Les algues sargasses aux Antilles : Mieux les connaître, pour mieux les valoriser

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©Hélène Valenzuela / AFP

Les algues brunes ont fait une apparition aussi soudaine que massive sur les côtes de plusieurs îles et pays de la Caraïbe, en 2011. Ce même phénomène de prolifération et d’accumulation s’est répété en 2014, relançant alors l’inquiétude quant aux risques sanitaires et socio-économiques. Depuis 2017, on assiste à un pic d’abondance de ces macro-algues. 

Les explications de Pascal Saffache, Professeur à l’Université des Antilles et Directeur du département géographie, et Fabiola Nicolas-Bragance, Docteur en Géographie culturelle. Pascal Saffache interviendra notamment au prochain Caribbean Supply Chain qui aura lieu en Martinique en mai prochain

Par son caractère invasif, l’algue sargasse impacte les milieux qu’elle colonise. Dans un premier temps, son développement sur le littoral est dommageable pour l’intégrité des écosystèmes et la biodiversité des milieux. Elle génère, de surcroît, des préjudices économiques non-négligeables notamment pour les professionnels du tourisme et de la pêche. Et pour cause, les baies, les plages, les mangroves et les ports sont envahis sur des kilomètres.

Cet évènement sans précédent dans la région soulève bien des interrogations et les hypothèses se succèdent pour tenter de comprendre les origines d’une telle invasion biologique. Les Sargasses dérivent-elles de l’éponyme Mer des Sargasses, ou trouvent-elles leur origine au Nord de l’embouchure de l’Amazone ? Comment expliquer l’ampleur des blooms d’algues observés sur les côtes et dans les baies ? Cette prolifération ne doit-elle être vue que comme un vecteur de nuisances ? Nous inscrivons-nous désormais dans un cycle saisonnier d’invasions biologiques ?

Sargasso

Il n’y a pas lieu d’être démuni face à ce phénomène et aux interrogations qu’il suscite. Il importe au contraire de dresser un portrait complet de la Sargasse, afin de mieux cerner les mécanismes de son invasion biologique, d’appréhender les caractéristiques de son développement, son mode de reproduction et de dispersion, ainsi que les facteurs qui favorisent son installation. C’est une algue qu’il est difficile d’éradiquer en raison de l’absence de prédateurs capables de les brouter, mais également au regard des conditions favorables qu’elle a trouvé le long des côtes caribéennes. Les risques et les nuisances causés par les échouages d’algues sont dommageables à plus d’un titre. Désormais, le but est de déterminer un schéma d’exploitation de cette ressource afin d’appréhender cette algue invasive comme une ressource valorisable.

1. Présentation des algues sargasses

Dans la Caraïbe insulaire, ce sont les algues appartenant aux genres Turbinaria, Dictyotaet  Sargassumqui ont été identifiées dès le début des années 1980, comme les espèces prédatrices qui ont envahi, puis modifié, la structure et le fonctionnement des communautés coralliennes.

Les études sur la biologie des espèces de sargasses présentent dans les bancs qui affectent les côtes antillaises sont pour l’heure lapidaires. Néanmoins, les scientifiques s’accordent à dire qu’il s’agit d’algues brunes, pélagiques, appartenant au genreSargassum. Elles sont similaires à de petits arbustes avec une multitude de brindilles feuillues, lesquelles portent parfois quelques fruits. Ce sont en réalité de petits flotteurs remplis de gaz, appelés aérocytes. Ils permettent aux algues de dériver à la surface des océans.

©MIO – OSU Pythéas (CNRS, IRD, AMU) / Sandrine Ruitton

©MIO – OSU Pythéas (CNRS, IRD, AMU) / Sandrine Ruitton

Au moins deux espèces seraient impliquées dans cette invasion : Sargassum natans et Sargassum fluitans. Sans des analyses génétiques complémentaires, il s’avère difficile d’identifier clairement ces deux espèces, dont la morphologie demeure très proche. Sargassum Natanset Sargassum Fluitans sont deux espèces d’algues sténohalines et sténothermes, c’est-à-dire que pour subsister elles ont besoin de se développer dans un environnement présentant de faibles oscillations de salinité et de température. Ces alguessemblent donc être des espèces strictement inféodées aux eaux tropicales, même si elles ont pu être identifiées au large du Golfe Saint-Laurent, sur la côte est canadienne (Couture et Simard, 2007).

