Histoire & Culture d’Océanie : L’ Australie, « gendarme » du Pacifique par Alexandre Juster

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Un « digger » aborigène pendant la Première guerre mondiale ©Sydneyfestival.org.au

Le 26 avril dernier, la France a décroché un contrat de 34 milliards d’euros pour fournir à l’Australie 12 sous-marins d’attaque à propulsion hybride (diesel-électricité). Cette signature a enclenché un processus qui va durer 50 ans, prolongeant une vieille coopération entre les deux pays. Ce contrat est l’occasion de rappeler la doctrine militaire australienne, la place stratégique qu’occupe les nations océaniennes ainsi que la concurrence que se livrent les grandes puissances dans cette région du globe.

Les liens entre l’Australie et la France ne cessent de se resserrer et la signature en 2012 d’un traité de partenariat stratégique entre Paris et Canberra n’a fait que dynamiser les relations bilatérales marquées par l’engagement de l’Australie dans le 1ère Guerre Mondiale. 416 000 Australiens, dont 400 aborigènes, ont participé à cette guerre. Le Sydney Morning Standard déclarait le 6 août 1914 : « C’est notre baptême par le feu. La discipline aidera à nous trouver nous-mêmes« . Les troupes australiennes et néozélandaises ont été regroupées dans un corps d’armée unique, l’ANZAC (Australian and New Zealand Army Corps), débarqué à Gallipoli dans l’Empire ottoman le 25 avril 1915. « Ce baptême du feu » est souvent considéré comme le jour de naissance des jeunes nations australienne et néo-zélandaise.

Après 8 mois de combats sanglants opposant le Royaume-Uni, la France, l’ANZAC à l’Empire Ottoman, il fut décidé d’évacuer toutes les forces alliées de Gallipoli. Le bilan fut très lourd, il y eut côté australien 8 709 morts. En mars 1916, les troupes australiennes commencèrent à être transférées d’Egypte vers la France pour combattre dans les tranchées. En Australie, les poilus sont à ce propos appelés diggers, les « creuseurs ». Une fois arrivées en France, les troupes de l’ANZAC, rejointes par 91 soldats de Tonga et 150 soldats de Niue et de Rarotonga, prirent notamment part à la bataille de la Somme qui débuta en juillet 1916. Deux ans plus tard, en France toujours, ils furent victorieux de la bataille de Villers Bretonneux stoppant l’offensive allemande sur Amiens et empêchant la destruction de cette ville. C’était, une fois encore, un 25 avril.

©Australian War Memorial

©Australian War Memorial

Sur plus de 295 000 Australiens envoyés sur le front de l’ouest, 46 000 y perdirent la vie. Leur mémoire est honorée au mémorial national australien de Villers-Bretonneux. En Australie, l’Anzac Day est célébré tous les 25 avril depuis 1921. Depuis cette guerre, l’île-continent a toujours été présente aux côtés des alliés. Une génération à peine s’écoula, quand le pays participa à la Seconde guerre Mondiale en Europe et dans le Pacifique. Les états du Queensland et d’Australie ont par ailleurs subit, de février 1942 à novembre 1943, 97 raids japonais. Canberra déploya également des troupes lors de la guerre du Vietnam, de 1965 à 1972. Une nouvelle politique, dorénavant plus fondée sur la nécessité de défendre le territoire d’une éventuelle attaque ennemie, est décidée. Cette politique, la « Defence of Australia » a été mise en place après un profond rejet de l’implication du pays dans la guerre du Vietnam.

Malgré cette politique de retenue, la marine australienne s’est déployée – sans intervenir- en mai 1987 dans les eaux fidjiennes suite au coup d’état à Suva. Mais c’est le déploiement de 5500 soldats australiens à Timor en 1999 qui, malgré son succès, révéla des lacunes dans de telles opérations, comme la lenteur d’une projection rapide des forces à l’étranger. Cela est d’autant plus alarmant pour l’’Australie qu’elle se positionne de plus en plus avec le cousin néozélandais comme gendarme du Pacifique avec une influence exercée pour la première sur la Mélanésie et, pour la seconde, sur la Polynésie. Depuis le début du XXIème siècle, la Chine étend son influence dans le Pacifique. Canberra voit d’un mauvais œil l’influence croissante de l’Empire du Milieu dans son pré carré.

