Surveillance de la ZEE: La France a-t-elle assez de moyens ?

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11 691 000 km², c’est la superficie totale de la Zone économique exclusive de la France. Une zone immense à protéger tant ses richesses égalent son étendue. Mais selon le président du Groupement des industries de construction et activités navales (GICAN), Patrick Boissier, le nombre de patrouilleurs de la Marine nationale en service pour surveiller la ZEE est « à peu près l’équivalent de deux voitures de police pour surveiller le territoire de la France », rapporte La Tribune

La France a-t-elle assez de moyens pour surveiller sa ZEE ? Pour Patrick Boissier, président du GICAN et ancien PDG de DCNS, la réponse est sans appel. « Notre marine manque de moyens pour surveiller notre Zone économique exclusive, qui s’est étendue de 500.000 kilomètres carrés et pourrait encore gagner un million de kilomètres carrés. Nos moyens d’action de l’État en mer doivent nous permettre de surveiller et de faire respecter la souveraineté française sur cette vaste zone. À défaut, nous allons nous laisser piller nos ressources et contester notre souveraineté » a-t-il estimé lors d’une audition début décembre devant les députés de la commission de défense. Depuis des décennies, ces moyens se résument à une frégate, deux patrouilleurs et un bâtiment logistique pour chaque département ou collectivité d’outre-mer.

Le B2M Bougainville, patrouilleur nouvelle génération affecté en Polynésie afin de remplacer l'actuel patrouilleur ©DR

Le B2M Bougainville, patrouilleur nouvelle génération affecté en Polynésie afin de remplacer l’actuel patrouilleur ©DR

Ce constat alarmant ne serait pas nouveau. Dès 2013, l’amiral Bernard Rogel, qui fut chef d’état-major de la Marine et actuellement chef d’état-major particulier de François Hollande, déclarait: « Nous ne pourrons pas surveiller en permanence l’ensemble de notre ZEE qui représente plus de vingt fois le territoire métropolitain, mais nous tâchons de la contrôler au mieux, notamment pour éviter que d’autres viennent y exploiter ses richesses ». « Si nous n’y sommes pas présents, d’autres viendront l’occuper à notre place », avait-il expliqué aux députés de l’Assemblée nationale plus tard en octobre 2015. « Aujourd’hui, nous faisons régner l’ordre, notamment en mettant dehors des pêcheurs asiatiques illégaux, mais si nos patrouilleurs ne sont pas remplacés – et c’est également vrai pour les patrouilleurs métropolitains -, nous rencontrerons des difficultés, car ils sont un élément important de l’action de l’État en mer ».

Hiérarchie des priorités

Malgré des moyens contrains pour des raisons budgétaires, la France a fait le choix de hiérarchiser ses priorités en termes de surveillance maritimes. Ainsi, la Marine fait un effort particulier concernant la pêche illégale en Guyane, la lutte contre les narcotrafiquants ainsi que la surveillance des TAAF. Dans l’océan Pacifique, elle se déploie dans les ZEE de Polynésie française et de Nouvelle-Calédonie, autour des îlots Matthew et Hunter, dont la délimitation des eaux territoriales françaises est contestée par le Vanuatu, et dans l’environnement de l’atoll de Clipperton. « Les moyens mis à sa disposition ont été rationalisés et réorganisés en fonction des menaces pesant sur la sécurité et la souveraineté de la France dans chacune de ces zones », assume le Ministère de la Défense.

Les actuels bâtiments de la Marine nationale arrivent à l'âge de la retraite et doivent être remplacés ©DR

Les actuels bâtiments de la Marine nationale arrivent à l’âge de la retraite et doivent être remplacés ©DR

« Sans surveillance, la souveraineté n’est que fictive », a rappelé maintes fois Philippe Folliot, député du Tarn et fin connaisseur de Clipperton où la Marine nationale ne passe qu’une fois tous les trois ans, alors que le Mexique revendique l’île dont les fonds sous-marins pourraient révéler des gisements de métaux rares. « Il est vrai que la marine ne peut pas être partout », lui avait alors rétorqué l’amiral Rogel en octobre 2015. « Les moyens existants sont très limités, leur technologie est dépassée (il s’agit de bateaux à simple coque) et ils sont très employés à combler les trous pour diverses missions ‒ suivi des manœuvres russes, participation au groupe aéronaval, etc… », avait expliqué le député PS Jean-Jacques Bridey dans un avis sur le projet de loi de finances 2017.