2. D’où viennent ces algues ?

Entre 2007 et 2008, à part la mer des sargasses, les imageries satellitaires n’ont révélé aucune autre concentration d’algues pélagiques dans les autres océans. Ainsi, on a pensé qu’elles partaient de la mer des sargasses (il s’agit d’une mer atypique, sans rivages, car éloignée de toutes côtes) qui est identifiée par les scientifiques comme un patrimoine naturel exceptionnel. Les poissons, les crustacés, les tortues, les mammifères marins et les oiseaux s’y nourrissent et s’y reproduisent.

Depuis peu, d’autres lieux d’accumulation de sargasses ont été identifiés dans l’océan Atlantique :

–      Au large du Brésil, plus précisément, au large du fleuve Amazone, un banc de sargasses, plus connu sous le nom de « petite mer des Sargasses », de plus de 900 km de long a été identifié.

–      Au large du fleuve Congo, une autre zone d’accumulation de sargasses a été détectée.

La « petite mer des Sargasses », ainsi que la zone d’accumulation de sargasses présente au large du Congo, se sont formées sous l’influence d’une conjonction de facteurs climatiques et nutritifs particulièrement favorables. Ceci tend à prouver que les sargasses sont alimentées par les sels minéraux épandus sur le sol en amont des fleuves Amazone et Congo.

L’Amazone est le plus grand fleuve du monde par son débit et la taille de son bassin versant. Il traverse le Pérou et le Brésil, puis se jette dans l’Atlantique, près de la ville de Bélèm. Les bassins versants de l’Amazone ayant été massivement déboisés ces dernières décennies (pour l’agriculture, notamment la production d’éthanol, et l’implantation de communautés humaines, etc.), les précipitations ont libéré les sels minéraux présents sur et dans les sols, l’eau de ruissellement se chargeant ensuite d’évacuer le tout en direction des rivières et des fleuves, via le milieu marin. L’eutrophisation du milieu marin participe alors au renforcement de la croissance algale.

©Hélène Valenzuela / AFP

Sur une plage du Gosier ©Hélène Valenzuela / AFP

Au Congo, le déboisement est également l’un des principaux problèmes. Plusieurs dizaines de millions d’hectares de forêts denses ont été détruits. La déforestation est causée principalement par la pratique itinérante de la culture sur brûlis. Le déboisement s’intensifie pour accentuer la production du bois noble, celle de la pâte à papier, mais également pour faciliter l’accès aux réserves minières, dans les effluents desquelles on retrouve des métaux lourds. C’est ainsi que les embouchures des fleuves Congo et Amazone, chargées en nutriments, deviennent de véritables nurseries pour les genres de sargasses Fluitans et Natans.

Les sargasses pélagiques sont des organismes marins qui se déplacent dans la Caraïbe à la faveur des courants océaniques. Les marins pécheurs sont unanimes, les courants océaniques comme le Gulf Stream, le courant Nord Équatorial, le courant des Guyanes, etc. subissent des translations, c’est-à-dire que leurs trajectoires qui jusqu’alors étaient immuables subissent aujourd’hui des variations susceptibles de leur permettre de mobiliser des radeaux d’algues (radeaux d’algues qui, il y a encore quelques années, ne se trouvaient pas sur la trajectoire de ces courants). Cela semble être une conséquence du changement climatique (les basses couches de l’atmosphère se réchauffant, l’eau océanique de surface devient donc plus mobile, et présente alors des trajectoires plus fluctuantes. Le phénomène étant en cours, il faut s’attendre à des arrivages massifs d’algues Sargasses dans les années à venir.

3. Quelles sont les conséquences de ces échouages massifs ?

Tant que les algues restent dans l’eau, il n’y a aucun problème pour l’homme.  Quand elles s’échouent, elles se décomposent, fermentent et libèrent du gaz carbonique, du méthane, de l’azote, de l’ammoniaque et de l’hydrogène sulfuré. Ces deux derniers gaz sont neurotoxiques, c’est-à-dire qu’à dose concentrée ils entrainent la mort.

Au-delà de ce problème grave de santé publique, les Sargasses réduisent le volume de nutriments dans l’eau de mer (entrainant la disparition des autres espèces qui s’en nourrissent), diminuent la luminosité des fonds marins et donc la photosynthèse, consomment tout l’oxygène dissous de l’eau… Autant d’impacts qui sur une très courte période sous-tendent une diminution spécifique de la faune sous-marine.