La France vient de remporter un contrat stratégique et historique. L'Australie a choisi la société française DCNS pour l'achat de 12 sous-marins d'attaque à propulsion hybride ©DCNS

La France vient de remporter un contrat stratégique et historique. L’Australie a choisi la société française DCNS pour l’achat de 12 sous-marins d’attaque à propulsion hybride ©DCNS

Pékin a déjà pris une position d’observateur auprès du « Fer de Lance », une organisation regroupant les Etats Mélanésien mais aussi le FLNKS de la Nouvelle-Calédonie. L’Etat chinois a même fait don (après l’avoir construit) du nouveau siège de l’organisation au Vanuatu (50 millions de dollars), ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres des activités de coopération et d’assistance au développement . Il en va de même pour les Fidji, qui, mis à l’écart par les Occidentaux après le putsch militaire de 2006, se sont fortement rapprochés de la Chine. L’Australie a fort à faire car en janvier dernier, la porte parole du Kremlin indiquait par ailleurs que la Russie comptait intensifier sa coopération, y compris technico-militaire, avec les îles Fidji et d’autres Etats du Pacifique sud.

Dans ce contexte, le budget australien consacré à la défense va passer de 32,4 milliards de dollars australiens (21,2 milliards d’euros) pour cette année, à 58,7 milliards en 2025-2026, et dépasser le seuil de 2 % du PIB dès 2020. Pour rappel, la Nouvelle-Zélande consacre 1,1% de son PIB au budget de la défense.
L’Australie, qui détient la 3ème plus grande Zone Economique Exclusive derrière les USA et la France, va affecter une grande partie de cette augmentation à sa marine. Le gouvernement estime que d’ici vingt ans, « la moitie des sous-marins et des avions de combat du monde » se trouveront dans la zone indo-pacifique. Son Livre blanc sur la Défense de 2009 pointe le besoin d’effectuer le plus grand renouvellement de sa marine « depuis la seconde guerre mondiale », en s’équipant de 8 frégates, de 24 hélicoptères de combats, de 20 corvettes et de 12 sous-marins.

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La réaction de la Chine ne s’est pas fait attendre, elle a déclaré être « préoccupée » d’être perçue dans ce Livre blanc « comme une menace pour la sécurité australienne ». L’Australie, alliée des USA, désireuse d’intégrer l’OTAN est contrainte d’adopter une position d’équilibriste avec la Chine, son premier partenaire commercial, vers lequel elle exporte ses matières premières et qu’il ne faut donc pas froisser. Même si la diplomatie chinoise est déjà présente dans tout le Pacifique, il est fort à parier que ni l’Australie, ni les USA ne laisseront la Chine s’implanter dans la région. Ils resteront un acteur stratégique de référence dans la zone Pacifique, dotés, pour l’Australie, d’une marine équipée 12 sous-marins français dernier-cri. Pour ce contrat décroché le 26 avril par la DCNS, Manuel Valls vient d’annoncer une visite express de trois heures en Australie, entre sa visite en Nouvelle-Calédonie et celle prévue dans la foulée en Nouvelle-Zélande.

Alexandre Juster, Ethno-linguiste, Responsable des Cours de Civilisation polynésienne à la Délégation de la Polynésie française à Paris

Pour en savoir plus :

Department of Defence, Defending Australia in the Asia Pacific Century: Force 2030, Canberra, 2009

Fabrice ARGOUNES. « L’Asie-Pacifique devient-elle chinoise ? L’influence de Pékin en Océanie ». Les articles du mois du Réseau Asie, 1er février 2012.

« Au bout du bush : Fromelles… et les tranchées », de Jean-Louis Rioual, réalisation : Renaud Dalmar. Un documentaire radiophonique diffusé le 9 novembre 2010 dans l’émission La Fabrique de l’histoire sur France Culture http://www.franceculture.fr/emission-la-fabrique-de-l-histoire-14-18-naissance-d-une-nation-24-2010-11-09.html

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