EXPERTISE. Urbanisme : Quelques clés pour appréhender la créolisation urbaine à la Martinique

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Maison de bourg traditionnelle au Carbet rénové avec des fenêtres en PVC au R+1 ayant conservée des traces de son ancien balcon ©Cap Nord

Le code de l’urbanisme édicte les règles générales d’aménagement qui s’appliquent à une ville ou à un territoire. Les outils de planification que sont les plans locaux d’urbanisme (PLU), les schémas de cohérence territoriaux (SCOT), ou encore le schéma d’aménagement régional (SAR), sont des instruments réglementaires élaborés par les collectivités territoriales conformément au code de l’urbanisme. 

Cynthia Jean-Baptiste, Cadre à Cap Nord et Doctorante en Aménagement, et Pascal Saffache, Professeur des Universités en Aménagement, expliquent la créolisation urbaine à la Martinique. 

Des documents de planification sectorielle viennent compléter ces outils ; on peut citer – de façon non exhaustive – le Schéma Directeur et d’Aménagement des Eaux (SDAGE), le Plan de Prévention des Risques Naturels (PPRN), le Schéma Régional de Cohérence Ecologique (SRCE), ou encore le Schéma des Carrières de la Martinique. Ces différents outils mis en place par le législateur permettent d’initier le développement économique, la préservation de l’environnement, la mobilité, la politique du logement…dans le cadre d’un aménagement durable de l’espace. La culture n’est pas en reste puisqu’elle est généralement abordée dans les diagnostics de ces documents réglementaires, sous l’angle patrimonial.

La planification urbaine française obéit donc à une réglementation juridique spécifique qui relève du code de l’urbanisme et qui n’offre que peu de possibilités d’appréhender le territoire de façon immatérielle ou sensible. Il convient donc ici de s’interroger sur les questions culturelles et in fine identitaires que sous-tend l’aménagement de l’espace. La notion de « créolisation urbaine » sera donc abordée pour comprendre l’évolution de l’aménagement du territoire martiniquais.

La proxémie est une discipline scientifique qui étudie l’organisation de l’espèce humaine dans son espace. L’homme agit sur son espace à différentes échelles et selon plusieurs déterminants : sociaux, géographiques, techniques…mais il y a aussi une dimension immatérielle à considérer. La culture constitue ainsi un paramètre important dans l’observation du rapport de l’homme à son espace.

La Maison Taïlamé au Carbet inscrit aux Monuments Historiques ©Cap Nord

La Maison Taïlamé au Carbet inscrit aux Monuments Historiques ©Cap Nord

La Martinique s’est structurée culturellement autour de son histoire « créole ». Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, ou encore Raphaël Confiant sont quelques-uns des auteurs à s’être interrogés sur l’identité martiniquaise ou antillaise.

La Martinique a d’abord été occupée par les amérindiens, puis vinrent les colons européens qui ramenèrent de force des populations africaines. Suite à l’abolition de l’esclavage en 1848, les populations serviles africaines furent progressivement remplacées par des populations d’origine indienne et asiatique ; par la suite, l’immigration syrienne et lybanaise introduit une nouvelle donne culturelle. L’identité martiniquaise s’est donc forgée, s’est donc enrichie, de ces rencontres au fil de son histoire ; la culture martiniquaise est donc le fruit de ces mélanges.

Le processus conceptuel de « créolisation », développé principalement dans la littérature, propose donc de comprendre cette identité particulière qui s’est construite sans référence commune. Elle s’est bâtie, inventée, autour de cultures venues d’ailleurs.

L’insularité est considérée comme une donnée décisive dans le processus de créolisation. Édouard Glissant en faisant référence au caractère insulaire de la Martinique indique cette contradiction entre la limitation géographique de l’espace et la capacité de ce dernier à se renouveler en permanence. L’espace devient alors le reflet de cette identité en construction, en mouvement…. Christine Chivallon rappelle que « la ville créole restitue à l’urbaniste qui voudrait l’oublier les souches d’une identité neuve : multilingue, multiraciale, multi-historique (…) ».

Une analyse macro-architecturale et paysagère des communes de l’île permet d’apprécier leur évolution. Les villes ont été construites autour de centre-bourg ou de quartiers anciens qui tentent aujourd’hui de se renouveler pour favoriser leur attractivité. L’implantation de nouvelles constructions dans le bâti ancien et dans les paysages existants interpellent, car les caractéristiques de l’habitat créole typique (par exemple la case, la maison coloniale, ou encore le jardin créole) sont délaissées pour des constructions modernes qui ne s’intègrent pas dans l’existant. Il est souvent observé un clivage entre l’habitat ancien et nouveau, tant en termes de typologie que de confort ; certaines constructions reprennent en outre des caractéristiques architecturales propres à d’autres territoires, en particulier continentaux. On aboutit ainsi à un mélange de styles architecturaux qui confirment le caractère sensible du territoire à la diversité et au monde. L’architecture des villes martiniquaises est un mélange « d’enracinement et d’errance » à la recherche d’une identité bafouée car renvoyant à un passé douloureux.

Logements au Robert mêlant l’architecture moderniste récente et la case traditionnelle ©Cap Nord

Logements au Robert mêlant l’architecture moderniste récente et la case traditionnelle ©Cap Nord

Le triptyque insularité/identité/résilience est donc déterminant pour une compréhension des dynamiques urbaines et rurales à la Martinique. Ce triptyque se reflète à travers différentes échelles qui font des villes martiniquaises des entités en mouvement constant, où se mêlent à la fois la modernité et les traces du passé. Ce triptyque, qui place l’identité comme vecteur central, est le cœur de la définition de la créolisation urbaine.

Le changement climatique, visible à travers l’érosion côtière, sous-tendra encore un peu plus la notion de résilience, de renouvellement urbain, et la notion de créolisation sera plus globalement magnifiée par les défis environnementaux avenirs.

Pour conclure, le territoire créole (donc insulaire et labile) oblige à repenser l’organisation urbaine dans un contexte réglementaire qui répond peu aux problématiques contemporaines et pas du tout aux problématiques futures, car les outils de planification réglementaire ont été élaborés dans le but de répondre à une codification rigide de l’aménagement. Ces outils n’offrent malheureusement pas toutes les clés de lecture des dynamiques en cours. La créolisation urbaine favorise ainsi une compréhension sensible de l’île, où l’identité s’appréhende comme un déterminant essentiel en vue de trouver des solutions pérennes de développement urbain et rural.

Cynthia Jean-Baptiste et Pascal Saffache. 

Bibliographie
–       CHIVALLON, C. (1996). Eloge de la « spatialité »: conceptions des relations à l’espace et identité créole chez Parick Chamoiseau. Récupéré sur Persée.

–       GLISSANT, E. (2002). Le discours antillais. Folio essais. Paris

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