Entretien Politique : « La Guyane est un vrai territoire d’excellence », assure Gabriel Serville

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©Outremers360

Dans ce nouvel Entretien Politique d’Outremers360, le député de la 1ère circonscription de Guyane, Gabriel Serville (GDR), s’exprime longuement sur son opposition au projet de méga-mine Montagne d’Or porté par un consortium privé Russo-canadien. Pour arriver à l’interdiction du projet, le député a notamment déposé une résolution demandant l’interdiction du cyanure dans l’extraction minière. « Il faudrait éviter que la Guyane soit estampillée ‘territoire pollué’ par le mercure et le cyanure, éventuellement par le pétrole », plaide-t-il, en mettant en évidence un potentiel « moteur de développement économique » de la Guyane : son abondance en eau. 

Gabriel Serville évoque également le permis d’exploration d’hydrocarbure accordé à Total, le projet d’évolution statutaire et institutionnel du territoire, mais aussi les ambitions de sa formation politique fondée en octobre 2018 : Péyi Guyane. « Nous sommes dans le bassin amazonien et (…) nous pouvons raisonner à partir de là où nous sommes et à partir de ce que nous sommes » dit le député qui souhaite que la Guyane « puisse légiférer », « en prenant en considération ce que sont nos vérités et nos réalités ». L’interview intégrale en vidéo au bas de l’article. 

Outremers360 : Le président de la République va se baser sur trois critères pour faire part de sa décision quant au projet Montagne d’Or : responsable au niveau de l’environnement, démocratiquement acceptable et sa viabilité économique. Est-ce que selon vous le projet Montagne d’Or réuni ces trois critères ?

Gabriel Serville : De nombreux élus de la Guyane, pas forcément majoritaires, mais aussi des associations de protection de l’environnement, ont largement démontré que ces trois conditions n’étaient pas réunies sur le territoire de la Guyane. C’est essentiellement les raisons pour lesquelles je milite en faveur d’une interdiction de projet en passant par une interdiction du cyanure en Guyane et sur le territoire national d’une manière générale.

Vous avez déposé une résolution demandant l’interdiction du cyanure. En face, les porteurs du projet estiment que cette demande n’aboutira pas, qu’en pensez-vous ?

On a parfaitement compris que le porteur de projet a établi un business plan qui n’est pas viable sans cyanure (…). Nous sommes 75 cosignataires émanent des huit groupes de l’Assemblée sur ce projet de résolution demandant l’interdiction du cyanure. Le porteur de projet ne peut pas se comporter différemment car il a misé énormément d’argent, et il a mis en évidence le fait que la Commission et le Parlement européen s’était déjà positionné en 2010 et 2017 pour demander l’interdiction du cyanure. C’est un combat qui va être difficile, qui laisse à penser que le Président de la République s’est plus ou moins déjà engagé mais dans tous les cas, nous essayons de faire un travail de lobbying auprès de tous les partenaires possibles et imaginables, notamment auprès de nos collègues de l’Assemblée nationale (…). Ce que nous espérons, c’est que chaque député, dans son groupe respectif, fera le travail de sensibilisation auprès de ses collègues de groupe pour que nous soyons une grosse majorité à demander l’interdiction du cyanure.

©Jody Amiet / AFP

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Chez les opposants au projet, il y a vous, député à l’Assemblée nationale, mais aussi des associations environnementales et amérindiennes. Sur qui pouvez-vous encore compter ? 

Il y a une Commission de l’ONU, qui lutte contre les discriminations raciales, qui a sommé la France de mettre en place une consultation des populations autochtones. Même si à un moment donné des personnalités à titre privé ont positionné leur choix sur ce projet, on ne peut pas considérer que les populations autochtones de Guyane ont été consultées. Et ce n’est pas rien que cette Commission de l’ONU vienne se positionner aux côtés des élus et du Collectif ‘Or de Question’ qui regroupe plus de 120 associations, ça représente une grosse force de pression.

Et puis il y a toutes les personnes isolées qui prennent position contre ce projet de méga-mine sur le territoire de la Guyane. J’espère que le gouvernement, quand il se rendra compte de l’ampleur que prend cette manifestation et cette opposition, aura l’intelligence et la sagesse de renoncer à ce projet.

