en tahitien, Haere Pō, 1988

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