Livre Bleu des Outre-mer : « Passer d’un modèle à un autre », une tribune de Wilfrid Bertile

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©Imaz Press Réunion

Dans une tribune publiée sur Outremers360, Wilfrid Bertile, géographe, universitaire et ancien député de La Réunion, revient sur le Livre Bleu des Outre-mer, issu des Assises lancées par la ministre Annick Girardin et le Président de la République Emmanuel Macron. « Les représentants du système présents à l’Élysée le 28 juin dernier font mine d’y croire », estime-t-il, « et pourtant, par le fait même qu’il soit constitué en système, le modèle des Outre-mer est incapable de se réformer de lui-même ». Selon Wilfrid Bertile, « il n’y a pas de vision politique des Outre-mer dans leur ensemble en général et de chacun des Outre-mer en particulier ». « Il faut savoir gré au Président Macron d’appeler les Outre-mer à « écrire de nouvelles relations avec l’État » et à prendre leurs responsabilités », reconnait-il toutefois. 

Il en est de la politique comme de l’amour : l’espérance l’emporte toujours sur l’expérience. Malgré les déceptions successives, on espère toujours que toute nouvelle rencontre sera la bonne. C’est ce qu’on peut se dire au lendemain de la remise du « Livre Bleu » des Outre-mer au Président de la République. La majorité de ceux qui se sont exprimés se sont réjouis des propositions faites et disent leur attente dans la mise en œuvre de ce qui a été annoncé. C’est exactement ce qui s’est passé en 2009 après des États-Généraux des Outre-mer organisés par Nicolas Sarkozy. On n’a vu rien venir ou pas grande chose. Pourquoi en serait-il autrement cette fois-ci ? Mais les représentants du système présents à l’Élysée le 28 juin dernier font mine d’y croire. Il ne peut en être autrement pour des assistants à une grande messe. Et pourtant, par le fait même qu’il soit constitué en système, le modèle des Outre-mer est incapable de se réformer de lui-même.

Que se passe-t-il en effet à chaque fois qu’une nouvelle équipe prend le pouvoir ? Elle n’a, le plus souvent, qu’une vague approche des Outre-mer. Pour s’en faire une idée ou donner l’impression d’agir, elle demande à des personnalités d’écrire des rapports, ou elle lance des consultations (les États-Généraux en 2009, les « Assises » en 2017-2018) ; elle fait voter des lois-programmes ou des lois cadres ; elle fait signer des contrats de Plan ou des contrats de projets ou encore elle annonce comme maintenant des contrats de convergence… A chaque fois, les lobbys sont à la manœuvre, les technocrates à l’œuvre, les politiques aux abonnés absents. Il est difficile alors, après tant de grandes messes similaires, malgré l’ampleur des consultations, la bonne volonté des participants, le talent des rapporteurs, les trésors de la rhétorique, de produire un document original et novateur. Et, en dépit de l’ampleur des crédits accordés, du nombre des mesures édictées, des ressources humaines et techniques pour les mettre en œuvre, depuis des décennies, les mêmes problèmes (chômage, pauvreté, illettrisme, vie chère, manque de logements sociaux, inégalités sociales, enclavement régional…) « se déclinent » en une litanie devenue inaudible à force d’être ressassée…

Pourquoi cette situation ? Parce qu’il n’y a pas de vision politique des Outre-mer dans leur ensemble en général et de chacun des Outre-mer en particulier. 