©Hélène Valenzuela / AFP

©Hélène Valenzuela / AFP

Enfin, bien que cela soit considéré comme secondaire, il convient de préciser que l’hydrogène sulfuré s’attaque aussi massivement aux composants électriques et électroniques, rendant la plupart des objets de ce type inutilisables en quelques semaines. Le problème est donc grave, car il affecte la santé publique, l’économie, et plus globalement le modèle de développement des territoires insulaires caribéens, dont le moteur est l’activité touristique.

4. Quelques questions essentielles doivent être posées 

– Comment évacuer les algues sargasses sans incommoder les populations et altérer le milieu ?

– Comment les éradiquer ?

– Où les stocker en préservant l’écosystème alentour ?

– Comment les valoriser (engrais, polymères, énergie) ?

Cette dernière question est essentielle car, en Martinique, comme à Sainte-Lucie, par exemple, des industrielles ont transformé les algues sargasses en engrais et s’en servent aujourd’hui, soit pour amender directement les sols, soit comme complément dans le cadre d’un amendement des sols. Le problème c’est que les algues, fixant par bioaccumulation, tout ce qu’elles trouvent dans l’eau de mer, elles renferment des teneurs en métaux lourds (arsenic, plomb, cuivre, mercure, etc.) relativement importantes, ce qui fait craindre une pollution des sols.

©Hélène Valenzuela / AFP

©Hélène Valenzuela / AFP

L’autre solution, qui semble donner des résultats intéressants, est leur transformation en polymères. L’entreprise Algopack, par exemple, a testé la réalisation d’objets usuels, comme par exemple, des objets décoratifs, réalisés à partir d’algues sargasses. Enfin, la solution qui fait rêver la communauté scientifique consisterait à valoriser énergétiquement les algues sargasses. Les essais de méthanisation n’ont, à ce jour, pas donné de résultats probants, mais ces derniers se poursuivent…

Conclusion :

Face au fléau que représente aujourd’hui l’échouage massif et constant des algues sargasses, les territoires caribéens devraient être unis et proposer des solutions visant à transcender le problème en solution. Ne serait-ce qu’au niveau de notre communication, nous ne devons plus présenter les algues sargasses comme un fléau, mais comme une opportunité ; à charge pour nous, de trouver le déclic qui nous fera passer de l’ombre la lumière…de la crise à la manne.

Pr Pascal Saffache et Dr Fabiola Nicolas-Bragance.

Bibliographie

Couture Jean-Yves, Simard Nathalie. 2007. Évaluation préliminaire des risques potentiels d’introduction d’espèces non indigènes dans les eaux de la côte est canadienne par l’intermédiaire des caissons de prise d’eau des navires. Québec : S.N., Rapport (manuscrit) canadien des sciences halieutiques et aquatiques, Direction régionale des sciences Pêches et Océans Canada, 25 p.

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1 Commentaire

  1. MARECHAL Jean-Philippe

    Il y a beaucoup de fausses affirmations dans cet article et beaucoup d’erreur.

    D’abord, les sargasses ne sont absolument pas invasives. Les espèces invasives répondent à des critères biologiques et écologiques précis, et présentent des aptitudes à l’adaptation à un nouvel environnement remarquables. Il ne s’agit pas du tout de cela pour les sargasses qui sont des espèces d’algues connues depuis très longtemps et qui dérivent de façon totalement passive avec les courants marins. Ces algues ne colonisent certainement pas les milieux côtiers et arrivent dans les Petites Antilles car transportées par les masses d’eau, et poussées par les vents.

    Ensuite, ces algues ne se développent pas sur le littoral, mais s’échouent et meurent, puis se dégradent sous l’effet de la décomposition bactérienne, ce qui affecte les écosystèmes côtiers et les populations riveraines.

    Il ne s’agit en aucun cas d’une invasion biologique, mais d’influx liés à la biomasse importante de ces algues dans l’atlantique équatorial.

