Pâques 2016: Le crabe, d’un moyen de subsistance à un objet identitaire fort

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À l’occasion des fêtes de Pâques, les Antillais ont pour tradition de manger du crabe sous toutes ses formes. Mais derrière cette coutume forte, réside un lien fort entre le crabe et les Antillais.

Il sera difficile de ne pas le trouver sur toutes les tables antillaises! Il s’agit bien sûr du crabe. Cuisiné en matété en Guadeloupe (ou Matoutou pour la Martinique), en calalou, cuit à gros sel ou en ombrés, ce crustacé sera dégusté sous toutes ses formes pour célébrer le dimanche de Pâques !  Mais pourquoi consommons-nous le crabe aux Antilles ? Cette question, Outremers 360 l’a posé à Franck Garain coordinateur de la Fête du Crabe en Guadeloupe. « Le crabe à Pâques marque la fin de la période maigre mais c’est également à cette période où le crabe arrive à maturité. Durant la période esclavagiste, les colons avaient l’obligation de nourrir les esclaves mais pour des raisons économiques, ils ne respectaient pas cette règle. Les esclaves, durant les jours de repos accordés par leurs maîtres, s’occupaient de leur jardin et partaient chasser le crabe pour se nourrir. Le crabe faisait partie des éléments de la nature que l’on trouvait à profusion. Si bien que tant les esclaves que les colons en consommaient », précise Franck Garain. Un mets populaire qui permettait de survivre à la faim mais qui était également une source de revenus pour certaines familles antillaises. « Après l’abolition de l’esclavage en 1848, c’est avec la vente de crabes que de nombreuses familles vont permettre à leurs enfants de prendre l’ascenseur social. Le crabe est ainsi omniprésent dans la vie des Guadeloupéens », ajoute Franck Garain. En Guadeloupe, ce crustacé est trouvable partout aussi bien dans les mangroves qu’à l’intérieur des terres. D’ailleurs selon l’habitat du crabe, on y trouve différentes variétés de crabes. Parmi les espèces les plus connus, il y a le crabe de terre, le crabe à barbe (appelé aussi crabe de mangrove). « Mais il existe aussi le touloulou, le cirique de mer, le cirique de rivière, le crabe blanc, le crabe mal zorey », poursuit Franck Garain.

 Un objet identitaire fort 

Au fil des années, par son histoire et par la détermination de certains habitants, le crabe est devenu un symbole et même un emblème. C’est le cas de la ville de Morne-à-l’eau souvent surnommée la capitale du crabe. Pourtant au début, les habitants de cette commune étaient régulièrement moqués en raison de leur lien avec ce crustacé, comme nous explique Franck. « Morne-à-l’eau est constituée, avec sa zone maritime et sa mangrove, d’espaces où viennent se reproduire beaucoup de crabes. Alors on trouve du crabe dans d’autres communes mais les Mornaliens, sujets de dérision, sont ceux qui ont revendiqué ce lien. Lorsqu’on disait mornaliens, on entendait nèg à krab (nègres à crabes). Et puis il y a une génération qui a voulu changer cette perspective et a fait du crabe un symbole fort. C’est ainsi que le crabe est devenu le symbole des Mornaliens ». Il existe d’ailleurs dans le répertoire musical guadeloupéen, une chanson populaire qui vante les mérites du crabe.

« Matété à Krab, chanson du chanteur mornalien Jomimi devenu culte en Guadeloupe, et qui vante les vertus du crabe »

Fête du crabe, un évènement d’envergure internationale

C’est donc de façon naturelle que Morne-à-l’eau accueille depuis 24 ans la Fête de Crabe.« C’est un événement qui conjugue un aspect économique, un aspect touristique et un aspect patrimonial. Economique car les restaurateurs et autres exposants peuvent montrer leur savoir-faire.Touristique car le public profite pour visiter l’arrière-pays comme la mangrove ou le canal du Retour (voie d’eau rendue navigable entre 1827 et 1831 pour acheminer le sucre de la Grande-Terre vers la France et faire aussi revenir des marchandises. Patrimonial car on retrouve tous les éléments immatériels autour du crabe comme l’art culinaire, les courses de crabes, les techniques pour savoir comment attacher un crabe, avec les concours de recettes à partir de crabes, ou concours du plus gros crabe, tout ceci dans la bonne humeur. », commente le coordinateur de cet évènement. Durant ces festivités qui durent plusieurs jours, la Fête du Crabe accueille plus de 20 000 personnes chaque année avec un public qui vient de toutes les horizons. « Nous avons des personnes qui viennent de Belgique qui avaient raté leurs avion avec les attentats et qui serons parmi nous, nous attendons des personnes en provenance du Canada, de l’Allemagne de l’Afrique, de l’Espagne. Et cette année, pour la première fois, nous recevrons une trentaine d’Italiens. La Guadeloupe,et Morne-à-l’Eau plus particulièrement, est là pour accueillir tout le monde », conclut Franck Garain. Une belle revanche pour les Mornaliens !

 

 

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  1. Yves Priam

    Un grand MERCI, aveu de la gratitude qui revient à M. Franck Garain pour cet élogieux récit qui met en exergue notre « rapport antillais au crabe de terre ». Tous ces menus moments (Pâques et Pentecôte dans le cas de ce rendez-vous culinaire) de notre culture pourraient être balayés par le grand vent de « modernité » qui a commencé à souffler sur notre Martinique produit par un Éole qui a un mal fou à « faire la synthèse » de nos cultures multiples, picorant dans l’oeuvre d’Aimé Césaire les justifications éhontées à ses coups de canif dans notre contrat social – que dis-je, ses coups de marteau-piqueur – dans nos « plaies urbanistiques », pour ne citer que celles-ci. « Dormez braves gens », le prestidigitateur est à l’oeuvre, …bien que quelques manettes lui aient été …soufflées ! …car il est dit que « c’est par l’épée que périra celui qui manie l’épée ! »
    Pour ce qui a trait à notre échelle de valeurs gastronomiques, à nos dégustations collectives de « tranpaj », à nos « matoutou » et « matété » des lundis de Pâques et de Pentecôte, au plaisir que nous avons de les vivre en famille et entre amis, à la plage ou ailleurs, de les répéter année après année, ils sont la marque de notre attachement au legs de nos parents et ancêtres, à ces mille petits riens qui font un peuple, fondent son génie. Et qui mieux que les vrais héritiers de l’éclaireur de conscience, du gardien des mémoires et du voyageur attentif que fut Aimé Césaire après et en amont d’autres « matjè Matnitjé » visionnaires sont les garants – les « Pères de la Nation » (quand bien même le concept peut paraître grandiloquent, et constitutionnellement se heurte à la signature apposée par le même Césaire sur la loi de départementalisation en 1946) -, du clair maintien de cette identité, quatrième promesse que la République avait à nous assurer aux dires du fondateur du Parti Progressiste Martiniquais, revendication qu’il a soulignée avec ferveur au soir de son long et patient combat.
    Bravo encore, et infiniment merci M. Franck Garain pour cette humble célébration de la grandeur de ces petites choses que d’autres peuples et Etats nous envient, et dont ils reconnaissent la dignité, s’il fallait encore une justification inhérente à l’altérité, donc recevable par qui nous savons.