Histoire d’Outre-mer : « Le Pacifique a été frappé par 11 795 bombes d’Hiroshima ! »

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Tir nucléaire américain sur l’île de Bikini en juillet 1946 ©Reuters

C’est un des faits qui, cette semaine, a retenu l’engouement médiatique national. En visite en Polynésie française, François Hollande, Président de la République, a, entre autre, reconnu les conséquences sanitaires, sociales, économiques liées aux trente années d’essais nucléaires dans le Pacifique. Mais si la Polynésie française fut le principal terrain d’expérimentation français, d’autres régions et îles du Pacifique furent, elles aussi, sous le feu volatile du nucléaire. Alexandre Juster, chroniqueur Histoire & Culture d’Océanie pour Outremers360 nous raconte ces années sombres, pendant lesquelles les puissances américaines, britanniques et françaises ont nucléarisé le Pacifique.

« Suite aux bombardements sur Hiroshima et Nagasaki, les grandes puissances ont compris que posséder l’arme nucléaire leur conférait le pouvoir d’un rang particulier. L’URSS, la Grande-Bretagne, la Chine et la France ont voulu, comme les Etats-Unis, posséder cette arme ultime. Le paradoxe des armes nucléaires, officiellement faites pour ne pas s’en servir, consiste toutefois à faire comme si on allait les utiliser. Il convient alors de les affiner sans cesse en menant des « expérimentions ». A la recherche d’espaces « vides » et éloignés de leur territoire métropolitain, la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis ont choisi le Pacifique pour conduire de 1946 à 1996 leurs programmes d’essais nucléaires.

Dans la région du Pacifique, il y a eu 322 expérimentations nucléaires (175 dans l’atmosphère et 147 dans la roche basaltique des lagons) effectuées à travers dix différents sites répartis dans les déserts de l’Australie et les îles du centre et du sud de l’Océanie. Si l’on compare les énergies développées par ces 322 essais nucléaires à celle de la bombe d’Hiroshima (environ 15 kT), le Pacifique a été frappé par l’équivalent de 11 795 bombes d’Hiroshima !

Carte des essais nucléaires dans le monde ©Irsn.fr

Cartedes essais nucléaires dans le monde ©Irsn.fr

Les essais américains
De 1946 à 1958, les États-Unis ont procédé à leurs essais nucléaires aussi bien sur leur base continentale du Nevada que sur les atolls du Pacifique. La puissance cumulée des 106 essais aériens américains dans le Pacifique avoisine les 109 mégatonnes et celle des 113 essais aériens effectués sur le territoire américain du Nevada est de 1,3 mégatonne. Ils ont effectué 67 essais atomiques et thermonucléaires sur deux atolls des îles Marshall composant le Pacific Proving Grounds : Bikini et Enewetak. Vingt-cinq tirs supplémentaires ont eu lieu dans les années 1960 sur l’île Christmas, et dix autres sur l’atoll de Johnston, à quoi il faut rajouter cinq expériences nucléaires en très haute atmosphère au-dessus du Pacifique.

Les essais britanniques
Le Royaume-Uni a expérimenté ses armes nucléaires en Australie entre 1952 et 1957 avec 3 essais aux îles Monte Bello, 7 essais à Maralinga et 2 essais à Emu Field.
Puis de 1957 à 1962, Londres lança l’opération Grapple pour tester ses bombes H dans sa colonie des Iles Gilbert et Ellice. Des hommes des colonies et du Commonwealth furent mobilisés (Fidji, Canada, Nouvelle-Zélande, Australie). Ainsi, 3 bombes furent larguées au-dessus de l’ile Malden en 1957 et 6 autres au-dessus de l’atoll de Christmas en 1957-1958.
Après la signature de l’accord de défense mutuelle conclu avec les Américains, les Britanniques poursuivirent leurs essais dans le Nevada.

Les essais français
Après 4 essais nucléaires atmosphériques à Reggane et 13 souterrains à In Eker en Algérie entre 1960 et 1966, la France a déplacé ses installations d’expérimentations nucléaires dans le Pacifique Sud, dans atolls de Moruroa et Fangataufa en Polynésie française.
De 1966 à 1974, la France a procédé à 41 essais atmosphériques et de 1975 à 1966 à 152 essais souterrains.

Castle Bravo, la bombe la plus puissante réalisée dans la Pacifique par les Etats-Unis, le 1er mars 1954. Elle fut 1000 fois plus puissante que Hiroshima ©DR

Castle Bravo, la bombe la plus puissante réalisée dans la Pacifique par les Etats-Unis, le 1er mars 1954. Elle fut 1000 fois plus puissante que Hiroshima ©United States Department of Energy

Ces emplacements (désert australien, atolls polynésien et micronésiens) ont été choisis pour leur éloignement et leur faible population. Mais les puissances nucléaires ne se sont pas souciées ni des agents civils et militaires qui travaillaient sur les sites d’expérimentations ni des habitants alentours. Pire, les dirigeants affirmaient que ces essais étaient inoffensifs pour les populations, à l’instar de Charles de Gaulle qui déclara le 9 septembre 1966 à Papeete : « Ces expériences n’auront aucun dommage d’aucune sorte pour les chères populations de la Polynésie ».

