Irma ou Maria catalyseurs de coopération dans l’Arc Caraïbe

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©Martin Bureau / AFP

Anthony Etelbert, Docteur en Anthropologie et Ingénieur-urbaniste livre son analyse sur l’après Irma et Maria, et plaide pour la légitime « reconstruction » des îles touchées « dans une coopération dans l’aire caribéenne ». « Il s’agit de mettre en commun une ingénierie urbaine et technique faisant la part du savoir de chacun ; pour renforcer ce lien dans ce bassin de communauté de destin historique et géographique ».

Le cyclone Irma a commencé dès le 6 septembre 2017 son œuvre destructrice du fait de sa nature, en parcourant l’Arc de la Caraïbe.  Et les iles qui avaient été épargnées ont subies pleinement les ravages ce 19 septembre de Maria, comme la Guadeloupe et la Dominique.

Dans les médias, la détresse des habitants de Saint-Martin revenait en boucle, un peu moins celle des habitants de Saint Barthélémy, et encore moins les territoires hors du giron français.

Le silence régnait sur les Etats de Montserrat, Saint-Kitts et Nevis, Turk et Caïcos, les Iles Vierges, Barbade et Antigua, Haïti, Porto Rico, et Cuba, et pourtant les ravages étaient tout aussi importants

C’est hélas la période dépressionnaire à laquelle est confrontée dans un rituel immuable et annuellement l’arc Caraïbe, tel un bouclier tendu vers l’Atlantique protégeant l’Amérique Centrale en quelque sorte. Ce continuum insulaire de la Caraïbe pour mémoire, est construit identitairement sur le même socle des méfaits historiques de l’esclavage des Métropoles respectives, anglophones, hispanophones, et francophones.

La Caraïbe de ce fait a engrangé en richesse des identités conceptuelles qui sont identiques à celles de l’Europe. En substance, il serait paradoxal de ne pas s’inscrire dans le défi de la reconstruction après les conséquences de ces évènements cycloniques, dans un processus de Gouvernance à l’image de la construction européenne.

A cela près que l’instance de Gouvernance de la structure collective de reconstruction, soit exempt de l’immobilisme de l’unanimité comme mode de décision.

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Prompt à dégainer pour contrebalancer les critiques quant à l’imprévision, le Président de la République a été contraint à un déplacement inopiné. Et sa visite s’en est suivie très rapidement par l’adoption d’un Décret n°2017 -1335 en date du 12 septembre 2017 portant création d’un Comité et désignation d’un délégué interministériel pour la reconstruction de l’ile de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy.

Si on se réfère à la seule reconstruction de Saint-Martin, il faut s’interroger quant à l’utilité de la Communauté et Marché commun des Caraïbes, comptant 15 pays (CARICOM), de l’Association des Etats de la Caraïbe, et du programme de coopération « INTERREG V Caraïbes »

Et que dire notamment de l’article 15 de la proposition de loi adoptée sous le n° 2016-1657 du 5 décembre 2016 relative à l’action extérieure des collectivités territoriales et à la coopération des outre-mer dans leur environnement régional du Député Serge Letchimy

Cette énumération, atteste que de nombreuses institutions disposent de la légitimité pour contribuer à la reconstruction dans une coopération dans l’aire caribéenne. Il s’agit de mettre en commun une ingénierie urbaine et technique faisant la part du savoir de chacun ; pour renforcer ce lien dans ce bassin de communauté de destin historique et géographique.

Il serait en effet très culpabilisant de laisser dans leur solitude et la relative modestie de leurs moyens, les habitants des iles voisines à celle de Saint-Martin. Il y a là l’occasion d’un renforcement sans commune mesure de l’échange entre les peuples pour imaginer à la fois une trame urbaine et un mode d’habiter durable et capable de soutenir la violence des vents.

Car si certaines iles ont été épargnées il n’en demeure pas moins utile de s’essayer à concevoir des « Case à cyclone » comme cela fut jadis. Et en ce qui concerne Saint-Martin, la dévastation pourrait être une opportunité pour planifier un mode d’habiter plus conforme aux conditions climatiques, mais également pour en renforcer l’attrait touristique.

Il s’agit d’exprimer un plaidoyer pour une conférence de la reconstruction de l’Arc Caraïbe sur des principes partagés, et d’une réflexion sur la nature de la reconstruction avec la mesure que nécessite la récurrence des phénomènes climatiques.

Indéniablement, à la lecture de l’article de la Géographe Virginie DUVAT-MAGNAN « Irma préfigure les cyclones du futur que l’on attend plus intenses ». Il faut donc s’attendre à l’avenir à des désastres de nature à rendre difficile une vie sociale et économique dans ces territoires.

L’avènement des cyclones est-il pour autant un phénomène climatique récent, ou existait-il déjà à la période précolombienne, et au-delà de cette première approche, il faut également s’interroger sur l’étendue des dégâts.

