Que signifie Powehi, le nom hawaïen donné au 1er trou noir photographié de l’Histoire ?

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©Event Horizon Telescope

C’est au professeur de linguistique à l’université de Hawaii-Hilo, Larry Kimura, qu’est revenue l’honorable tâche de baptiser le premier trou noir photographié de l’Histoire, ce mercredi 11 avril, par l’Event Horizon Telescope.

Peu après avoir dévoilé la première image d’un trou noir, la mission internationale d’astronomes et de chercheurs Event Horizon Telescope a fait appel au professeur de linguistique Larry Kimura, qui est allé chercher dans la mythologie de l’archipel pour le nommer. Le nom Powehi a été puisé dans le Kumulipo, un chant ancestral composé au XVIIIème siècle, et qui relate les origines du monde et la généalogie aristocratique des îles Hawaii. Ce chant a été écrit en l’honneur de la naissance du prince Kalaninuiamamao, qui l’a ensuite transmis à sa fille Kalaninuiamamao, rapporte le journaliste Robin Verner.

Plus précisément, « l’interprétation poétique » retenue par Larry Kimura peut être traduite par « l’insondable création noire parée », ou « la source noire embellie de la création sans fin » ou encore, « la création sombre insondable ornée ». En anglais, Powehi se traduirait par : « the adorned fathomless dark creation ».

« La nuit noire embellie »

Dans les langues polynésiennes, auxquels le Hawaïen et le Tahitien font partie, « Po » renvoie à la « nuit noire, par opposition au jour, monde des dieux et des esprits », indique Jean-Claude Teriierooiterai, linguiste, académicien et navigateur tahitien. « Wehi vient du proto polynésien *wei. Ça traduit l’idée d’ornement, de décorer ou d’envelopper (comme vehi en tahitien) », ajoute Alexandre Juster, ethnolinguiste. « Vehi signifie « envelopper, enveloppe » comme « envelopper » quelqu’un dans ses bras ou l’ « enveloppe » qui contient un objet, comme un taie d’oreiller, l’enveloppe d’une lettre, un étui, un fourreau », précise encore Jean-Claude Teriierooiterai. « Povehi peut être traduit en tahitien par « la nuit noire enveloppée (par quelque chose) ».

« Dans la cosmogonie tahitienne (et hawaïenne), avant la création du monde existait le Po, « obscurité totale », la lumière vint par la suite avec les dieux », poursuit Jean-Claude Teriierooiterai. « Powehi signifie donc bien, mot à mot en hawaïen, « la nuit noire embellie ». L’interprétation poétique faite par le linguiste hawaïen Larry Kimura, « la source noire embellie de la création sans fin », est significative de la cosmogonie polynésienne, c’est-à-dire qu’au début n’existait que le noir et la lumière vint enveloppé ce noir, comme l’image pris en photo du trou noir ».

Haumea, Namakea, Hiiaka, Makemake

Et ce n’est pas la première fois qu’un corps céleste reçoit un nom polynésien. En effet, « il y a déjà eu l’astéroïde Oumuamua, qui vient du hawaïen ‘Oumuamua (le guide, le messager), baptisé ainsi en 2017 », rappelle Alexandre Juster. « Il y a aussi la planète Haumea, du nom de la déesse de la fertilité de Hawaii, et ses lunes Namaka et Hiiaka, qui sont les deux filles de Haumea ». Enfin, « on a aussi Makemake, planète pas trop loin de Haumea et issu du panthéon de Rapa Nui ». La multitude de noms polynésiens qui atteignent les astres n’est que très peu surprenant puisque l’archipel dispose de télescopes, dont deux ont notamment servi à photographier Powehi.

« Avoir le privilège de donner un nom hawaïen à la toute première confirmation scientifique d’un trou noir veut dire beaucoup pour moi et la lignée à laquelle j’appartiens », a déclaré Larry Kimura au Guardian. « Nous lui avons décrit ce que nous avions vu, que le trou noir illuminait et faisait briller l’obscurité qui l’entourait, et là il a eu l’idée du nom », raconte de son côté Jessica Dempsey, directrice adjointe du télescope James Clerk Maxwell de Mauna Kea, et membre de l’équipe ayant élaboré l’image du trou noir. « Quand il l’a dit, j’ai failli tomber de ma chaise ».

Un « hommage » à la notion d’espace-temps dans l’Océanie, Alexandre Juster

Un bel hommage à la culture polynésienne, d’avoir pensé à nommer ce trou d’un nom hawaiien mais c’est aussi un hommage, un rappel plus subtil, à la façon dont les Océaniens perçoivent et décrivent, par le truchement de leur lexique et de leur grammaire, la notion d’espace-temps, notion prépondérante dans la compréhension des trous-noirs.

En premier lieu, en Polynésie, le « passé » n’est pas derrière nous, mais devant nous ; le futur, caché et encore inconnu, est invisible et il est donc derrière nous. En tahitien, mua sert à dire « avant » et « devant », quant à muri, il signifie « après » et « derrière ».

Il est vrai également que dans les langues océaniennes (comme en Nouvelle-Calédonie, à Hawaii, en Polynésie française), il n’y pas de conjugaison, ni de verbes d’ailleurs, à la fin desquels on trouverait des terminaisons déclinantes selon le temps et les personnes. Mais, heureusement, ce n’est pas le seul moyen à disposition pour rendre compte du temps qui passe.

Les locuteurs des langues océaniennes distinguent pour autant ce qui est révolu, présent ou à venir et placent dans une chronologie les événements.

Et tout comme dans un trou noir le temps et l’espace s’écoule d’une manière différente et où l’espace même se change en temps on dispose dans ces langues des particules spatiales (servant ainsi à indiquer une position par rapport au locuteur) qui peuvent servir également à indiquer le déroulement d’une action. Ce déroulement se situe par rapport à un point de référence qui coïncide ou non avec l’énonciation. Ce décalage temporel avec l’énonciation est exprimé avec les mêmes particules qui traduisent un décalage spatial.

En dehors de la grammaire, le « temps » devient « espace » également dans la préhension de la géographie mythique. En effet, les héros mythiques fondateurs (qui appartiennent à un temps révolu) cheminent dans des endroits précis de l’espace actuel et fondent alors le monde concret des ancêtres.

Alexandre Juster, Ethnolinguiste. 

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