Les porteurs du projet mettent en avant la création d’emplois, dans un territoire où l’on sait que le chômage des jeunes notamment est un fléau, comme partout dans les Outre-mer. Que proposeriez-vous pour le développement économique de la Guyane ? 

La Guyane est un territoire où on a besoin de tout. C’est un territoire français d’Outre-mer qui est en train de se construire. A titre d’exemple, nous aurons besoin dans les 2 à 3 années à venir, d’environ 300 à 400 personnels paramédicaux : des infirmiers, des aides-soignants. La Guyane a aussi besoin d’enseignants. Et les perspectives miroitées par la Compagnie Montagne d’Or, sur les 750 emplois directs créés par la société pour permettre résorber le chômage, est une parfaite illusion. On y croit pas du tout.

De mon côté, j’ai répété que la Guyane et le monde pourront vivre sans or et sans pétrole, mais nous ne pourrons pas vivre sans eau. La Guyane est le troisième territoire au monde en termes d’abondance d’eau douce disponible par habitant, après l’Alaska et le Groenland. Quand on sait que dans les deux à trois décennies à venir le monde va se livrer une guerre farouche pour l’accès à l’eau douce, l’accès à potable, je propose que notre territoire puisse se pré-positionner sur ce marché qui sera extraordinaire parce que nous avons le potentiel d’eau douce chez nous.

Mais il faudrait éviter que la Guyane soit estampillée ‘territoire pollué’ par le mercure et le cyanure, éventuellement par le pétrole. Ce serait la pire des choses qui pourrait arriver. Et nous voulons effectivement nous entourer d’un maximum de précaution et de sagesse pour faire en sorte que ce potentiel d’eau douce dont dispose la Guyane soit dans quelques années un vrai moteur de développement économique.

NDLR : Ce mercredi 23 janvier, le député a annoncé que le projet Montagne d’Or sera débattu en séance plénière à l’Assemblée nationale le jeudi 7 février. Devant la Délégation aux Outre-mer de l’Assemblée nationale, le ministre de la Transition écologique et solidaire François de Rugy a déclaré que le gouvernement s’exprimera sur cette demande d’interdiction du cyanure, à l’occasion de ce débat, mais pas sur l’ensemble du projet Montagne d’Or.  

Concernant le permis d’exploration d’hydrocarbures accordé à Total en Guyane, est-ce que celui-ci vaut également pour l’exploitation si la phase exploratoire s’avère fructueuse pour Total ?

On peut imaginer que Total va opérer son droit de suite si jamais il découvre le pétrole au bout de la phase d’exploration, ce qui ne serait pas nécessairement en contradiction avec la loi Hulot qui interdit l’exploitation d’hydrocarbures jusqu’en 2040. Là encore, on se rendra compte qu’il y a un malaise parce que le gouvernement n’entend pas qu’il y a un certain nombre d’opposition à ce projet-là. Il est vrai qu’il y a eu une enquête publique où 7 000 personnes ont dit leur opposition à la réalisation de ce projet, mais n’y a pas eu de débat public.

Nous espérons que le gouvernement entende ces voix singulières portées par des personnes qui ne partagent pas ce projet qui créé des risques sur le récif corallien, sur les bords de l’Amazonie. Là aussi, il y a des partis politiques, des associations qui ne cessent de tirer la sonnette d’alarme. J’ai rencontré le ministre François de Rugy pour lui parler de cette problématique et là aussi, nous sommes en attente de la réponse du gouvernement.

Une plateforme pétrolière au large de la Guyane ©Archives / AFP

Une plateforme pétrolière au large de la Guyane ©Archives / AFP

Pensez-vous que François de Rugy pourrait faire pencher la balance du gouvernement de votre côté ? 

