En Polynésie, un témoin historique tire sa révérence

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L’ancien Centre Hospitalier Territorial, plus communément appelé Hôpital de Mama’o, est en arrêt depuis 2010 et en pleine phase de démolition, le flambant neuf Centre Hospitalier de la Polynésie française ayant repris le flambeau. Ouvert en avril 1970, l’Hôpital de Mama’o a accueilli, entre ses murs, des milliers de naissances et autant de décès, mais aussi des légendes et histoires, reposants dans la mémoire de nombreux polynésiens.

Tous les polynésiens connaissent l’Hôpital de Mama’o, ou du moins, ceux ayant au moins six ans de vécu en Polynésie française, de naissance ou pas. Il aura accueilli, pendant quarante années ; naissances, décès, consultations, opérations, diagnostiques, espoirs et redditions. Sur cinq hectares plats et arborés, il se dressait aux portes du centre ville de Papeete, côté Est, observant silencieusement le quotidien des polynésiens. Derrière lui se tient toujours un quartier, plutôt défavorisé, l’antithèse du paradis terrestre. À ses côtés, une école publique et le bâtiment de l’hygiène. Beaucoup de célébrités polynésiennes sont venu chercher soins et attention au sein de l’Hôpital de Mamao, de l’artiste Bobby Holcomb au premier député tahitien Pouvanaa a Oopa. Mais aussi, bien évidemment, de nombreux polynésiens. Les îles connaissent bien ces lieux publics, ces bâtisses qui deviennent des lieux de société, où tout le monde se croise, tout le monde se connait, tout le monde se côtoie. L’Hôpital de Mama’o aura été un de ces lieux publics, avant de laisser sa place en 2010 au moderne, nouveau et un peu froid Centre Hospitalier de la Polynésie française. Depuis sa retraite, l’Hôpital est doucement, mais sûrement, désaffecté, désamianté et démonté. Petit à petit, il ne sera plus qu’un tas de poussière de béton, puis un terrain vide où seuls les arbres se raconteront les petites histoires vécues à l’Hôpital de Mama’o.

L'Hôpital de Mama'o a ouvert ses portes en 1970 et a rendu quarante années de bons et loyaux services aux Polynésiens ©Tahitikotov

L’Hôpital de Mama’o a ouvert ses portes en 1970 et a rendu quarante années de bons et loyaux services aux Polynésiens ©Tahitikotov

Comme révélé par Polynésie 1ère, le gouvernement de la Polynésie française et le Maire de Papeete, Michel Buillard, se penchent déjà sur l’avenir de ces cinq hectares arborés. Du côté de la municipalité, on verrait bien l’implantation de logements. La capitale, poumon économique de l’île de Tahiti voire de toute la Polynésie, en manque considérablement. Mais du côté du Pays, le ministre de l’Equipement, Albert Solia, verrait bien un mixte logements-commerces avec un espace vert pour les loisirs. Pour l’heure, deux opérations se poursuivent depuis 2015 et s’étendront certainement sur tout 2016 : la destruction des bâtiments qui se fait au fil du désamiantage. Cette phase, qui devrait durer jusqu’à fin avril, doit dépolluer 215 tonnes de matériaux. Ceux-ci seront ensuite affrétés en Nouvelle-Zélande pour être re-conditionnés. En tout, le Pays a subventionné la dépollution, le désamiantage, la démolition et le nettoyage du site de l’ancien hôpital à près de 5 millions d’euros, actés en juin dernier. Avant d’aboutir à un projet définitif, le site accueillera dans un premier temps, manifestations, salons et foires, en lieu et place de la salle Aorai Tini Hau qui fermera ses portes pour mieux renaitre, murmure-t-on. Le gouvernement et la Ville de Papeete devrait, tout au long de l’année, décider du futur qu’ils accorderont au site. Seule prérogative, ne pas toucher aux arbres dont l’ombre rafraîchit encore les cinq hectares du futur-ex Hôpital de Mama’o.

En 2012, il fut le témoin improbable des affrontements entre les forces de l'ordre et les partisans de la micro "République" Pakumotu, qui avaient assiégé l'Hôpital ©Tahiti-infos

En 2012, il fut le témoin improbable des affrontements entre les forces de l’ordre et les partisans de la micro « République » Pakumotu, qui avaient assiégé l’Hôpital ©Tahiti-infos

Chargée d’histoire, c’est une page importante qui se tourne doucement en Polynésie. Le site de l’Hôpital de Mama’o, situé dans le quartier éponyme, n’a pas eu pour seule mission d’accompagner les polynésiens dans leur soins. Il devint hôpital en 1970, mais avant ça, le lieux était occupé par le jardin botanique de Tahiti, déplacé par la suite dans la commune de Papeari. Le site de l’Hôpital de Mama’o était aussi le théâtre de légendes polynésiennes, notamment celle des deux Ti’i ou Tiki (statut divines) de l’île de Raivava’e. Les deux Ti’i Moana et Heiata (anciennement appelés Tii One et Tii Papa) furent achetés en 1933 par Stevens Higgins à leur propriétaire, la cheffesse Tanitoa Vahine. Alors qu’ils se dressaient fièrement à l’entrée d’une grotte, l’acquéreur européen décide de les déplacer sur l’île de Tahiti. Aucun habitant de Raivava’e ne prêta main forte à l’opération et les ancêtres de la cheffesse auraient manifesté leur désapprobation lors d’un de ses songes. Sur l’île de Tahiti, ils furent disposés, entre autre, au jardin botanique de Tahiti où se trouvera plus tard l’Hôpital de Mama’o. Ils seront déplacés une nouvelle fois dans les années 60, pour préparer l’arrivée de ce dernier. Abîmés par ces déplacement et vexés d’avoir été arrachés à leur île, les deux Ti’i seraient responsables des décès d’une dizaine de personnes, toutes ayant eu un rôle privilégié dans leur destin forcé par l’homme. Stevens Higgins, la cheffesse Tanitoa Vahine, le Haut-commissaire chargé de leur dernier voyage ou encore, un jeune marquisien s’étant amusé de la malédiction alors qu’il transportait les Ti’i, ont trouvé la mort peu de temps après avoir croisé la route de Moana et Heiata, les Ti’i de Raivava’e.

inspirer la vie, partager le quotidien et accompagner les polynésiens

Quelques autres légendes se déroulant sur le site de l’ancien hôpital se racontent ici et là, comme celle du « Tupapa’u » (fantôme, revenant) géant qui garde fermement l’entrée du site ou la dame vêtue de blanc qui errait en entonnant des chants traditionnels. Aujourd’hui encore, l’Hôpital de Mama’o nourrit les légendes urbaines. Les habitants qui vivent autour et les vigiles qui assurent la sécurité des lieux rapportent des évènements étranges ou des malaises lors des rondes autour de l’ancienne morgue et du service des urgences. Nul doute qu’un tel site, chargé d’Histoire, de vie et de mort également, attise les imaginaires non pas glauques, mais profondément spirituels des polynésiens. Quoiqu’il en soit, le destin futur du site devra, lui aussi, inspirer la vie, partager le quotidien et accompagner les polynésiens, pour une nouvelle fois, être ancré dans leur mémoire.

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