« Que Vive La Réunion » : L’appel de Wilfrid Bertile pour une « Réunion réunionnaise »

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Géographe et homme politique réunionnais, Wilfrid Bertile a exercé les fonctions de député de juin 1981 à avril  1986 et de secrétaire général de la Commission de l’océan Indien de 2001 à 2004. Egalement enseignant à l’Université de La Réunion, il fut notamment vice- président du Conseil régional jusqu’en 2010 et maire de sa ville natale, Saint-Philippe, de 1971 à 1989.

Grâce à cette longue carrière politique, Wilfrid Bertile a observé les évolutions de son île, de la Départementalisation en 1946 au dernier scrutin présidentiel et la victoire d’Emmanuel Macron. Ce lundi 28 août, Wilfrid Bertile a présenté son livre-projet « Que Vive La Réunion : Les possibilités d’une île », un plaidoyer pour un véritable changement de système et la construction d’une « Réunion réunionnaise, en tenant compte des particularités de notre Territoire et de l’identité de notre population ». Pour Outremers360, il explique sa « philosophie » et le message de ce livre-projet de 80 pages.

Comment vous est venue l’idée d’un tel « livre-projet » ? Quel est son but ?

Tout est parti des résultats de la Présidentielle et des Législatives à La Réunion. La Présidentielle avait placé en tête du scrutin Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, ce qui traduisait un fort mécontentement populaire. Et les Législatives avec des abstentions record ont prouvé que la population n’attendait plus grand-chose de la politique. Au lendemain du scrutin, beaucoup de politiques ont dit qu’ils étaient interpellés, qu’il fallait se remettre en cause et en réalité, tout est reparti comme avant.

Cet ouvrage est une façon de dire qu’il faut changer de système et entrer dans une ère nouvelle avec une autre approche des problèmes réunionnais. C’est aussi une réponse à l’initiative des assises des Outre-mer du gouvernement, assises qui ont un air de déjà-vu puisqu’on en est à la 5ème ou 6ème édition. Mais le gouvernement semble ouvrir des perspectives en disant : chacun des Outre-mer devra se doter d’un projet spécifique. Avec cet ouvrage, je voulais aussi interpeller les élus et leur dire : mettez-vous d’accord sur un programme politique à présenter à l’occasion de ces assises car s’il n’y a pas de vision politique, le gouvernement va continuer comme par le passé, à présenter des mesures administratives et technocratiques qui n’ont jamais rien résolu et qui souvent n’ont même pas été appliquées.

C’est donc à la fois une réponse à la nécessité de changer de système à La Réunion et aussi, de façon plus conjoncturelle, d’apporter une vision politique à ces assises.

Dans cet ouvrage, vous plaidez pour un modèle politique et économique qui ne se soit plus « dicté » par Paris mais plutôt fait par La Réunion, les Réunionnais. Un modèle endogène en somme…

Absolument. Depuis 50 ans et la Départementalisation, on a mis en place l’assimilation en disant qu’il fallait faire comme en France avec une philosophie de rattrapage. Avec du recul, on se rend compte qu’aucun des problèmes fondamentaux de La Réunion n’a été résolu. Il y a toujours le problème du chômage, du logement, de l’échec scolaire, d’illettrisme, de rémunération des planteurs. Ce sont les mêmes problématiques qui reviennent. Il faut changer d’approche.

Le constat est le suivant : sur les 7 milliards d’êtres humains, il n’y en a pas un qui ait le même ADN qu’un autre. Ce qui est valable pour les hommes est aussi valable pour les territoires, les populations. En tant que géographe, je sais qu’il n’y a pas un territoire qui ressemble à un autre. Donc, les politiques de développement qu’on leur applique se doivent d’être spécifiques. Ça se traduit par ne plus avoir la hantise du rattrapage, car c’est considérer que nous sommes en retard et que notre différence avec la France est une différence de niveau. Or, nos disparités statistiques avec la France traduisent au contraire une différence de nature : nous ne sommes pas en retard par rapport à la Métropole, nous sommes autres par notre territoire, autres par la composition ethnique de notre population, par notre histoire coloniale, notre culture, notre langue…

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Même si nous faisons partis de la République et de l’Europe, il faut changer de paradigme, de logiciel et ne plus se battre pour le rattrapage mais pour construire une Réunion réunionnaise en tenant compte des particularités de notre Territoire et de l’identité de notre population.

Est-ce qu’il ne faut pas pour cela que La Réunion change de statut ?

La Réunion doit continuer à relever de l’article 73 de la Constitution. C’est toutefois aux Réunionnais de décider. Mais de mon point de vue, il faut non pas changer de statut, c’est-à-dire, d’évoluer vers une Collectivité (article 74, ndlr), qui a vocation à aller vers l’Indépendance mais rester dans le cadre de la France. Par contre, on peut ne pas changer de statut et aller vers une Collectivité unique comme il en existe en Martinique, en Guyane ou à Mayotte. Le fait de fusionner le Département et la Région en une seule Collectivité, ce n’est pas changer de statut, c’est avoir un pouvoir local pour pouvoir prendre un certain nombre de décisions.

Selon vous, sur quel modèle  économique peut reposer cette « Réunion réunionnaise » ?

Notre modèle économique est celui des centres et des périphéries. On ne peut pas comprendre les relations entre deux territoires, surtout quand ils appartiennent à un même ensemble, si on ne se réfère pas à la dialectique des centres et des périphéries. A toutes les échelles de territoires, les relations s’expliquent toujours par les relations centre et périphéries. Les centres concentrent la population, les grandes décisions, les revenus les plus élevés, les activités économiques les plus importantes,… Les périphéries, ce sont souvent des régions peu industrialisées, où le chômage est fort et où il n’y a pas de prise de décisions.

En Europe par exemple, il y a tout l’ensemble des pays rhénans qu’on appelle la « banane bleue » de l’Europe, qui est le cœur de l’Europe, et que des pays comme les pays nordiques, une partie de l’Espagne, le Portugal, la Grèce, l’Italie du sud, les pays de l’Est, sont considérés comme des périphéries. En France aussi, il y a le bassin parisien et les périphéries et puis, il y a l’Hexagone et les Outre-mer.

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La Réunion est intégrée à La France par la Départementalisation. Elle est une périphérie intégrée, mondialisée et en même temps, assistée. Tout notre système économique est structuré par les transferts publics. La Métropole et l’Europe soutiennent la consommation, les investissements et par conséquent, sont responsables de la bonne croissance économique de La Réunion. Mais ce système atteint ses limites. Il faut imaginer autre chose, présenter une nouvelle relation entre le centre, la Métropole, et la périphérie, La Réunion, qui doit compter davantage sur ses propres forces et sources de génération de richesses et donc, une économie plus endogène. Encore une fois, c’est un changement de logiciel : d’une périphérie assistée à une périphérie qui compte davantage sur ses propres forces.

C’est une question de nécessité car le moteur de l’assistance économique ne va pas rester aussi dynamique mais c’est aussi une question de fierté : il faut que les Réunionnais participent davantage à la création de richesses. Voilà la philosophie de ce projet.

 

Wilfrid Bertile dédicacera son livre-projet « Que Vive La Réunion : Les possibilités d’une île », ce vendredi 1er septembre à la FNAC de Saint-André.

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