Société et Religion. La conjugaison du religieux à La Réunion : Les anciennes religions face aux nouveaux apports (Épisode 8 sur 8)

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Église Saint-françois de Sales au Tampon

À l’approche de la visite du Pape François dans l’Océan Indien, la rédaction d’Outremers360 vous propose chaque jour, de ce lundi 26 août au lundi 2 septembre, une immersion inédite dans « La conjugaison du religieux à La Réunion », avec le père Stéphane Nicaise, jésuite et anthropologue. 

Place aujourd’hui au huitième et dernier épisode de notre dossier « La conjugaison du religieux à La Réunion », dans lequel Stéphane Nicaise constate les « nouveaux apports » auxquels sont confrontées les religions les plus anciennement implantées. « Dans ce va-et-vient entre l’île et son environnement proche et lointain, se dessinent de nouvelles configurations de la créolité ». 

L’ensemble des pratiques référées à la religion et plus largement au religieux formerait donc système. Encore convient-il de vérifier que les cultes non encore mentionnés y trouvent leur place. Un a prioricommun tient à distance les Chinois et les Z’arabes : la spécificité culturelle et religieuse de ces deux communautés, liée à une forte endogamie, les préserverait du précipité dans le creuset réunionnais. Si le point de vue privilégié est communautaire (Nemo, 1983 ; Wong-Hee-Kam, 1996), et bien que ces auteurs fassent mention d’apports musulman et chinois au continuum religieux et social du monde créole réunionnais, il est difficile de préciser leur forme d’intégration à un système englobant.

Parmi des travaux plus récents, des mémoires soutenus à la faculté des lettres de l’université de La Réunion méritent d’être consultés. Les travaux de Jacqueline Andoche, par une approche transversale, renversent la perspective. Plutôt que de rechercher la diffusion des conceptions gudjerat, hakka et cantonnaise, pour l’essentiel, dans l’ensemble de la société réunionnaise, l’auteur s’intéresse à l’incidence de la créolité sur ces groupes : « Pour prendre un exemple précis, je dirai qu’il est surprenant de constater que les familles musulmanes et chinoises adhérent de façon conforme au discours créole sur la sorcellerie, reprenant à leur compte les processus de mise en accusation de l’autre « créole », « cafre » ou « malbar », ainsi que les craintes relatives à l’efficacité des sorts d’origine malgache ou sud-indienne. A contrario ni des « Zarabes » ni des « Chinois » ne sont systématiquement désignés comme jeteurs de maléfices, et leurs rites, coutumes et croyances ne sont pas craints en ce sens. » (Andoche, 2002 : 126-127).

Ce double constat fait état de l’empreinte sur la créolité de chacune des populations débarquées sur l’île. Les époques et les manières de s’insérer dans les processus d’élaboration du monde créole ont été différentes. L’avenir réserve d’autres ajustements. Les courants religieux les plus anciennement implantés à La Réunion sont confrontés à de nouveaux apports au moins de deux ordres. Le premier émarge aux processus les plus traditionnels. Une population encore peu représentée sur l’île voit ses effectifs nettement augmenter. La présence mahoraise est de cet ordre. Estimée à moins de dix mille personnes, elle apporte une tradition islamique différente de l’islam pratiqué par les descendants des immigrés du Gudjerat et par les Karanes venus de Madagascar. Les Mahorais introduisent aussi un mode de vie et des habitudes culturelles dont les répercussions sur l’ensemble de la société réunionnaise sont encore peu étudiées.

Le second ordre d’apports nouveaux émarge au phénomène de la mondialisation et de la confrontation avec des courants culturels et religieux émancipés de toute frontière. Dans les années 1990, des mouvements caractérisés par une recherche de spiritualité se sont implantés : New Age, Cercle Aquarium, Rebirth, Programmation Neuro-Linguistique, Méthode Tomatis, sophrologie, numérologie et cetera. L’expérience de spiritualité proposée par ces mouvements concurrence les formes plus traditionnelles liées aux religions déjà présentes, elles-mêmes en transformation. Par exemple, l’hindouisme s’est enrichi, dans les années 1990, de l’ouverture de plusieurs ashrams, le premier à Saint-Louis, puis à Saint-Denis, à Sainte-Suzanne et au Port.

Il n’existe pas à ce jour d’études pour rendre compte de ce que produit la confrontation de religions et de spiritualités aussi diverses sur un si petit territoire. Seuls les médias font écho aux frottements les plus perceptibles. Ainsi, dans son édition du 4 septembre 2007, le Journal de l’îleprésente sur une double page la cohabitation difficile sur le bord de mer de Saint-Paul entre les habitués de la plage, pêcheurs et baigneurs, et des membres de la communauté mahoraise qui viennent y pratiquer des désenvoûtements. L’article expose le ressenti des habitués qui observent du coin de l’œil cette intrusion dans leur espace familier de rituels étranges. Pas tant qu’il n’y paraît pourtant au premier regard car ces rituels utilisent, comme dans des pratiques bien créoles, des volatiles.

Du coup, le rapport qui est spontanément fait entre ces rituels et ces pratiques réveille des craintes ancestrales. Le journaliste ne s’y trompe pas. Dans un encadré sur fond noir, il rappelle que l’hindouisme a été longtemps assimilé à la sorcellerie. Et pour alerter sur les conséquences parfois tragiques de ce genre de stigmatisation, il reparle du meurtre récent d’un habitant de Trois-Bassins, « il y a une vingtaine de jours », soupçonné de pratiques occultes « sous prétexte qu’il faisait des cérémonies malbares ».

La Réunion continue donc à naviguer entre tradition et modernité. Si la religion peut être un curseur des changements qui s’opèrent au plus profond des représentations du monde créole, ce n’est pas sans la confronter aux nouvelles synthèses dont elle fait l’objet à travers le monde. Dans ce va-et-vient entre l’île et son environnement proche et lointain, se dessinent de nouvelles configurations de la créolité.

Stéphane Nicaise.

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