Nouvelle-Calédonie. De la mitoyenneté à la citoyenneté. L’édito de Benoît Saudeau

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Le temps a pris son temps. Il aura fallu 30 ans, une génération, pour que les Calédoniens d’aujourd’hui se mettent – ou non – dans les pas de ceux d’il y a 30 ans. Qu’ils adhèrent – ou non – aux palabres d’alors et qu’ils donnent vie – ou fassent un sort – au parchemin de la rue de Varenne. 

L’aventure était risquée. Tels de vrais précurseurs, heureusement portés sur des fonts baptismaux républicains, les Accords ont sacrément déchiré les codes frileux du 20ème siècle. Voilà que la souveraineté allait soudain pouvoir se partager, qu’une citoyenneté calédonienne ne serait plus tabu et que, sans retour possible, les Calédoniens pourraient accrocher chez eux les clés de leur vie quotidienne Et voilà, dans le sillage d’un Michel Rocard pas mécontent de son coup, les juristes bousculés par les politiques devenus quarantenaires s’emparant de ces OVNI institutionnels et leur donnant une apparence assez respectable pour que la République les couche dans sa loi fondamentale. On a même extirpé de nos Humanités une expression savante pour qualifier ce statut unique : « sui generis ». La Nouvelle-Calédonie est devenue un genre à elle toute seule. Et pour finir, voilà que le 4 novembre s’annonce et que des désormais soixantenaires – au mieux cinquantenaires – présentent leur bilan qu’il revient aux Calédoniens d’estampiller.

Qu’ont-ils fait de leurs 30 ans ? Une révolution. Comme celle de la Terre qui aurait mis 30 ans à tourner autour d’un soleil pourtant inchangé au matin du 5 novembre, déjà rayonnant sur Lindéralique et encore naissant sur les Baies. Entre temps, il y aura eu l’exercice difficile des principes arrêtés pour honorer la poignée de mains, l’émergence de la nouvelle géographie provinciale, l’alchimie du rééquilibrage dans ce laboratoire encore inédit en France et ce temps, unique ici, compensé par les nécessités de l’Histoire et soigneusement couvé par des augures aujourd’hui disparus. Au-delà des vicissitudes du temps, les Calédoniens peuvent s’enorgueillir d’avoir débroussé des voies nouvelles que, pompeusement, on a appelé pour eux « destin commun », une incantation qu’on aurait préférée plus dynamique – « vouloir vivre » – ou plus impérative – « devoir vivre » – ensemble.

A quelques encablures de l’échéance, on en banalise le dénouement. C’est dommage. Car si le décor reste parfait pour la pièce, le souffle du récit s’est perdu dans les replis de l’Histoire. Dans chaque camp, le supplément d’âme a disparu. C’était pourtant le seul fil à même de couturer solidement la fracture calédonienne, entre société rêvée et société réelle. La chronique l’a remplacé, avec des incompréhensions séculaires toujours irrésolues, des violences ravivant dangereusement les mémoires, des guerres de position incompréhensibles et des dogmes figés qu’on croirait sortis des archives.

Il y a 30 ans, la pièce annoncée s’appelait Don, Pardon et Interdépendances. Aujourd’hui, c’est plutôt Voisin Voisine. On avait dit aux Calédoniens : vous serez tous des citoyens. Ils vivent comme des mitoyens. Ce n’est déjà pas si mal, diront les plus anciens. Mais une lettre vous manque et tout est dépeuplé. Quel beau programme pour les 30 ans à venir !

Benoît Saudeau. 

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