Pour les Outre-mer, on en reste aux généralités : ces « confettis de l’Empire » sont désormais « au cœur de la France et des Français » ; naguère encore « danseuses » coûteuses à entretenir, ils sont considérés aujourd’hui comme des « atouts pour la France et pour l’Europe ». Ils assurent une présence planétaire de la France ; la dotent du 2e empire maritime du Monde ; possèdent des ressources halieutiques, agricoles, minières ; sont des lieux privilégiés pour la recherche en énergies renouvelables ; donnent à la France des responsabilités particulières pour préserver la biodiversité mondiale ; constituent des postes avancés pour suivre et mesurer les effets des changements climatiques. Ils sont des pôles de rayonnement dans leurs bassins océaniques respectifs, Atlantique, Pacifique et Indien… Mais au-delà des discours, il n’y a que des mesures de faible portée sans cohérence et ni pérennité… Des voix s’élèvent en France pour demander la mise en œuvre, au plan national et/ou européen d’une grande politique de la mer et des Outre-mer, à l’image des grandes politiques industrielles, mais malgré de sublimes discours des Présidents de la République successifs, l’imagination et la volonté politiques font défaut. Et, pourtant, quand on a « une certaine idée de la France », on ne peut que s’étonner que notre pays n’arrive pas à jouer de ses atouts de la mer et des Outre-mer pour sa prospérité, pour son image, pour sa place de « puissance sans doute moyenne mais à vocation universelle » dans le monde.

©Ministère des Outre-mer

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Dans la situation qui est la leur, les Outre-mer ont autant, sinon plus de responsabilités que l’État. C’est consubstantiel à leur modèle économique, social et culturel, façonné par la rente des crédits publics nationaux et européens et par l’assistance. Cette dépendance et cette mentalité d’assistés se traduisent par un appel constant et consternant à l’État, en toutes circonstances et en tous lieux, en un réflexe quasi pavlovien, alors que la décentralisation, et même parfois davantage, a partout été accordée. Certes, comme par le passé où l’on se battait pour l’égalité sociale, il faut continuer à réclamer les mêmes droits auprès de la France et de l’Europe, mais les temps ont changé. Chacun des Outre-mer sera d’autant plus fondé à réclamer sa part de la solidarité nationale et européenne qu’il aura lui-même agi sur tous les leviers lui permettant de se développer et d’apporter sa contribution au développement de l’ensemble du pays.

C’est le modèle de développement des Outre-mer qu’il faut transformer. Non qu’il soit, comme on le dit parfois, « à bout de souffle » : le « moteur » de la solidarité nationale et européenne existera toujours pour assurer un taux de croissance consistant, des rentes de situation et l’édification de fortunes conséquentes, cependant que l’armée toujours plus nombreuse des sans-emploi pourra toujours survivre avec les minimas sociaux. Mais au fil des générations, quel homme ultramarin un tel système dépendant, clientéliste et clanique façonne-t-il ? Pour ce qui concerne La Réunion, il faut changer de logiciel et s’engager dans un projet de développement endogène en s’appuyant sur ses atouts propres, agricoles, agroalimentaires, touristiques, halieutiques ; sur la présence des Terres australes et des îles éparses, les nouvelles frontières de La Réunion ; ainsi que sur son appartenance au grand marché européen qui lui fournit tous les débouchés dont elle besoin pour peu que soient compensés les frais d’approche. A tous ceux qui ont besoin d’être rassurés, nous disons qu’il ne s’agit pas de fermer les robinets de la solidarité nationale et européenne, mais de faire démarrer, à côté du « moteur » principal qu’elle constitue, le « moteur auxiliaire » du développement endogène. Le but est qu’à long terme, comme il sied aux âmes bien nées, La Réunion puisse devenir moins dépendante et participer davantage à lé création nationale de richesses.

Il faut savoir gré au Président Macron d’appeler les Outre-mer à « écrire de nouvelles relations avec l’État » et à prendre leurs responsabilités. Les « Plans de convergence » de la loi sur l’égalité réelle en sont l’occasion. Le Gouvernement ouvre une piste en ajoutant à leur intitulé « et de transformation ». Il ne s’agit pas seulement, en effet, de convergence « pour atteindre les niveaux moyens français et européens », ce qui nous ferait une belle jambe, mais de « transformer » un système qui, sans être à bout de souffle, montre ses limites et de faire en sorte que tout habitant de cette île puisse vivre correctement et être bien dans sa peau.

Wilfrid Bertile.

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