Gaston Flosse, ou l’Histoire de l’instituteur de Pirae qui voulut être roi

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Gaston Flosse en mai 2013. Lors des territoriales de mai, l’ancien Président de la Polynésie revient en force, après un passage de 9 ans dans l’opposition ©Gregory Boissy / AFP

A 86 ans, Gaston Flosse, ancien Président de la Polynésie française, ne démord pas à l’idée de mener son parti, le Tahoera’a Huira’atira, aux élections territoriales de la Collectivité. Seulement, celui qu’on appelle le « Vieux Lion » pourrait, pour la première fois, ne pas pouvoir y candidater en raison de son inéligibilité confirmée par le tribunal de Première instance de Papeete, désormais suspendue à la décision ultime de la Cour de Cassation.

Cette décision, attendue en Polynésie, va-t-elle sonner le glas d’une carrière longue d’une soixantaine d’années ? Pas forcément. La peine d’inéligibilité de Gaston Flosse doit prendre fin, selon le Tribunal de Première instance, en juillet 2019. Et l’ancien Président de la Polynésie, ami intime de Jacques Chirac, est connu pour sa fringance et sa détermination, faisant de lui un animal politique ayant marqué l’Histoire de la Collectivité.

Mais sait-on comment cet originaire de Rikitea, dans l’archipel des Gambier, fils d’un perlicuteur lorrain et surnommé alors « Paulé », est devenu monarque dans la Vème République ? Jean Faatau, descendant de la famille Haereraaroa-Temarii, se souvient et raconte.

« A la quête d’une biographie amusante à écrire, les gens de Pirae se contentent de récits forts instructifs sur leurs notables.

Au début de l’ère coloniale, Tahiti comportait une division territoriale dénommée Pare (prononcer « Paré »), dont les limites allaient de Tipaerui à Arue, et dans lequel se trouvait le village de Pirae bordé par la rivière Nahoata. Le clan des Pomare y était aussi domicilié. Les familles de colons qui s’y étaient installées avaient pour noms Coppenrath et Bambridge, et du côté montagne, les Walker, des notables propriétaires terriens proches du pouvoir colonial. D’autres familles d’européens s’y étaient installées, telles que les Boubée, Blanchard, Rey, Zimmer et cotoyaient celles des Pomare, Haereraaroa et Taimai.

Les indigènes étaient bien voués, par les deux déclarations du roi Pomare V (1880 : annexion et 1887 : suppression des tribunaux indigènes), à subir le joug des représentants du pouvoir colonial. Ils passaient alors pour des enfants qu’il suffisait de faire rire. Tony Bambridge s’était bien inscrit dans cette vision machiavélique du peuple autochtone au caractère enfantin. Les fare cinéma qu’il gérait tout autour de l’île amusaient les populations indigènes, en majorité protestantes. Il suffisait donc de faire rire le peuple, et le tour était joué,… gagné.

Deux avocats issus de ces deux grandes familles ont affronté le représentant du pouvoir indigène en la personne de Pouvanaa a Oopa. Après le scrutin de 1958, le parti colonial se sentant fort, a pu manigancer le piège dans lequel Pouvanaa a Oopa est tombé. Mais l’avocat Rudolph « Rudy » Bambridge n’a pas pu en faire son piédestal. Le remord peut-être.

Rudy Bambridge, au centre avec le micro ©Fonds Assemblée territoriale de Polynésie

Rudy Bambridge, au centre avec le micro ©Fonds Assemblée territoriale de Polynésie

Rudy était fier d’appartenir au « clan des Teva ». Le mariage de l’une de ses cousines germaines, Louise Moe Haereraaroa avec Ariipaea Pomare, avait suscité un intérêt évident chez l’homme de loi. Il rêvait de devenir une espèce de « maire du palais » dans une « Nouvelle Cythère », aux confins de la Métropole qu’il chérissait. De ce rêve, seuls subsistent les fantasmes d’un homme qui voulut être roi, l’image d’un président logé dans une caserne réhabilitée alors qu’il n’avait même pas fait son service militaire. La caserne est son palais impérial. Elle a été bâtie sur une terre royale : Papeete.

