Législatives en Nouvelle-Calédonie: « La plus grosse réserve de voix est du côté des indépendantistes », Pierre-Christophe Pantz

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©Frédéric Payet / AFP

En Nouvelle-Calédonie, les Législatives 2017 ont une dimension toute particulière: elles sont les dernières élections à scrutin direct avant le référendum d’autodétermination prévu avant la fin 2018. Pour comprendre les enjeux de chaque circonscription, Outremers360 a fait appel au Docteur en Géopolitique des territoires Kanak, Pierre-Christophe Pantz. Nouvelle référence de la politique calédonienne, Pierre-Christophe Pantz nous explique les différents mécanismes électoraux calédoniens et revient sur le découpage électoral de 1986 qui « a été fait pour que les candidats non indépendantistes soient élus députés ».

Outremers360: Dans la 2ème circonscription, Daniel Goa, Président de l’Union calédonienne (UC), a lancé un appel à voter pour Louis Mapou au second tour. Est-ce que cet appel sera suffisant à mobiliser l’électorat indépendantiste ?

Pierre-Christophe Pantz: Ca ressemble à ce qui s’était passé lors de l’élection présidentielle. Daniel Goa avait déjà fait un appel en son nom pour Emmanuel Macron au second tour, tandis que les consignes de l’Union calédonienne ont toujours été plus floues. Concrètement, une partie de l’UC considère qu’il ne faut pas participer à une élection nationale. Dans leur logique, le plus important c’est le référendum d’autodétermination.

Louis Mapou, candidat UNI-Palika dans la 2èe circonscription ©DR

Louis Mapou, candidat UNI-Palika dans la 2èe circonscription ©DR

L’UC est un parti assez fragmenté, avec des tendances géographiques qui se vérifient. Par exemple, on n’est pas sur les mêmes longueurs idéologiques au Nord, par rapport au Sud. Cette fragmentation fait que, malgré les consignes de Daniel Goa, il n’y a pas encore de message clair du comité directeur de l’UC pour appeler au vote. On peut s’attendre à une meilleure participation de l’électorat UC, notamment dans le Nord, mais si d’ici dimanche, on n’a pas d’appel global des principaux leaders de l’UC, il restera une abstention résiduelle de l’électorat UC.

Daniel Goa, Président du parti indépendantiste Union calédonienne (UC) ©DR / Calédosphère

Daniel Goa, Président du parti indépendantiste Union calédonienne (UC) ©DR / Calédosphère

On peut aussi se demander si les communes indépendantistes et Kanak vont jouer le jeu et favoriser le vote des indépendantistes. En 2012, le maire de Hienghène, Jean-Pierre Djaïwé, qui était lui-même candidat, avait organisé des navettes spéciales pour que les gens des tribus puissent aller voter. Je ne suis pas sûr qu’un procédé similaire aura lieu ce dimanche. Ce qui est certain c’est que sans cette mobilisation de l’électorat indépendantiste, le candidat Louis Mapou aura beaucoup de difficultés à l’emporter. La participation sera déterminante.

En terme de réserve de voix, les deux candidats de la 2ème circonscription disposent-ils des mêmes ressources?

Si les deux électorats, indépendantiste et non indépendantiste, se mobilisent à 100%, celui qui a le plus gros potentiel, théoriquement, c’est le candidat indépendantiste. Néanmoins, on sait que l’abstention est toujours plus forte chez l’électorat Kanak et indépendantiste. Il faudra vraiment une mobilisation record pour faire élire Louis Mapou. Globalement, la plus grosse réserve de voix est du côté des indépendantistes.

Dans l’éventualité d’une victoire de Louis Mapou, qu’est-ce que cela changerait dans les rapports entre Paris et la Nouvelle-Calédonie, à un peu plus d’un an du référendum ?

