Après les Assises : « La Polynésie n’attend pas tout de l’État », assure Édouard Fritch, président du gouvernement polynésien

No Comment

Près d’un mois après la présentation du Livre Bleu Outre-mer par le Président de la République Emmanuel Macron, Outremers360 revient, avec de grandes personnalités des Outre-mer, sur les principales annonces et les axes de la politique du gouvernement pour les Outre-mer. 

Pour ce premier entretien, le Président de la Polynésie française, Édouard Fritch, salue un discours « rassurant ». Selon lui, « le Président a conscience des enjeux des collectivités ultra-marines en général et de la Polynésie en particulier ». Refusant une politique de la « main tendue », le chef de l’exécutif polynésien assure : « Nous sommes une collectivité autonome, responsable, qui dispose de ses propres financements. Ce que nous attendons, c’est un véritable partenariat, dans le respect mutuel, où nos préoccupations sont prises en compte et où la solidarité nationale s’exerce pleinement en tant que de besoin ». 

Quelle impression vous a laissé le discours du Président de la République ? Est-il allé suffisamment en profondeur concernant la Polynésie ? 

Je n’ai pas pu assister au discours du Président Macron lors de la remise du Livre Bleu, et je le regrette. J’étais retenu à Tahiti pour la fête de l’Autonomie du 29 juin. C’est un moment important pour les Polynésiens et je ne pouvais pas en être absent. Le vice-président Teva Rohfritsch a donc représenté le gouvernement de la Polynésie française, les Polynésiens, à cette cérémonie. Bien évidemment, le Président  de la République ne peut pas aller en profondeur dans ce type de discours, surtout quand cela concerne l’ensemble des outremers. Ce qui est rassurant, c’est que le Président a conscience des enjeux des collectivités ultra-marines en général et de la Polynésie en particulier. J’ai eu l’occasion d’échanger directement avec lui.

Edouard Fritch, président de la Polynésie française, confortablement réélu en mai dernier ©Nicolas Perez / Radio 1 Tahiti

Edouard Fritch, président de la Polynésie française, confortablement réélu en mai dernier ©Nicolas Perez / Radio 1 Tahiti

Êtes-vous satisfait des annonces sur la Polynésie contenues dans le Livre Bleu ? Est-ce que celles-ci répondent aux problématiques, aux chantiers sur lesquels vous vous êtes engagé ? 

Nous avons répondu favorablement à la demande du Président de la République d’organiser les Assises de l’Outre-mer en Polynésie française. Nous savions pertinemment que les propositions qui sortiraient de cette consultation seraient nombreuses et qu’un petit nombre seulement ferait l’objet de propositions dans le Livre Bleu. Dans le document final, c’est vrai, il est assez peu fait référence à la Polynésie française. Mais nous avons déjà d’autres dispositifs contractuels avec l’Etat. De plus, parmi les propositions, il y en a qui pourront être déclinées dans le cadre des plans de convergence initiés lors de la précédente mandature et poursuivis par le gouvernement d’Edouard Philippe. C’était acté ainsi dès le départ de la consultation.

L’État veut apporter 20 millions d’euros d’aide pour la construction de câbles et le déploiement de la fibre au sol : les câbles Natitua et Manatua bénéficieront-ils de cette enveloppe ? 

Les travaux de pose du câble Natitua qui reliera Tahiti aux archipels des Tuamotu et des Marquises vont débuter d’ici la fin de ce mois pour une mise en service avant Noël. Ce câble va coûter 54,9 millions d’euros et l’Etat participe à hauteur de 10 millions d’euros au travers de l’Agence du numérique et pour 4,12 millions d’euro par le Fonds exceptionnel d’investissement (FEI). Nous sommes également dans l’attente d’une décision de Bercy pour une défiscalisation sur un montant de 10,8 millions d’euros. Le reste est financé par l’Office des postes et télécommunications (OPT). Le câble international Manatua, qui nous permettra de sécuriser le câble Honotua qui nous relie aux Etats-Unis, est un projet commun avec Samoa, Niue et les îles Cook. Il porte sur un montant d’un peu plus de 18 millions d’euros pour ce qui concerne la partie financée par l’OPT. Le FEI contribue à hauteur de 2,6 millions. Enfin, le déploiement de la fibre optique terrestre (FTTH) bénéficie d’un concours de 4,2 millions du FEI.