Ainsi naquit la légende de l’instituteur de Pirae surnommé « Paulé ». Il savait lire et écrire, mieux qu’un gabelou ; et de surcroît, il était malin et savait aussi tricher. Par exemple, lorsqu’il était gamin, et qu’il cueillait le café dans la plantation de Boubée à Pirae, pendant les vacances, il remplissait en un temps record sa touque de café, laquelle était à moitié pleine de feuilles de maiore (feuilles d’arbre à pain) mortes qu’il avait empilées au fond. C’était le stratagème que Paulé avait trouvé pour vite rejoindre la bande de nymphes qui s’ébattait dans la rivière Nahoata toute proche. Il avait ainsi le privilège de faire « tuta » (signifie porter quelqu’un sur son dos) et câlins à sa dévolue. Le tableau était digne d’un décor de la Nouvelle Cythère si chère à Bougainville, Paulé jouant au « bon sauvage » de la vallée de Nahoata. Il y grandissait en toute harmonie, et fréquentait les enfants du quartier parmi lesquels, Riquet Amaru dont la sœur Eta Amaru était l’épouse de Yves Boubée, et surtout la belle petite Barbara, digne Princesse descendante de la dynastie des Teva par son ancêtre Teraireia Manuare de Mataiea.

©Capture / SIPA

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Paulé trouva chaussures à ses pieds. Elle était belle notre cousine Barbara, et malgré les vicissitudes de la vie, Paulé la garde en mémoire. Par alliance, Paulé faisait partie de la famille. Il était placé sur la rampe de lancement (voir encadré). On pourrait reprocher à Rudy d’avoir lancé Gaston Flosse en politique. Mais la coutume veut qu’un instituteur fasse de la politique, et rien d’autre, même pas succéder à son père, s’il avait accepté l’héritage paternel, Gazor. Adolescent, Paulé voyait l’entreprise paternelle « la limonaderie Gazor », se faire malmener par la concurrence de « la limonaderie La Pétillante », des frères Daphnis et Berthy Blanchard. L’entrée dans la vie active, en tant qu’instituteur, était un choix judicieux, de même que le choix d’un beau parti.

Rudy, apprenant par son ami Jacques Foccart que les districts de Pirae et Faa’a allaient être érigés en communes, s’était donné la mission de trouver quelqu’un de la famille. Et il se trouvait que l’instituteur était mal dans sa peau et voulait comme tout instituteur qui se respecte, se lancer en politique. Le 14 octobre 1962, Paulé l’instituteur devenait chef de Pirae. La voie était tracée.

Par la grâce d’une « motion de censure » présentée par John F. Teariki, et contresignée par Rudy Bambridge et Gérald Coppenrath, Gaston Flosse était nommé conseiller de gouvernement en janvier 1965. Un élu de l’Assemblée qualifia cette motion de censure, de « mariage de la carpe et du lapin ». Déjà. L’expression ne date pas du 7/7/2007 (date symbolique de l’alliance entre les autonomistes de Gaston Flosse et les indépendantistes d’Oscar Temaru). Et comme prévu, le conseil municipal nouvellement élu de Pirae, couronna son premier maire, en mai 1965.

Gaston Flosse, proche de Jacques Chirac, était également co-fondateur du RPR ©Francis Apesteguy / SIPA

Gaston Flosse, proche de Jacques Chirac, était également co-fondateur du RPR ©Francis Apesteguy / SIPA

C’est ainsi que naquit le mythe de celui qu’on appelle aujourd’hui « le marqueur sommital d’un changement d’époque », fait pour trotter jusqu’à 120 ans. C’est ainsi que « la bourde marseillaise » voit Gaston, non plus en « vieux lion », mais en « tigre ». L’autonomie était combattue par les représentants du pouvoir colonial. Elle avait reçu le symbole de la tête de mort des pirates. Elle était comparée à l’antichambre de l’indépendance. Le 10 septembre 1967, Gaston Flosse accéda au siège de conseiller à l’assemblée territoriale, consécration suprême.

Gaston Flosse a été adoubé par Rudy, auprès du peuple des petites gens, comme ces notables et diacres de l’église protestante. La mutation génétique devait encore s’opérer grâce au coaching de Rudy. Assurer un standing, ce sera facile. Une résidence en montagne dans le lotissement Vetea que venait de promouvoir Rudy, devait contribuer à donner de la classe à l’instituteur. Exercer une profession digne d’un notable, ce sera tout aussi facile, avec le coup de pouce de Rudy. Il suffira de devenir assureur, sous la marque Gaston Flosse Assurance : GFA. Ainsi furent gravies les étapes de la notoriété qui conduiront l’instituteur dans les méandres de la vie politique et des vicissitudes judiciaires dignes d’un parrain.

