[Edito d’Erick Boulard] Menaces de marronnage sur l’Université des Antilles

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Après la scission de la Guyane, l’université des Antilles est aujourd’hui à la croisée des chemins. Son unité voire sa survie sont en jeu. En cause un rééquilibrage budgétaire favorable au pôle Guadeloupe dénoncé par les représentants et les élus martiniquais. La menace de marronnage est- elle réelle ? L’UA a-t-elle fait long feu ? Rien n’est moins sûr. Eclairage.

Acte fondateur
Cela semble loin quand en mars 2014 Josette Borel-Lincertin, alors présidente de la région Guadeloupe et son homologue martiniquais, Serge Letchimy posait l’acte fondateur de l’Université des Antilles portée par les pôles autonomes de Guadeloupe et de Martinique. Une entente cordiale qui mettait fin – en tout cas entre parenthèse- aux rumeurs persistantes d’une volonté de séparation déjà évoquée entre le pôle Guadeloupe et celui de Martinique. A cette occasion, le journal local « France-Antilles » avait titré « Université : menm biten, menm bagay».

Le traumatisme guyanais
Il faut dire que cette union revenait de loin puisqu’elle venait de subir l’onde de choc de la scission du pôle guyanais. Un démembrement voulu par les enseignants et les étudiants guyanais relayés au plus niveau de l’Etat par la ministre de la Justice d’origine guyanaise, Christiane Taubira, dont l’influence, semble t-il, a beaucoup pesé dans ce dossier sur la décision du gouvernement de l’époque. Le pôle guyanais reprochait à la direction centrale de feue l’université Antilles-Guyane (UAG) d’être le parent pauvre de cette communauté universitaire sous tutelle antillaise. Les guyanais dénonçaient aussi le manque de maîtrise de son pôle sur son propre fonctionnement et développement. Des problématiques de développement liées au rayonnement de l’université sur les pays voisins du territoire sud-américain et de la transition démographique de la Guyane, dont la population devrait doubler d’ici 2030. Dès lors, la rupture était consommée et la Guyane obtenait très rapidement son université de plein exercice.

Le spectre du rectorat Antilles-Guyane
Cette émancipation guyanaise a été plutôt mal vécue aux Antilles et le spectre du démantèlement subi des années plus tôt avec le rectorat Antilles-Guyane a ressurgi. En effet, à la suite des grèves de la communauté scolaire en Guadeloupe, cette institution située en Martinique s’est scindée en trois entités avec la mise en place d’un rectorat dans chacun des territoires. Si la tentation d’une séparation a traversé certains esprits, elle n’a pas dépassé le stade des intentions et des menaces. Mue par la volonté des collectivités locales et par la majorité de la communauté universitaire, l’université des Antilles prenait finalement corps avec à sa tête une jeune martiniquaise, Corinne Mencé-Caster. Cette dernière dont l’ambition avérée était de « disposer d’un système universitaire ambitieux pour développer nos territoires, promouvoir et insérer nos jeunes » se heurtera à des résistances hors et au sein même de l’université avec notamment l’affaire Céregmia. Corinne Mencé-Caster jettera finalement l’éponge après deux ans de mandat, écoeurée par cette gangrène et le peu de soutien qui lui sera apporté dans son combat.

Rééquilibre budgétaire en faveur de la Guadeloupe
Cependant, en dépit de ces avatars et quoique chancelant, l’édifice a tenu. Jusqu’ici. L’université des Antilles se dote d’un nouveau président en la personne de Eustase Janky, un Guadeloupéen professeur de médecine en gynécologie obstétrique, réputé être très consensuel. Une présidence guadeloupéenne attendue puisque les statuts de l’UA prévoient une présidence tournante. Mais, celui-ci doit aujourd’hui faire face à une sérieuse crise qui menace l’unité de l’institution. En janvier déjà, il avait du essuyer la fronde des représentants martiniquais de son conseil d’administration qui lui reprochaient de ne pas respecter l’autonomie des pôles contenue pourtant dans le statut de l’UA.
Belote et rebelote et même dix de der s’il est permis de s’exprimer ainsi. Une nouvelle fois cet attelage déjà fragile va être soumis à rude épreuve. Il est reproché au pouvoir central une entorse à l’autonomie du pôle Martinique avec la répartition de la masse salariale qui désavantage nettement la Martinique, selon les représentants de ce territoire. En effet, voté à la majorité du conseil, le budget prévoit un rééquilibrage de 7 millions d’euros environ sur une période de dix ans– à raison d’un peu plus de 600 000 euros par an – au profit de la Guadeloupe. La part martiniquaise passant de 40% à 33%. Ce budget prévoit également d’affecter les postes vacants du pôle Martinique à la Guadeloupe. Un projet qui se justifie, selon les membres de la majorité du conseil d’administration, en raison d’un effectif plus important en Guadeloupe (plus de 6 000 étudiants), contre un peu plus de 4 000 en Martinique.

Principe d’équité
« Décision inacceptable et arbitraire », s’emportent les représentants martiniquais qui dénoncent le caractère inéquitable des transferts envisagés. Ils ont reçu le soutien des élus de la Collectivité territoriale de Martinique (CTM) qui, réunis en séance plénière fin novembre, ont adopté à l’unanimité, une motion fustigeant cette redistribution inique et se prononçant pour « une université qui défend la pérennité et le développement du pôle Martinique afin d’assurer aux étudiants les meilleures conditions d’enseignement ». La CTM, tout comme la région Guadeloupe sont des partenaires institutionnels et financiers de l’UA. Bref, pour les représentants comme pour les élus martiniquais, la survie du pôle Martinique au sein de l’université est en jeu. Car déjà des deux côtés, des voix s’élèvent pour réclamer une séparation totale des deux pôles avec les risques qui en découleraient de devenir des « micro -universités », comme le redoutait en son temps Corinne Mencé-Caster.
Autant donc dire qu’aujourd’hui les deux parties, si elles veulent préserver l’unité de l’UA sont condamnées à s’entendre et à faire prévaloir le principe d’équité en tentant d’habiller Paul, sans déshabiller Pierre. Car s’il est vrai qu’on n’est pas sûr que l’union fait la force, on peut prétendre en revanche que la faiblesse et la division ne permettent guère d’avancer. Il en va de l’avenir de la jeunesse de ces territoires.

Erick Boulard

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