L'Île de Batz commencera la pose du câble Natitua fin juillet, avec Gérarld Darmanin ©Michel Floch / Marine Marchande

L’Île de Batz commencera la pose du câble Natitua fin juillet, avec Gérarld Darmanin. A la fin 2018, les archipels des Marquises et des Tuamotu devraient être raccordés à la fibre ©Michel Floch / Marine Marchande

Dans son discours, Emmanuel Macron a dit vouloir « assurer la continuité dans cet archipel des archipels grand comme l’Europe, notamment en matière de numérique, de santé et d’éducation ». Qu’attendez-vous précisément sur cette problématique ? 

J’ai eu l’occasion d’exposer cette problématique au Président de la République, ainsi qu’au Premier ministre. En termes de continuité territoriale, on parle souvent de la continuité entre la France continentale et ses départements et territoires d’outremer. Nous, nous avons à résoudre le problème de la continuité intérieure. Le principal handicap structurel du développement économique et humain de la Polynésie française, c’est son éclatement géographique au milieu de l’Océan Pacifique. Comment faire pour que des îles qui ne comptent qu’une centaine, voire une cinquantaine d’habitants, puissent disposer des mêmes services de base que sont l’éducation ou la santé que la grande île de Tahiti qui concentre 75% de la population ? C’est notre défi. C’est là tout l’intérêt du câble Natitua qui va nous permettre de relier Tahiti aux archipels des Tuamotu et des Marquises. Le développement du numérique facilitera le développement de la e-santé, de la e-éducation, de la e-administration. Comme je viens de le dire, l’Etat nous accompagne dans ce déploiement numérique de manière substantielle. Nous attendons aussi qu’il nous accompagne sur d’autres sujets, par exemple, les projets de desserte maritime ou aérienne.

Selon le Livre Bleu Outre-mer, les priorités des citoyens polynésiens sont les transports en commun, la gestion et croissance des entreprises, la formation professionnelle, l’alimentation, l’enseignement, la mise en valeur du patrimoine, la lutte contre les addictions et l’adaptation des constructions. Pour ces problématiques, ces enjeux, quelle est la part du gouvernement local et celle de l’Etat ? Et êtes-vous d’accord avec ces priorités ? 

Nous avons travaillé en étroite concertation entre la Polynésie française et les services du Haut-commissariat pour les Assises. J’ai co-présidé avec le Haut-commissaire le comité de pilotage de ces Assises et toutes les propositions ont été validées à ce niveau. Donc je partage bien entendu les priorités retenues. Je dois dire que nous avons organisé conjointement des réunions publiques dans chaque archipel pour consulter la population. Nous avons également organisé des réunions sectorielles avec les forces vives, consulté les maires qui sont au plus proche des préoccupations de la population. Enfin les conclusions ont été validées par l’Assemblée de Polynésie.

Le priorités des Ultramarins selon leur Collectivité respective ©Capture / Livre Bleu Outre-mer

Le priorités des Ultramarins selon leur Collectivité respective ©Capture / Livre Bleu Outre-mer

Mais ce que je tiens à dire, c’est que la Polynésie française n’attend pas tout de l’Etat. Nous ne sommes pas en situation de main tendue. Nous sommes une collectivité autonome, responsable, qui dispose de ses propres financements. Ce que nous attendons, c’est un véritable partenariat, dans le respect mutuel, où nos préoccupations sont prises en compte et où la solidarité nationale s’exerce pleinement en tant que de besoin. C’est la gouvernance que j’ai souhaité impulser et cette vision est partagée au sommet de l’Etat.