Amenuisement des moyens et bâtiments

Selon La Tribune, la plupart des patrouilleurs hauturiers de la Marine – au moins sept bâtiments – vont être désarmés entre 2017 et 2020 et selon le livre blanc de la Défense, le nombre de frégates de surveillance et de patrouilleurs doit passer de 24 à 18 à l’horizon 2025. Or, il faudrait « au moins une vingtaine de navires, dans des délais assez brefs, pour faire face aux besoins créés par les missions de l’État en mer et pour remplacer les matériels vieillissants, dont les P400 et d’autres navires de surveillance », affirme Patrick Boissier. « Le déficit actuel est de trois bâtiments sur neuf ; il sera de six sur neuf à l’horizon 2020″, souligne de son côté le député PS Gwendal Rouillard.

Le B2M D'Entrecasteaux a été déployé en Nouvelle-Calédonie en juin 2016 ©DR

Le B2M D’Entrecasteaux a été déployé en Nouvelle-Calédonie en juin 2016 ©DR

Toutefois, la loi de programmation militaire (LPM), actualisée, prévoit l’envoi au plus tard en 2018, de deux patrouilleurs légers en Guyane, ainsi que de quatre bâtiments multi-missions (B2M) qui seront dotés d’un double équipage afin d’optimiser leur présence en mer. La Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie ont déjà reçu leur B2M. Le bâtiment affrété à l’océan Indien, qui sera basé à La Réunion, devrait être livré cette année et la construction du bâtiment destiné aux Antilles a débuté fin 2016. En outre, on annonce un bâtiment logistique polaire dès 2017, financé par l’administration des TAAF, pour ravitailler le territoire. Il sera armé et entretenu par la Marine nationale.

Ce renouvellement de la flotte doit être renforcé par le programme BATSIMAR, qui prévoit de nouveaux bâtiments d’ici 2023-2024. « Un excellent bateau pour l’outre-mer » assure le délégué général pour l’armement Laurent Collet-Billon. Mais selon Gwendal Rouillard, les délais sont trop longs, pour des raisons budgétaires notamment. Le député souhaite « faire du programme BATSIMAR une priorité absolue et avancer le calendrier afin de garantir des livraisons dès la première année de la prochaine programmation, sauf à subir plusieurs années de réductions temporaires de capacités ».

Le programme BATSIMAR prévoit, d'ici 2024, le déploiement de nouveaux bâtiments ©DR

Le programme BATSIMAR prévoit, d’ici 2024, le déploiement de nouveaux bâtiments ©DR

Développement de nouveaux outils de surveillance

Pour faire face à la rationalisation de sa flotte, la Marine développe de nouveaux outils de surveillance comme le système satellitaire Trimaran qui fournit des informations aux préfets maritimes et aux commandants de zone maritime. « Le développement du recours aux satellites dans le domaine de la surveillance maritime permet de mieux cibler l’emploi des moyens d’action dans les vastes espaces sur lesquels la France exerce sa souveraineté », affirme le ministère de la Défense. L’amiral Christophe Prazuck nuance: « Il s’agit d’un moyen de surveillance complémentaire (…). Il convient donc de rechercher l’équilibre entre les différents moyens d’information, mais aussi entre savoir et pouvoir : on peut tout savoir, encore faut-il agir ensuite ». L’autre outil considéré par la Marine est le drone « qui permettent une fauchée très large ».

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L’inquiétude quant à la surveillance des ZEE françaises ne s’expriment pas que dans les couloirs feutrés du Ministère de la Défense et de l’Assemblée nationale. Les élus locaux, encore plus soucieux de leurs richesses maritimes, constatent avec impuissance les difficultés de l’Etat à protéger sa ZEE. En juin 2016, le Vice-président de la Polynésie française Nuihau Laurey, répondant aux inquiétudes des indépendantistes polynésiens, pointait aussi ce manque de moyens et souhaitait mettre en place « d’autres moyens de surveillance ».  « Un seul bâtiment pour surveiller notre zone, ce n’est pas suffisant. Est-ce que l’Etat va nous envoyer un deuxième bâtiment l’année prochaine et deux ans plus tard un troisième bâtiment, on sait que non. Donc il faut réfléchir et trouver d’autres moyens (…) soit satellitaires ou les drones », estimait-il. Rappelons que la ZEE en Polynésie française est de 5 millions de km², près de la moitié de la totalité des ZEE françaises.

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Jusqu’en octobre 2015, la France était, en termes de superficie, la seconde puissance maritime derrière les Etats-Unis (11 351 000 km²). Mais depuis, la France a étendu son plateau continental, notamment dans les Outre-mer. De ce fait, avec ses 11 691 000 km², elle possède le plus vaste domaine maritime au monde.

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