Il n’est pas trop tôt d’envisager une perspective d’émigration climatique, vers l’Europe, les Amériques et avec certitude l’Afrique par le fait d’une ascendance ethnoculturelle toujours présente dans l’inconscient collectif des peuples constitutifs de Caraïbes

Dans son ouvrage intitulé « Hypothèses sur l’évolution de la végétation littorale des Petites Antilles depuis l’époque précolombienne : le cas de la Martinique » Philippe JOSEPH explique que le couvert végétal protégeait la cote de l’érosion.

A l’époque précolombienne et pendant les premiers temps de la colonisation l’ensemble des îles de l’arc antillais possédait un couvert végétal forestier dense, austère, impénétrable et continu du littoral aux sommets (BALLET, 1896). Les Caraïbes naturellement ont opéré quelques ouvertures pour la culture de plantes alimentaires, dans des modalités bien éloignées de celles des colons venus plus tardivement occuper ces territoires insulaires des Indes Occidentales. La Martinique comme toutes les autres îles était couverte d’épaisses sylves de la zone littorale jusqu’à leur limite supérieure d’extension qui se situe en moyenne vers 800 mètres d’altitude (MOREAU, 1987, manuscrit inédit de 1618-1620).

C’est sous les effets de la colonisation au travers qu’a eu lieu la déforestation, des arbres côtiers, les fameux « bois debout » en raison de leur hauteur, utilisés notamment pour l’usage des mats des navires.

Cette déforestation de la frange côtière par la colonisation appelée les 50 pas géométriques, n’est rien d’autre qu’une part du domaine public maritime naturel de 81,20m. Cette zone dans le système métrique démarre à compter de la dernière vague échouant sur le littoral.

Le peuplement de cette bande côtière est la résultante de l’iniquité dans la réforme agraire obligeant les anciens esclaves à investir cet espace sans réel statut. C’était l’unique espace de liberté sur lequel une tolérance était admise pour habiter par rejet des colons notamment à cause du danger de la proximité de : la mer.

Aujourd’hui par un revirement de circonstances comme en connaît bien souvent l’activité économique, ces espaces jadis dédaignés sont devenus la proie d’investisseurs touristiques à l’image de la situation de Grand Baie en Guadeloupe.

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Longtemps délaissé à l’apanage des populations les plus modestes dans des activités économiques interlopes, un processus de réappropriation par éviction des résidents de Grand Baie est en court. Le changement de paradigme met en évidence l’attrait spéculatif de ces espaces jadis négligés.

La beauté existante de cette bande des 50 pas géométriques devient un enjeu social et économique, au prix de l’expulsion de ses occupants.

Dans la dynamique de la reconstruction, il est souhaitable d’imaginer une forme alliant la sphère publique garante de l’intérêt général, et la sphère privée pour son obsession à l’efficience. La forme de société d’économie mixte semblerait la plus appropriée pour la phase opérationnelle, à condition qu’elle soit enrichie par les autres acteurs caribéens, porteurs aussi d’une technicité en matière de constructions anticycloniques.

A cet égard, le Conseil Régional de l’Ordre des Architectes de la Guadeloupe se propose de mettre son expertise au service de ce grand chantier de la reconstruction, car ce ne peut être l’œuvre d’un homme seul se privant des compétences endogènes.

Dans le prolongement de l’organisation structurelle, se pose la définition des principes constructifs. Il s’agit de recomposer un couvert végétal dans la même temporalité que la recomposition du tissu urbain. Et pour ce faire, l’Etat au travers de la défiscalisation dans les Antilles françaises, ayant encouragé toutes les dérives doit retrouver son pouvoir régalien, c’est-à-dire exercer son contrôle de légalité.

Il en devra cette fois être question de la mise en cause pénale des agents de l’Etat du défaut de vérification, car la mort des compatriotes des classes sociales les plus modestes vivant sur les bande des 50 pas géométriques ne devrait pas souffrir d’indulgence.

Mettre un terme à l’aventure des « mercenaires » de la fonction publique d’Etat chasseurs de primes, avantages et autres bénéfices au détriment de la rigueur dont ils font preuve en Métropole.

En substance, il serait vital d’initier une synergie des savoirs faire, pour offrir une Plan urbain Durable à l’Arc Caraïbe avec toutes ses composantes identitaires. En cela la représentation française pourrait endosser cette légitimité, dès lors que son approche soit exempte de l’exclusive de la pensée conceptuelle.

Les ravages des cyclones Irma et Maria attestent de l’urgence de solidarité locale et extra territoriale. Il y a aussi à apprendre de l’autre en s’inspirant de l’ouvrage d’Hassan Fathy « Construire avec le peuple ».

Antony Etelbert, Docteur en Anthropologie

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