Référendum en Nouvelle-Calédonie : « Souveraineté et République, ça se conjugue », estime Philippe Gomes

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Philippe Gomès, leader du parti non-indépendantiste Calédonie Ensemble et député de la 2ème circonscription de Nouvelle-Calédonie ©La Dépêche de Nouvelle-Calédonie

Ce samedi 6 octobre 2018, le parti non-indépendantiste Calédonie Ensemble célébrait son 10ème anniversaire, à l’occasion d’un Congrès festif au Kuendu Beach. Lors de sa prise de parole, qui aura duré plus d’une heure, le fondateur et leader du mouvement, Philippe Gomès a adressé bon nombre de messages. Au moins deux à retenir. Le premier aux indépendantistes, que le député de la deuxième circonscription engage à renoncer à l’idéal d’une indépendance pleine et entière. Le deuxième, à une partie du camp loyaliste, à qui il demande de reconnaître la réalité du peuple Calédonien.  Interview réalisée par nos partenaires de La Dépêche de Nouvelle-Calédonie.

Ça fait 10 ans que Calédonie Ensemble existe maintenant, quel bilan faites-vous de ces 10 ans d’existence ?

Il y a 10 ans, on s’était promis plusieurs choses lors du congrès fondateur. La première chose, c’est de devenir un grand parti pluriethnique, populaire, présent partout dans le pays. Je dirais que le contrat est rempli puisque nous sommes la première formation politique de Nouvelle-Calédonie aujourd’hui.

La deuxième promesse qu’on s’était faite, c’est d’être un parti de transformation économique et sociale du pays. Je crois que l’ensemble des réformes qui ont été rappelées : les allocations familiales de solidarité, l’inscription des récifs au patrimoine mondial de l’humanité, le Médipôle, la loi anti-trust, le projet Éducatif etc… Tout ça prouve qu’on a aussi tenu notre promesse de transformer en profondeur la société calédonienne.

Et puis enfin, la troisième promesse qu’on s’était faite, lors de ce congrès, c’était de dire qu’on serait le mouvement du dialogue avec les indépendantistes. C’est ce qu’on a dit il y a 10 ans, parce qu’on considère que la paix ne peut être maintenue et développée dans notre pays qu’à partir du moment où il y a dialogue entre ceux qui ont des convictions différentes. Ce dialogue, on l’a encore illustré, c’est quelque chose qui fait partie de notre ADN, ne serait-ce qu’en adoptant la Charte des Valeurs Calédoniennes et le bilan politique partagé de l’accord, dans le cadre du groupe qui a été créé par le premier ministre, et auquel participaient Calédonie Ensemble et les indépendantistes.

Donc conclusion, je crois que sur ces 3 thèmes, sur ces 3 engagements, on a vraiment fait en sorte de ne pas dévier de la route, du cap que nous avions fixé à l’origine.

C’était également une occasion pour vous de parler du Référendum. Vous avez dit que ce Référendum ouvrirait une nouvelle page de notre Histoire. Qu’est-ce que ça veut dire ? 

Ce Référendum, le 4 novembre, sera la date la plus importante depuis la prise de possession le 24 septembre 1853. Pourquoi ? Parce que le 24 septembre 1853 c’est là qu’a été créé le lien de souveraineté entre la France et la Nouvelle-Calédonie, c’est-à-dire un lien d’autorité. C’est la prise de possession qui a instauré la souveraineté française en Nouvelle-Calédonie. Pour la première fois, 165 ans après, le 4 novembre prochain, on va passer d’un lien d’autorité à un lien de souveraineté démocratiquement choisi par le peuple, parce que c’est le peuple, qui en mettant un bulletin dans l’urne, va décider le 4 novembre, s’il reste dans la République, ou s’il en sort.