Tardivement, les puissances nucléaires se sont résolues à promulguer des lois pour indemniser les populations militaires et civiles victimes des essais et pour dépolluer les sites. Par leur envergure et leur ancienneté, ce sont les Etats-Unis qui ont mené les actions de réparations les plus importantes. En 1986, dans le cadre des accords d’indépendance des Iles Marshall, un tribunal spécial – le Nuclear Claims Tribunal – a été créé à Majuro pour recevoir les revendications des victimes des essais américains. Ce tribunal détermine les dédommagements des propriétaires pour les terres spoliées ou rendues inexploitables, les budgets nécessaires pour la réhabilitation de certaines terres lorsque c’est possible ou nécessaire, et les indemnisations pour le dédommagement des personnes atteintes de maladies, sur le modèle de la législation américaine.

Carte des retombées de Castle Bravo ©United States Department of Energy

Cartedes retombées de Castle Bravo ©United States Department of Energy

En 2000, le Marshall Islands Nuclear Claims Tribunal a accordé plus de 340 millions de dollars d’indemnités à la population d’Enewetak pour la perte de jouissance de leurs terres, la pauvreté, et d’autres difficultés médicales liées aux essais. Cette somme ne comprend pas les 6 millions de dollars par an prévu par les États-Unis pour l’éducation et les programmes de santé dans les îles Marshall, ainsi que pour le suivi des séquelles des essais nucléaires, qui font des États-Unis la principale et presque unique source d’argent de l’archipel.

Pour les ressortissants américains, le Congrès américain vote en 1990 la loi de compensation aux expositions radioactives (le Radiation Exposure Compensation Act). Elle octroie des compensations monétaires aux personnes qui ont contracté un cancer ou d’autres maladies induites par leur exposition aux essais nucléaires atmosphériques entrepris par les États-Unis durant la Guerre froide sur la base du Nevada. Au 19 novembre 2013, 43 068 demandes ont été déposées, 30 701 personnes furent indemnisées pour un coût total de 2 milliards de dollars.

Retombées radioactives en Polynésie française ©Ministère de la Défense

Retombées radioactives en Polynésie française entre 1966 et 1974 et en gris, les zones couvertes par la loi d’indemnisation ©Ministère de la Défense

Le Royaume-Uni a également entamé des opérations environnementales et des procédures d’indemnisations. En 1993, le gouvernement s’est engagé à verser 20 millions de livres à Canberra pour mettre fin au conflit sur la décontamination des sites australiens. En 2004, 8 millions de livres ont été débloqués pour la réhabilitation de l’atoll de Christmas. Ce n’est qu’en 2013 que quelques victimes britanniques reçoivent une réparation financière (sous forme de pension de guerre) au terme de 4 années de procédures judiciaires, ouvrant la voie à une action des 3000 autres vétérans.

En France, il faut attendre 2009 pour que le gouvernement débloque 60 millions d’euros pour réhabiliter l’atoll de Hao, dans les Tuamotu, qui a servi de base arrière aux essais. Puis en 2010 la loi Morin est adoptée. Elle donne un cadre juridique à des demandes d’indemnisations. Mais elle ne concerne seulement les travailleurs présents lors d’un essai et souffrant d’une maladie causée par cet essai. A ce jour, peu de procès ont abouti et seulement 19 personnes, dont cinq Polynésiens, ont pu bénéficier d’une indemnisation (sur plus d’un millier de demandes d’indemnisation déposées, ndlr).

Un essais souterrain français sur l'atoll de Fangataufa en Polynésie française ©DR

Un essais souterrain français sur l’atoll de Fangataufa en Polynésie française ©DR

Ainsi après 50 ans d’explosions nucléaires atmosphériques ou souterraines menées dans l’Océanie, la réponse des puissances nucléaires qui les ont conduites varie entre l’engagement yankee, les mesures flegmatiques britanniques et le flou ourlé de secret français.

Les Marshallais sont la figure de proue du combat des territoires océaniens qui demandent non seulement réparations mais aussi reconnaissances, excuses et indemnités. Dans leur malheur, les habitants de Bikini et Enewetak déplacés sur les autres îles sont confrontés à présent à la montée du niveau des océans et demandent aujourd’hui l’asile aux Etats-Unis. Le gouvernement des Iles Marshall a même déposé plainte en 2014 devant la Cour internationale de Justice. Neuf pays, dont la France, sont accusés de violer le droit international en matière de désarmement nucléaire. L’institution onusienne entamera des auditions le mois prochain pour l’Inde, le Pakistan et la Grande-Bretagne, qui ont accepté de se soumettre de manière systématique à la juridiction de la Cour de l’ONU. Ces trois pays devront ensuite se présenter devant le tribunal pour défendre leur cas si la plainte est jugée recevable. Les Iles Marshall, composées de 30 atolls, gagneront-elles ce combat ô combien pacifique et symbolique ? »

Alexandre Juster, Ethno-linguiste, Responsable des Cours de Civilisation polynésienne à la Délégation de la Polynésie française à Paris

Manifestation anti-nucléaire aux îles Marshall ©DR

Manifestation anti-nucléaire aux îles Marshall ©DR

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