Entretien avec Ameenah Gurib-Fakim : « Maurice, la porte d’entrée de l’Asie et de l’Afrique »-EXCLU

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Nous avons rencontré Ameenah Gurib-Fakim, la première femme élue présidente de l’Île Maurice. Cette scientifique de renommée internationale milite pour un rayonnement de l’île Maurice et du continent africain à travers le développement de nombreux projets mêlant sciences, technologies et innovations.

C’est dans la « State House », également appelé Château de Réduit qu’Ameenah Gurib-Fakim nous reçoît dans son bureau au sein du palais présidentiel. Déjà dans ce lieu, la présidente se distingue de ses prédécesseurs: elle occupe ce lieu uniquement pour ses rendez-vous officiels et réunions de travail. Elle a choisi de continuer de vivre à son domicile personnel, préférant rendre plus accessible prochainement le Château de Réduit à la population. Dans un discours passionné et volontariste, elle nous confie ses priorités pour Maurice. La présidente de Maurice nous communique surtout sa passion pour la valorisation des plantes et les autres combats qu’elle entend mener.

 

Une pionnière

Ameenah Gurib-Fakim, 56 ans, se projette constamment dans l’avenir.  Première femme professeur d’université de l’île Maurice, elle fût également la première femme doyenne de la faculté des sciences entre 2004 et 2014. Elle a été aussi la directrice générale d’un centre de recherche en phytothérapie (le CEPHYR). Un centre qu’elle a créé. Pourquoi ce choix pour la chimie? « Très tôt dans mon enfance j’ai eu des professeurs extrêmement motivés pour développer cette curiosité scientifique. par la qualité de leur enseignement et leur sens de la pédagogie très poussé,  ils ont su vulgariser la science. Surtout, ils nous faisaient la démonstration que tout était science autour de nous. Ameenah Gurib-Fakim poursuit:  » je pense que c’est un élément clef pour conduire, éveiller les enfants  à une approche scientifique ».

Ameenah 3

Tout ce cheminement, Amenah l’a fait dans un environnement masculin, étape après étape, jusqu’à franchir le cap de la politique . »Vous savez  dit la présidente de l’Ile Maurice, il y a une convergence entre la science et la politique. Dans les 2 domaines on doit prendre des décisions. En science on vient avec les hypothèses, et on essaye de les prouver dans le laboratoire. En politique on essaye de prendre des décisions et là on pense à la population, on se dépasse car les choix que l’on fait impactent directement  la vie concrète du citoyen. La convergence entre science et politique est du coup évidente. La science vous apprend à avoir un esprit cartésien : vous prenez des décisions en fonction des données. C’est très important.  La formation scientifique aide grandement pour le management du pays.  » L’occasion pour la Présidente d’insister  sur l’importance de la science pour les pays du Sud, comme pour Maurice et le continent africain et de rappeler ce qui est important c’est la fracture entre les Pays du Nord et du Sud c’est la fracture science technologie et innovation.Et elle s’attache à citer l’exemple de la Corée du Sud devenue un géant au niveau de la technologie et pourtant sans ressources naturelles car les leaders de ce pays ont investi non seulement dans le capital humain mais également dans ces trois domaines-clés.

« La science est ce qui va faire une différence pour l’Afrique surtout dans la lumière du changement climatique »

Un symbôle 

Autre originalité c’est la 1ere femme Présidente, apolitique revendiquée élue par l’Assemblée nationale à l’unanimité et également musulmane. Une nomination qui a été saluée à l’international et qui a provoquée l’enthousiasme dans son pays. Pour Ameenah Gurib-Fakim, être la 1ere femme présidente est un message porteur d’espoir toutes les petites filles qui sont dans les villages reculés et qui peuvent se dire : « oui pour moi c’est possible, à travers une culture de travail, et une discipline, oui c’est porteur de symbole et d’exemple pour la société mauricienne ». S’agissant de la religion, c’est pour elle certes atypique pour un pays comme Maurice où l’Islam y est minoritaire. Elle insiste sur le fait que cela a pesé dans la balance parce qu’à Maurice, on doit avoir une certaine représentativité de la société. Mais elle tient surtout à indiquer que cela est du domaine privé et qu’elle est avant tout une scientifique. Elle est la deuxième femme chef d’Etats africains élus après celle du Liberia, Ellen Johnson Sirleaf. Elle félicite la part grandissante de techniciens dans les hautes sphères étatiques des pays africains. Cependant, elle rappelle qu’il faut encore plus de scientifiques. « La science est ce qui va faire une différence pour l’Afrique surtout dans la lumière du changement climatique », ajoute-t-elle.

 « Certaines maladies ne peuvent pas se soigner par la médecine moderne ».