C’est donc le peuple qui décidera si la souveraineté française a vocation à continuer à s’exercer en Nouvelle-Calédonie, donc c’est une nouvelle étape, énorme, fondamentale de notre Histoire, qui refonde les relations de souveraineté entre la France et la Nouvelle-Calédonie. Et comme cette nouvelle étape sera écrite, très probablement avec un résultat très large, de 70% de « non » à l’Indépendance, ça veut dire aussi que cette nouvelle étape, elle doit nous conduire à envisager, indépendantistes et non-indépendantistes, l’avenir au sein de la République, construire la poursuite de notre émancipation politique au sein de la République. Cet avenir, il ne s’écrira pas à l’extérieur de la République. Donc, en ça, je crois qu’il faut que l’on se rende bien compte que rien ne sera plus comme avant, au soir du 4 novembre.

Dans votre discours, vous avez fortement engagé le camp indépendantiste à renoncer à l’idéal d’une souveraineté pleine et entière, et en même temps, vous nuancez un peu en disant je cite : « Souveraineté et République, ça se conjugue ». C’est-à-dire ? 

La souveraineté pleine et entière, c’est un concept qui vient des années 60. C’est le concept de la grande vague de décolonisation qui a permis à un certain nombre de pays qui étaient dans le giron du Portugal, de l’Angleterre, de la France, de l’Allemagne, etc… en Afrique et ailleurs, de devenir des États indépendants. Cette souveraineté pleine et entière elle correspondait à l’état du monde de l’époque, la philosophie politique de ce moment-là de l’Histoire. Mais on est aujourd’hui au 21èmesiècle, on est en 2018. Cette philosophie politique, pour un petit pays comme la Nouvelle-Calédonie, ne correspond plus à la nécessité ni historique, ni concernant les conditions de vie du peuple.

Comment prétendre exercer des compétences régaliennes pour lesquelles on n’a ni les moyens d’exercer, ni les hommes pour l’exercer ? Comment prétendre les exercer dans un cadre d’indépendance et d’impartialité indispensables ? parce que ce sont des compétences de sécurité intérieure, police, justice, gendarmerie, extérieure, défense et armée ! Comment garantir l’Indépendance et l’impartialité avec un petit pays de 300 000 habitants ? Alors qu’on voit très bien comment rapidement ces forces de sécurité servent le clan au pouvoir et non plus le peuple, dans des dizaines et des dizaines de pays à l’échelle de la planète ? Donc il faut accepter de considérer qu’un chemin a été accompli. L’identité Kanak est aujourd’hui reconnue, la légitimité des autres communautés aussi, on se gouverne nous-même, le rééquilibrage a produit des fruits partout dans le pays, et faire muter cette revendication de souveraineté pleine et entière vers l’acceptation d’une souveraineté partagée de manière définitive entre la France et la Nouvelle-Calédonie.

©Albert Hubert

©Albert Hubert

Les indépendantistes ont déjà fait muter leurs revendications. Regardez, dans les années 70, seul le peuple autochtone pouvait décider de l’indépendance ou pas du pays. Ils ont accepté que les autres citoyens du pays, en 1983 et en 1988 ; c’est la poignée de main, puissent aussi décider de l’Indépendance. C’est comme ça qu’une majorité de non-kanaks voteront le 4 novembre.

Puisque ce chemin-là a été accompli, qu’ils ont accepté de partager le droit à l’auto-détermination avec les autres citoyens du pays, il faudra qu’ils acceptent de partager de manière définitive la souveraineté avec la France. Parce que oui, on peut être souverain, décider de quasiment tout, tout en restant au sein de la République, et croyez-moi, rester au sein de la République par les temps qui courent c’est quand même une bonne assurance face à un certain nombre de risques que le monde actuel présente.

Vous adressez un message à une partie du camp loyaliste, à qui vous dites en somme « cessez d’ignorer l’existence et la réalité du peuple calédonien », et vous ajoutez : « ce peuple, c’est notre avenir ». 