Un député dans l’Assemblée nationale ne va pas radicalement changer les choses. En revanche, ce qui va changer sera de l’ordre du symbole. C’est à dire que, pour la première fois depuis plus de 30 ans, ce sera un candidat indépendantiste qui sera élu et c’est presque une révolution. On a une circonscription qui n’est pas du tout taillée pour un indépendantiste et on se rend compte qu’aujourd’hui c’est de l’ordre du faisable. Au delà du symbole, cette élection est importante à double titre: c’est la dernière fois que les Calédoniens se rendent aux urnes avant le référendum et les députés élus seront les principaux relais auprès du gouvernement d’Emmanuel Macron.

La participation de l'électorat indépendantiste et kanak sera déterminant pour l'issue de ce second tour ©AFP

La participation de l’électorat indépendantiste et kanak sera déterminant pour l’issue de ce second tour ©AFP

On a vu que la Nouvelle-Calédonie et les Outre-mer en général ne font pas partie de ses priorités. Envoyer un candidat indépendantiste à Paris, c’est un message disant que la population calédonienne est plus divisée sur la question de l’indépendance que ce que les derniers sondages et élections laissent penser. Ce sera donc plus de l’ordre du symbole et de l’influence que les députés auront auprès du Président de la République et du gouvernement pour la sortie des Accords de Nouméa. Avoir un député indépendantiste changera très certainement les rapports de force.

Vous avez signalé que le découpage électoral de 1986 n’est pas taillé pour un candidat indépendantiste. Quel serait le découpage électoral « idéal » pour une bonne représentativité de la Nouvelle-Calédonie ?

Je trouve personnellement qu’il est anormal qu’on ait deux circonscriptions où seule la mouvance non indépendantiste s’exprime. Finalement, depuis 1986, les postes de députés ont été uniquement occupés par des non Kanak: on a un peu l’impression d’une discrimination. Evidemment, l’Assemblée nationale doit diminuer son nombre de députés mais dans le même temps, la Nouvelle-Calédonie devrait, comme la Polynésie française, avoir trois députés. Pour l’instant, la 1ère circonscription englobe Nouméa, les îles Loyauté et l’île des Pins et pour la 2ème circonscription c’est la Grande terre et Belep. Et c’est souvent les trois grandes communes autour de Nouméa -Mont-Dore, Païta et Dumbéa-, qui font la différence dans la 2ème circonscription et qui permettent l’élection d’un candidat non indépendantiste.

L'actuel découpage électoral des ciscronscriptions calédoniennes: Nouméa et les îles Loyauté forment la 1ère circonscription et la Grande terre forme la seconde ©DR

L’actuel découpage électoral des ciscronscriptions calédoniennes: Nouméa et les îles Loyauté forment la 1ère circonscription et la Grande terre forme la seconde ©DR

En toute humilité, je pense que Nouméa, qui fait 100 000 habitants, pourrait être une circonscription à part. Ensuite, l’ensemble de la Province sud, sans Nouméa, pourrait former la 2ème circonscription. Et enfin, la 3ème circonscription pourrait englober la province Nord et les îles Loyauté, qui seraient plutôt favorables à un candidat indépendantiste. Par conséquent, il y aurait un meilleur équilibre dans la répartition des députés et permettrait l’expression de toutes les sensibilités. Et un député sur trois, cela correspondrait finalement aux résultats des indépendantistes lors des différentes élections locales.

C’est d’ailleurs ce découpage de 1986 qui fait que la plupart des partis indépendantistes ne souhaitent pas participer à ces élections ?

C’est une des raisons. Il y a aussi le fait que l’UC privilégie le référendum et ne veut pas participer à cette élection « française ». Ca donne un peu de caution, de poids à ceux qui disent que c’est une élection avec un découpage colonial. Je ne suis pas convaincu du terme mais effectivement ce découpage pourrait être changé. Il n’y aura jamais de découpage parfait en Nouvelle-Calédonie pour la simple et bonne raison qu’il y a une répartition très inégale de la population. 75% de la population habite en province Sud. Déjà, à partir de là, on a déjà un découpage inégal. Ce que je propose permettrait d’être relativement équitable.