« En Polynésie, le Tribunal foncier a été mis en place en 2017 », apprend-on dans le Livre Bleu. Est-il opérationnel ? Peut-on noter une évolution dans le règlement des affaires foncières ?

Le tribunal foncier est opérationnel depuis le mois de décembre 2017 et trois magistrats spécialisés y ont été affectés. Ce tribunal est en passe de disposer de ses locaux propres, car nous avons procédé, sous le précédent gouvernement de la République, à des échanges de terrains avec l’Etat afin qu’il puisse construire le tribunal foncier à proximité immédiate du tribunal actuel. Le bâtiment est en voie d’achèvement. On constate bien sûr une accélération du traitement des dossiers, sachant qu’il y a aujourd’hui encore plus d’un millier de conflits à régler, tant le retard accumulé est important.

Le Livre Bleu ne parle à aucun moment de la gestion des conséquences des essais nucléaires (qui pourrait, à échelle ultramarine, faire écho au Chlordécone aux Antilles). Est-ce que ce sujet a été évité lors des Assises ? Est-ce que selon vous, il est normal que ce sujet n’y apparaisse pas ?  

Ce sujet n’apparaît pas dans le Livre Bleu parce qu’il est traité par ailleurs. Lors de sa visite en Polynésie française en février 2016, le Président Hollande avait marqué la reconnaissance de la Nation des conséquences des essais nucléaires, que ce soit sur le plan sanitaire, environnemental et même économique. Depuis, nous sommes en discussion avec l’Etat pour que cette reconnaissance se traduise dans les faits. Grâce à nos parlementaires de l’époque, Lana Tetuanui, Nuihau Laurey, Maina Sage et Jean-Paul Tuaiva, nous avons réussi en février 2017 à faire supprimer la notion de risque négligeable dans la loi Morin pour l’indemnisation des victimes. La sénatrice Lana Tetuanui préside la commission issue de la modification de la loi Morin qui doit faire des propositions pour une meilleure indemnisation des victimes. Nous avançons grandement sur la mise en place d’un centre de mémoire des essais nucléaires à Papeete. La reconnaissance de la contribution de la Polynésie française à la construction de défense de la Nation figurera dans la modification statutaire qui est en discussion. Et puis bien sûr, nous avons à mettre en œuvre toutes les autres propositions sur ce sujet précis qui figurent  dans l’Accord de l’Elysée.

L’an dernier, vous avez signé un Accord de l’Elysée avec François Hollande, « pour le développement de la Polynésie au sein de la République ». Est-ce que finalement la Polynésie avait besoin de ces assises, puisqu’une feuille de route avait déjà été adoptée l’an dernier ? 

D’abord, je souhaite remercier le président Macron d’avoir repris à son compte cet accord signé avec le président Hollande. Un grand nombre des dispositions de cet accord a déjà été mis en œuvre, d’autres avancent bien et certaines un peu moins bien. Les Assises sont venues en complément de l’accord en abordant d’autres thématiques. Le tout sera complété par les plans de convergence issus de la loi sur l’égalité réelle. Nous avons également les contrats de projets Etat-Pays et Etat-Pays-Communes. Il ne faut pas opposer une démarche à l’autre. C’est un tout pour le développement et les Polynésiens sont au cœur de ce tout.

Sous le précédent quinquennat, Edouard Fritch avait conclu, avec François Hollande, un Accord pour le développement de la Collectivité, appelé "Accord de Papeete" ou "Accord de l'Elysée" ©Outremers360

Sous le précédent quinquennat, Edouard Fritch avait conclu, avec François Hollande, un Accord pour le développement de la Collectivité, appelé « Accord de Papeete » ou « Accord de l’Elysée » ©Outremers360

Pour rappel, Emmanuel Macron a également annoncé sa venue en Polynésie pour 2019, à l’occasion du prochain sommet France-Océanie.

Lire aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publié. Les champs obligatoires sont précisés (obligatoire)

Pas de commentaires pour le moment