Oscar Temaru, leader indépendantiste et principal opposant politique de Gaston Flosse ©SIPA

Oscar Temaru, leader indépendantiste et principal opposant politique de Gaston Flosse ©SIPA

Gaston Flosse assurera sa carrière politique en étant réélu à l’Assemblée en septembre 1972, puis en mai 1977, en 1982 avec son fringant poulain Alexandre Léontieff. Depuis, l’instabilité a jalonné le parcours du tonitruant maire de Pirae. Déjà l’édile avait demandé d’intégrer dans sa plate-bande la commune de Arue, pour reconstituer en partie le « Pare » d’autrefois. Rudy avait décidé que ses deux poulains devaient avoir chacun sa part d’héritage. Flosse à Pirae et Jacky Teuira à Arue. Il en fut ainsi durant quelques années.

En 1983, la voie communale sera aussi celle empruntée par celui qui deviendra l’adversaire de Gaston Flosse, le maire indépendantiste de Faa’a, Oscar Temaru, soutenu par le Here Aia de John Teariki. Mais Rudy décédé en 1982, ne verra pas l’élection  de son petit cousin Oscar, maire de Faa’a. Son retrait de la vie politique sera effectif lorsqu’il fut remercié par le ministre de l’Outre-mer, Olivier Stirn. Le Tahoeraa pouvait alors s’installer dans l’autonomie, que les socialistes avaient conçue comme une mesure de décentralisation. Gaston s’installait dans l’anti-chambre de l’indépendance appelée « autonomie interne ».

Gaston Flosse et Edouard Fritch, ancien numéro 2 du Tahoeraa Huira'atira. LEs relations entre les deux hommes se dégradent à partir de septembre 2014 ©Gregory Boissy / AFP

Gaston Flosse et Edouard Fritch, ancien numéro 2 du Tahoeraa Huira’atira. LEs relations entre les deux hommes se dégradent à partir de septembre 2014 ©Gregory Boissy / AFP

Le passé, c’est aussi le mariage de sa fille Joan avec Edouard, Tereori Fritch (ingénieur de la ville de Paris), et le lancement en politique dès 1984 de celui qui lui succédera à la Maire de Pirae et deviendra Président de la Polynésie française en 2014, à la faveur d’une décision d’inéligibilité à l’encontre de Gaston Flosse, qui venait alors d’être réélu à la tête de la Collectivité en mai 2013. Depuis, les deux hommes se vouent une opposition frontale sur le terrain de l’autonomie ».

Article écrit par Jean Faatau, ancien secrétaire générale de la Mairie de Papeete

Complément à l’histoire de l’instituteur :

Au début des années 1950, l’Union Démocratique et Socialise de la Résistance (UDSR) fondée le 25 juin 1945, s’était aussi représentée localement par les « gaullises » polynésiens dont Alfred Poroi et Toni Bambridge.

Aux élections de l’Assemblée territoriale de 1956, Paulé s’était présenté, sans succès, sur la liste « France-Tahiti », avec des collègues de l’Ecole des Frères (aujourd’hui Collège-Lycée La Mennais). Lorsqu’il rentrait d’école, il prenait du temps à discuter politique avec « Tato », le menuisier du quartier, militant de l’UDSR.

En mars 1957, l’UDSR devenait l’UDT, et à Pirae, on y retrouvait les Poroi, Nollemberger, Tefaarere, Temarii et des représentants des nombreuses familles  dont le tavana (maire) du district Tihoni Tefaatau. Tato, secrétaire de la section locale, cousin germain de Rudy Bambridge, était alors sollicité pour ravir le siège de chef de district ; ce qui n’était pas du goût de Tato.

Mais il fallait quelqu’un de la famille. C’est ainsi que Tato, connaissant les ambitions de Paulé, proposa la candidature de l’instituteur : la fameuse rampe de lancement. Chef de district, directeur de société, la rente de situation était confortée par l’élection en 1965 au poste de maire de Pirae.

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