Proposition de découpage électoral à trois circonscriptions par Pierre-Christophe Pantz pour Outremers360 ©Pierre-Christophe Pantz

Proposition de découpage électoral à trois circonscriptions par Pierre-Christophe Pantz pour Outremers360 ©Pierre-Christophe Pantz

Concernant la 1ère circonscription et le match retour entre Philippe Dunoyer (Calédonie ensemble) et Sonia Backès (dissidente LR). Est-ce que Sonia Backès pourrait battre le candidat de Calédonie Ensemble ?

Tout dépendra encore une fois de la participation et des reports. Pour les reports, c’est vrai qu’il y a cette impression que les candidats et l’électorat de sensibilité républicaine, Gaël Yanno et Bernard Deladrière notamment, vont automatiquement aller vers sa candidature. Néanmoins, l’arithmétique électorale n’est jamais parfaite. Je ne suis pas certain, lorsqu’on connait l’animosité entre les candidats républicains et quand on a vu tout le « ramdam » qu’il y a eu par rapport à l’investiture, qu’il y aura d’une part des consignes de vote claires et d’autre part que l’électorat ira automatiquement vers sa candidature.

Sonia Backès et Philippe Dunoyer, candidats finalistes dans la 1ère circonscription ©DR

Sonia Backès et Philippe Dunoyer, candidats finalistes dans la 1ère circonscription ©DR

De son côté, Philippe Dunoyer ne brigue pas le même électorat que Sonia Backès. Il brigue un électorat plus populaire, on voit qu’il obtient ses meilleurs résultats dans les quartiers nord/nord-ouest de Nouméa, donc un électorat plus diversifié, plus océanien et Kanak. C’est aussi cet électorat qui s’est le plus abstenu. Concrètement, ce sera la mobilisation de cet électorat qui pourrait faire pencher la balance en sa faveur, comme ce fut le cas pour Sonia Lagarde lors des Législatives de 2012 et de la municipale de 2014.

En prenant un peu de recul, on s’aperçoit surtout que Calédonie Ensemble joue gros lors de ces élections législatives…

Complètement. C’est le parti qui non seulement a le plus à gagner, puisqu’il est présent dans les 2 circonscriptions au 2nd tour, mais aussi le parti qui a le plus à perdre. Cela va faire 4 ans que Calédonie Ensemble gère entièrement l’archipel: le gouvernement, la province Sud et qui a le plus gros groupe au Congrès. Ils tiennent les ficelles des principales institutions calédoniennes. Calédonie Ensemble « impose » son modèle de gouvernance et si l’un des deux candidats, ou même les deux candidats de Calédonie Ensemble se font battre, cela serait d’une certaine manière une remise en cause de leur mode de gouvernance.

Derrière ces élections législatives se profileront aussi les Sénatoriales, dont l’enjeu n’est pas le même puisque ce sont des élections indirectes. On peut imaginer que si Philippe Gomès n’est pas élu ce dimanche, il pourra peut-être briguer un poste de Sénateur.

Point d’actu:

Si Philippe Gomès n’a pas reçu le soutien d’Harold Martin, dissident LR et troisième homme de la 2nd circonscription, les principaux leaders loyalistes ont décidé de s’aligner derrière le candidat Calédonie Ensemble. Gaël Yanno (Mouvement Populaire Calédonien), Pierre Frogier (Les Républicains), Philippe Gomès (Calédonie ensemble) et Pascal Vittori (Tous Calédoniens) ont donc pris une position commune. Seule Sonia Backès n’a pas pris part à l’appel. De son côté, le FN calédonien, représenté par Bianca Hénin, a appelé à voter blanc alors que les instances parisiennes du parti frontiste ont appelé à faire barrage au candidat indépendantiste Louis Mapou. L’ancien Président de la République, Nicolas Sarkozy, a lui aussi appelé à voter pour Philippe Gomès.

Philippe Gomez, lors du dernier Comité des signataires des Accords de Nouméa ©Tenahe Faatau / Outremers360

Philippe Gomez (Calédonie ensemble), candidat dans la 2ème circonscription face à Louis Mapou ©Outremers360

 

Pierre-Christophe Pantz, docteur en Géopolitique des territoires Kanak

Pierre-Christophe Pantz, docteur en Géopolitique des territoires Kanak

 

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