    Concernant les interrogations présentées :
    1) ces algues ne prennent certainement pas naissance à l’embouchure de l’Amazone. D’ailleurs, aucune détection de sargasses à l’embouchure de l’Amazone n’a été faite jusqu’à maintenant. Par contre, elles sont régulièrement en contact avec les eaux du panache de l’Amazone qui s’étend à plusieurs centaines de kilomètres de son embouchure au Brésil.
    2) il y a des éléments de réponse quant aux facteurs qui favorisent la croissance de ces algues dans l’atlantique équatorial. Leur croissance s’arrête lorsqu’elles atteignent les îles et les baies où elles finissent par mourir et se dégrader.
    3) les sargasses sont un problème environnemental lorsqu’elles s’échouent sur les côtes des îles. Au large elles constituent un écosystème très productif.
    4) le cycle de transport et la saisonnalité des zones d’accumulation observées au nord du Brésil et au large du Liberia a été documenté.

    La question de l’éradication propre aux espèces invasives comme les rats sur certaines îles ou certains insectes n’est absolument pas appropriée pour la question de la gestion des échouages de sargasses. Les raisons de leur « expansion » ne sont pas liées à l’absence de « brouteurs prédateurs » ! Ces questions se sont posées pour le problème d’invasion du poisson-lion dans les récifs et milieux côtiers depuis 2011, et ne sont pas transposables à la question des sargasses !

    Ces algues ne trouvent pas de conditions favorables à leur développement dans les eaux côtières à proximité des îles. Au contraire, elles finissent par s’échouer et se dégrader. Par ailleurs, ces algues étant contaminées par des métaux lourds, notamment l’arsenic, la chlordécone après 24h dans le fond des baies contaminées, etc. sont impropres à leur valorisation directe, notamment comme engrais ou compost.

    Dans le chapitre « Présentation des algues », le genre sargassum est effectivement un genre problématique dans les zones récifales de certains secteurs des Antilles. Cependant, les sargasses qui nous préoccupent dans les échouages sont deux espèces pélagiques très bien connues, c’est à dire qu’elles se développent en pleine mer et ne sont pas attachées au fond comme les autres espèces appartenant à ce genre.
    Par ailleurs, les algues du genre Dictyota ou Lobophora sont des algues qui se développent en réponse à la qualité des eaux côtières. Les algues sargasses pélagiques prennent naissance bien au large des îles et ne sont pas la conséquence de la dégradation des eaux côtières. La qualification d’espèces prédatrices est complètement inappropriée.

    Les deux espèces qui composent les échouages sont Sargassum natals et Sargassum fluitans. Cette donnée est connue depuis le début des échouages en 2011. L’état des connaissances va même plus loin que la simple identification des deux espèces, qui est relativement simple, contrairement à ce qui est écrit dans cet article. C’est même la forme S. Natals VIII qui était majoritaire au début des échouages. L’identification des espèces ne nécessite pas d’analyses génétiques. Toutefois, des formes intermédiaires qui pourraient correspondre à des hybrides, pourraient être identifiées par la génétique.

    S. Nations et S. Fluitans ne sont pas des algues strictement inféodées aux eaux tropicales. La mer des sargasses, composée de ces algues, dans l’atlantique nord n’offre pas de conditions tropicales !

    Dans le chapitre 2, la zone d’accumulation des sargasses dans l’atlantique équatorial ouest n’est pas exactement au large du Brésil, mais au nord dans la zone de rétroflexion du courant du Brésil, ce qui situe cette zone de consolidation plutôt à l’est de la Guyane française ana le secteur 45°O 8°N. La seconde zone d’accumulation n’est pas au large du fleuve Congo, mais en face de la zone allant de la Guinée au Libéria.

    L’affirmation de la constitution des zones d’accumulation est complètement fausse. Ces zones d’accumulation sont dues à la configuration des courants océaniques et de leur saisonnalité. Il est possible que l’Amazone et les fleuves africains contribuent, comme d’autres facteurs, à une croissance plus rapide des algues dans ces secteurs, mais aucune preuve scientifique ne permet aujourd’hui de l’affirmer.

    Les embouchures de ces fleuves ne constituent pas des zones de nurserie pour les algues. Par ailleurs, le concept de nurserie est incorrect pour la question des sargasses.

    Il semblerait effectivement qu’il y ait des perturbations dans le régime des courants marins, mais rien n’est encore clairement démontré, étant donné la variabilité inter annuelle des courants ainsi que leur saisonnalité.

    Chapitre 4 :
    La question de l’éradication des sargasses est complètement absurde…
    La question de la valorisation doit être traitée avec précaution étant donné la contamination de ces algues lorsqu’elles s’échouent et quand elles restent plus de 24h dans les fonds de baies.

    Dr Jean-Philippe Maréchal
    Ecologue des milieux marins tropicaux

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