Mayotte-Tribune d’Ericka Bareigts: « La France hexagonale ignore depuis trop longtemps le potentiel que représente cette France océanique »

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Le département de Mayotte est paralysée depuis plusieurs semaines par un mouvement social pour dénoncer la montée de l’insécurité sur le territoire. Une situation qui a fait réagir la députée de la Réunion Ericka Bareigts dans une tribune. La Députée de la Réunion y dénonce « un manque d’ambition pour les Outre-mer » ainsi qu’une une dichotomie stérile qui nourrit une opposition marquée entre les Outre-mer et l’Hexagone ».

Tribune d’Ericka Bareigts : Situation à Mayotte

Après plus de 6 semaines de blocages, une levée des barrages mais une poursuite du mouvement contre l’insécurité ont été décidées à Mayotte lundi soir. La levée des barrages se révèle partielle aujourd’hui car une partie de la population en a décidé autrement. Cette crise qui affaiblit un peu plus l’île aux parfums déjà en situation de fragilité extrême, a braqué les projecteurs nationaux sur le 101ème département Français. Cette crispation, conséquence directe d’une départementalisation mal préparée et mal pilotée, accordée sans moyens, dans une visée électoraliste par Nicolas Sarkozy en mars 2011, interroge sur la relation de la France avec ses Outremer.

Peut-on parler de solidarité nationale quand la question du coût des Outre-mer revient de manière lancinante ? Nos Outre-mer sont globalement sous dotés pour ce qui relève des services de l’Etat. Ils sont pourtant réputés « coûter cher à la France ». Se pose t-on la question du coût de la Nièvre ou des Ardennes ? Se pose-t-on la question du coût de la législation spécifique en Alsace ? Nos territoires ne coûtent pas à la France, ils sont la France. Malheureusement aujourd’hui encore, trop souvent, une dichotomie stérile nourrit une opposition marquée entre les Outre-mer et l’Hexagone. Quand une ministre est capable de faire le distinguo entre familles françaises et familles des Outre-mer en mentionnant que les premiers ne vont pas payer pour les seconds, on comprend rapidement que le chemin est encore long. En matière de sécurité par exemple, alors que certains territoires se placent en tête des taux de criminalité, d’insécurité, d’homicides en France, les ratios des forces de l’ordre par habitant sont au plus bas. Pourtant, lorsque Mayotte nécessite un renfort de sécurité, c’est en Guadeloupe, 3ème département de France en terme de faits de violences, 4ème en matière de cambriolage et à La Réunion que ces renforts sont ponctionnés. 35 gendarmes mobiles viennent en effet de quitter la Guadeloupe, deux compagnies d’intervention sont parties de La Réunion pour être déployées à Mayotte. Déshabiller Jacques, pour habiller Paul.

Combien de Mahorais sont contraints à l’exil à La Réunion ou en Hexagone car ils ne trouvent pas sur place les conditions socio-économiques qu’est en droit d’attendre tout Français ? Il en va de même pour les Guyanais, les Réunionnais, les Martiniquais, les Guadeloupéens. Les Outre-mer ne devraient pas intéresser les seuls Outre-mer.
A La Réunion, nous avons un proverbe qui dit « i touch un, i touch tout », c’est une belle philosophie dont le gouvernement gagnerait à s’inspirer. Les classes tournantes de Mayotte ne sont pas un problème spécifiquement mahorais, ou ultramarin, c’est un problème français, l’insécurité à Mayotte n’est pas un problème spécifiquement mahorais, c’est un problème français, les taux d’illettrisme, de chômage, les grossesses précoces. Nous sommes tous concernés par ces sujets. C’est la substantifique moelle de notre système de solidarité, dont l’application ne se limite pas aux frontières maritimes de l’Hexagone.