Oui, le peuple calédonien c’est la seule manière pour nous de sortir par le haut de l’Histoire qui a voulu qu’on ait, dans notre pays, un peuple autochtone, qui était là depuis 3000 ans, et des peuples venus d’ailleurs, qui ont contribué à la mise en valeur de ce pays. Comment aujourd’hui, face à cette Histoire, essayer de prendre un peu de hauteur ? Eh bien, en favoriser l’émergence d’un peuple calédonien ! On a déjà créé la citoyenneté calédonienne, c’est une bonne chose, on a de plus en plus mis en valeur les différentes cultures, c’est aussi une bonne chose. Ce peuple va se prononcer le 4 novembre !

Le métissage, biologique, culturel, de plus en plus fait son œuvre dans notre pays, donc l’avenir du pays, il est au travers de l’émergence de ce peuple, et de la souveraineté de ce peuple. Et quand je dis « peuple », et que je dis « souveraineté », je ne dis pas « extérieur de la République », je dis « peuple et souveraineté dans la République ». Comment ça s’appelle ? Cela s’appelle une « petite nation ». Vous savez, Jacques Lafleur, ici, il y a 40 ans, disait exactement ceci : « La Nouvelle-Calédonie est une collectivité multiraciale au dosage harmonieux, une véritable petite nation au sein de la nation française, et nous entendons la conserver en tant que telle ». Donc vous voyez, même un leader non-indépendantiste affirmé, qui aura incarné la résistance pendant les évènements, n’avait pas peur d’utiliser le mot « petite nation ».

Les différents leaders indépendantistes et non-indépendantistes calédoniens, réunis autour du Premier ministre et de la ministre des Outre-mer, lors du dernier Comité des Signataires avant le référendum du 4 novembre, en mars 2018 ©Outremers360

Les différents leaders indépendantistes et non-indépendantistes calédoniens, réunis autour du Premier ministre et de la ministre des Outre-mer, lors du dernier Comité des Signataires avant le référendum du 4 novembre, en mars 2018 ©Outremers360

Oui, nous sommes un peuple. Oui nous sommes une petite nation. Tout ça ne se conjugue pas avec le fait de devenir un État. Devenir un État et sortir de la République, c’est autre chose, et ce n’est pas la position de Calédonie Ensemble. Le peuple et la nation, ça doit se conjuguer à l’intérieur de la République, ça n’est pas contradictoire, ça ne s’oppose pas, ça se conjugue.

Calédonie Ensemble est contre l’organisation d’un deuxième et d’un troisième Référendum. Pourquoi ?

On n’est pas contre, on considère que le deuxième ou le troisième Référendum n’apporteraient rien sinon des désordres. Des désordres en termes de tensions ethniques, politiques et économiques dans notre pays. Si on dit un deuxième Référendum deux ans après, on va faire face à un attentisme en termes de consommation et en termes d’investissement dans notre pays. Cela contribuera à une croissance extrêmement faible, à peu de création de richesses et peu de création d’emploi.

Donc, le deuxième Référendum n’est pas une initiative de bon sens. Comment croire que les calédoniens, qui vont voter à 70% « non » à l’Indépendance le 4 novembre, vont changer d’avis deux ans après ? Ce ne sont pas des girouettes les calédoniens, ils ne vont pas changer d’avis deux ans après. Ce que je crois, c’est qu’il faut éviter ce deuxième et troisième Référendum qui seront stériles et improductifs, qu’il faut négocier une nouvelle organisation politique qui se substituera à l’Accord de Nouméa, qui sera constitutionnalisée, qui sera soumise aux calédoniens par la voie référendaire, et cette nouvelle organisation prévaudra toujours. Il ne s’agit pas de supprimer le droit à l’auto-détermination, c’est-à-dire la possibilité un jour d’avoir un nouveau Référendum sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie. Mais un deuxième deux ans après, quand 7 calédoniens sur 10 ont dit « non » à l’Indépendance, franchement, à part créer des difficultés et des désordres dans ce pays, ça ne nous apporterait pas grand-chose.

 

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