Je pense effectivement que François de Rugy, avec sa fibre écologiste, pourrait faire pencher la balance. Mais la question sous-jacente est de savoir où se situent véritablement les grands enjeux économiques, les intérêts. Entre la France et Total c’est une histoire de « je t’aime, moi non plus », et il est évident que les intérêts de ceux qui défendent la Guyane ne sont pas les intérêts du gouvernement, ni les intérêts de Total (…). Plutôt que de se lancer tête première en direction des projets portés par des capitaux privés qui vont faire la politique à la place du gouvernement, il vaudrait mieux que nous prenions le temps de réfléchir à quel type de développement nous voulons pour notre territoire de Guyane, quel type de développement nous voulons pour la France et que les décisions soient prises après qu’il y a un vrai débat, une véritable concertation (…).

En octobre 2018, vous avez créé votre parti, votre mouvement politique Péyi Guyane. Quels sont vos objectifs, vos ambitions politiques avec cette formation ? 

L’objectif pour nous est de dire que nous sommes dans le bassin amazonien et que nous pouvons raisonner à partir de là où nous sommes et à partir de ce que nous sommes. Le mouvement Péyi Guyane a pour vocation d’accompagner la réflexion politique sur le territoire et à faire des propositions sur le plan social, culturel, économique également. Il a surtout vocation à hisser la Guyane au rang de carrefour mondial d’excellence. C’est le leitmotiv que nous avons accroché à la définition du mouvement politique parce que nous considérons que, contrairement aux idées reçues qui émanent de son l’Histoire, la Guyane est un vrai territoire d’excellence et qui va continuer à l’être. Nous avons l’excellence au niveau spatial, à travers tous les laboratoires qui gravitent autour de la biodiversité, nous avons l’excellence sportive, culturelle aussi, et il faut vraiment qu’on hisse la Guyane à ce niveau et qu’elle le demeure pour les décennies à venir (…).

©Outremers360

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Vous souhaiteriez arriver in fine à la tête de la Collectivité territoriale de Guyane ? 

Ce n’est pas souhait, c’est une éventualité, une possibilité. Je n’y pense pas en me rasant contrairement à ce qui a pu être véhiculé par les uns et les autres. Mais il est évident qu’à partir du moment où on analyse l’évolution de la Guyane, et qu’on vient à se rendre compte que les choses n’avancent pas comme on le souhaiterait, notre ambition sera d’abord de faire de la pédagogie, d’expliquer, et le cas échéant de se positionner à l’occasion des prochains scrutins qui pourraient, pourquoi pas, voir l’avènement de nouvelles femmes, de nouveaux hommes à la tête des collectivités de Guyane voire à la tête de la Collectivité Territoriale de Guyane.

La Guyane est en plein réflexion sur son évolution statutaire et institutionnelle : Comment vous vous positionnez à ce sujet ? Quelle serait selon vous le statut le plus adapté à la Guyane ? 

L’évolution du statut de la Guyane ne doit pas relever du dogme. Ce n’est pas une question d’ordre idéologique mais une question d’ordre pragmatique et de bon sens. Avant de faire voter la loi, on passe par l’exposé des motifs. Cet exposé des motifs comporte en général un certain nombre de vérités sur le plan hexagonal et ne regroupe pas de vérités que nous observons sur le territoire de la Guyane. L’objectif est de faire évoluer la Guyane vers un statut qui lui soit beaucoup plus adapté. Un certain nombre de présidents de la République, jusqu’à Emmanuel Macron, ont prôné le droit à la différence, et bien nous disons que la Guyane, tout en restant dans le cadre de la République, peut être doté d’un statut sui generis, particulier, qui permettrai qu’on évite à chaque fois qu’un projet de loi soit porté devant l’Assemblée nationale (…) et qu’on puisse légiférer depuis la Guyane en prenant en considération ce que sont nos vérités et nos réalités.

La République doit se montrer un peu plus intelligente et accepter l’idée selon laquelle on peut partir de la base, faire des propositions, quitte à ce qu’elles passent pas le Conseil constitutionnel parce que notre démarche n’est pas d’être anticonstitutionnel, mais s’il faut modifier la Constitution, s’il faut la réviser comme le Président Emmanuel Macron l’a annoncé, pour que le nouveau statut de la Guyane puisse être en parfaite cohésion avec la nouvelle mouture de la Constitution, nous disons chiche, pourquoi ne pas le faire. C’est l’idée que j’ai défendu en déposant un amendement qui porte un article nouveau dans la Constitution et qui doterait la Guyane d’un statut particulier (…).

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