Peut-on parler de communauté nationale quand on sait que la plupart des médias nationaux ne s’intéressent encore à nos Outre-mer qu’en période de crise. Un requin à La Réunion, et demain la Dengue, une crise sociale à Mayotte, un crime en Guadeloupe, un cyclone à Saint- Martin. Pendant que les jeunes Mahorais sont contraints d’effectuer leur scolarité dans des classes tournantes, faute de moyens mis à disposition, que les malades mahorais sont soignés dans des conditions sanitaires
inacceptables en France, que la vie économique se dégrade ; les migrants venant des îles voisines des Comores continuent à affluer car à quelques dizaines de kilomètres, la situation est encore pire, dans les États les plus pauvres du monde. La solution pérenne, je souhaite le réaffirmer ici, passe par un véritable projet de co-développement avec les Comores. On ne peut espérer voir côtoyer à quelques encablures, des populations qui ont une histoire commune mais dont les niveaux de vie connaîtraient un écart grandissant. La tentation du mieux-vivre resterait trop forte pour nos voisins comoriens. La Réunion pourrait jouer un rôle dans ce drame qui se déroule à ses portes. Dans le cadre de la coopération régionale notamment, en complément et en coordination de l’action de l’État Français, nous pourrions apporter une assistance particulière aux îles comoriennes pour les aider à s’équiper dans le domaine de la santé, de l’éducation et de l’agriculture.

La France hexagonale ignore depuis trop longtemps le potentiel que représente cette France océanique.

Sait-on suffisamment que la France doit son deuxième rang mondial en terme de surface maritime principalement à la Polynésie ?
Sait-on suffisamment que Mayotte compte l’un des plus beaux lagons du monde ?
Sait-on suffisamment que les Outre-mer sont des terrains d’expérimentations privilégiés pour la recherche sur les énergies renouvelables ?

Les potentiels économiques, géographiques et technologiques de nos Outre-mer sont considérables. Leur dimension océanique et l’espace contraint qui les caractérisent appellent l’innovation, la production de solutions originales et novatrices. Ils sont en première ligne des grandes transitions et défis planétaires, transition écologique, énergétique, des modes de production, réchauffement climatique, montée des eaux. l’économie bleue, l’expertise dans les effets du réchauffement climatique, l’expertise dans l’optimisation des espaces à fonciers contraints, notamment concernant le développement agricole dans une perspective de production alimentaire, l’expertise dans les énergies renouvelables pourraient constituer autant de stratégies de production intelligentes, créatrices immédiates de valeur pour notre pays.

Nos territoires sont également des espaces singuliers d’observation des problématiques actuelles du monde et des marchés mondiaux. Ils permettent ainsi l’ouverture directe vers de vastes bassins océaniques pour le développement des d’échanges culturels et économiques internationaux. La Réunion par exemple, offre une entrée directe sur le plus grand bassin mondial de population et des principaux flux maritimes de la planète.
Il faut pour cela que la France définisse précisément, dans cette partie du monde, une véritable stratégie d’influence et engage les moyens à la mesure des enjeux.
Aujourd’hui, le manque d’ambition pour nos Outre-mer se fait sentir. Il est plus qu’urgent, sous peine de voire se multiplier les crises dévastatrices pour les territoires et les citoyens de développer une vision globale, ambitieuse, déterminée, construite en lien avec les territoires. L’Etat, les collectivités, les établissements publics de coopération intercommunale et les acteurs économiques et sociaux doivent pouvoir définir ensemble, en co-construction, une vision partagée du développement du territoire, des stratégies à suivre et des outils à mettre en œuvre sur lesquels nous nous engagerons collectivement.
Une nouvelle gouvernance des Outre-mer, telle que nous l’avons conçue dans plans de convergences définis à l’article 7 de la loi n° 2017-256 du 28 février 2017 de programmation relative à l’égalité réelle outre-mer permettrait à chacun de relever ensemble le formidable défi de la construction d’une France Océanique.
L’altérité seule ne doit plus guider la politique pour les Outre-mer. C’est la recherche d’efficience pour la construction des conditions du bien être de chaque citoyen français qui doit primer.

Éricka BAREIGTS

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