Une militante passionnée pour sauver la Biodiversité 

La fonction qu’elle occupe l’a mise au devant de la scène mais Ameenah Gurib-Fakim a surtout laissé son nom dans le domaine des sciences. Elle a investi un champ de recherche délaissé par de nombreux chercheurs :  l’inventaire des vertus thérapeutiques des espèces végétales. « Ma passion a  toujours été la chimie ; j’ai travaillé sur des tas de plantes à la recherche du filon chimique », nous dit-elle. « Les plantes sont des laboratoires chimiques, j’ai essayé de chercher ces molécules actives. Au final après avoir parlé avec les grands-mères et aux gens qui pratiquaient la médecine traditionnelle, je me suis retrouvée devant un immense chantier du fait que cette médicine traditionnelle n’était  pas assez valorisée. Car au final une plante c’est quoi, une plante médicinale, c’est avant tout une molécule active qui fait que la plante guérisse. » Elle a donc opéré un virage par rapport à sa formation initiale de chimiste et s’est tournée vers l’isolation des molécules des plantes. Elle a décodé les principes actifs de 165 plantes, publié plusieurs dizaines de livres sur ces plantes comme « Toutes les plantes soignent », « Medicinale plants of the indian ocean islands ». Son choix  est de mettre la lumière sur les vertus médicinales des espèces végétales menacées de disparition. « Nous n’avons pas suffisamment de travaux sur la médecine traditionnelle en Afrique. C’est une faiblesse. Par mes recherches, j’ai documenté la médecine traditionnelle africaine », nous renseigne t-elle. Elle avait le souci de préserver ce patrimoine de l’Afrique. La présidente a livré une analyse sans complaisance des conséquences de la non-valorisation de ce patrimoine de l’Afrique. Ameenah Gurib-Fakim souhaite qu’on tourne cette page et que les initiatives soient encouragées pour sauvegarder cette richesse. « Je pense que l’heure a sonné pour la valorisation de cette médecine. C’est au travers de cette valorisation qu’on pourra aller plus loin dans l’élaboration des travaux de recherche et développer la pharmacopée africaine », argumente la présidente chimiste.

« C’est important pour les îles comme Maurice, La Réunion Rodrigues car nous partageons le même patrimoine des Mascareignes mais aussi le continent Africain. Le défi est aussi pour le continent Africain car la médecine n’est pas assez documentée à l’inverse du continent asiatique. Surtout avec l’impact du changement climatique car on pourrait perdre beaucoup de ces plantes ces données et ces recettes traditionnelles et par conséquent la science sera mal  » barrée », si je peux m’exprimer ainsi, car on aura perdu un patrimoine très important pour la médecine moderne. Parce que la médecine moderne puise dans la médecine traditionnelle. De plus, 60 % des médicaments vendus en officine sont issus de molécule naturelle. »

Nous l’avons également questionné sur la dernière étude de l’OMS qui mentionne l’expansion des maladies vectorielles comme le Zika ou la dengue. Sur ce point, la présidente a souligné que la science a reconnu les travaux d’un professeur chinois, recompensé par un Prix Nobel. Ce dernier qui a valorisé l’artémisinine, antipaludéen puissant, isolé de l’herbe qinghaosu qui était utilisée dans la pharmacopée traditionnelle chinoise et qu’il faut donc revenir aux recettes traditionnelles. Pour la présidente mauricienne, la médecine traditionnelle constitue un apport fondamental dans le traitement médical, mais reste encore une ressource sous-exploitée dans cette région. Elle s’interroge d’ailleurs sur l’existence d’une plante capable de guérir ces maux d’où la nécessité de rechercher les recettes traditionnelles. Cependant celle-ci pêche part le manque de données et de travail fait sur les dosages, une étape cruciale pour l’étude des effets secondaires. « J’ai crée une société surtout  pour valoriser ces recettes traditionnelles, non seulement pour donner ce cachet scientifique, mais également pour trouver des ingrédients innovants qui répondent aux besoins de l’industrie, car il ne faut pas oublier que tout revient finalement aux plantes. »

Un travail colossal de valorisation des plantes des Mascareignes d’une grande importance, car cette région  constitue « un point chaud planétaire de la biodiversité ». « Rien que pour les plantes recensées dans la seule région de Madagascar, 80% des essences y sont endémiques ». Une biodiversité riche mais également primordiale. « L’avenir de la planète réside dans les plantes » martèle-t-elle tout au long de l’entretien.

Pour un développement intégré et une indépendance énergétique de l’ile Maurice

Son combat pour la protection de la biodiversité se décline naturellement dans toutes les thématiques de la vie mauricienne. « Notre survie va dépendre de la survie et de la préservation de notre biodiversité», justifie-t-elle. La présidente souhaite ainsi promouvoir un développement qui tient compte des changements climatiques. L’indépendance énergétique de l’île est également une de ses priorités. »Un gros chantier en soi » selon elle. Aller vers une diversification du bouquet énergétique est très important pour Maurice qui dispose d’atouts innombrables. Elle cite pour exemple l’usage de la biomasse qui couvre 50% des besoins énergétiques durant la période de la récolte. Pour l’instant, Maurice dépend du fossile mais le pays se tourne davantage vers les énergies renouvelables comme le solaire ou l’énergie marine. La présidente avec beaucoup de fierté, a évoqué le récent lancement du premier parc éolien. « On doit développer la culture du faire beaucoup plus, avec nos potentiels pour ensuite conquérir tous les secteurs d’innovation ».

Le développement numérique et les «smart cities »

Maurice a souhaité parier sur une croissance verte combinée à un développement numérique. Il y aura donc du changement dans le paysage urbain mauricien! Annoncé comme l’un des grands projets du gouvernement actuel, il est prévu que pas moins d’une dizaine de villes intelligentes (smart cities) sortent de terre dans les années à venir. Un nouveau développement qui inspire des mégalopoles comme Singapour. Désormais, les infrastructures urbaines seront connectées en permanence pour faciliter les déplacements et optimiser les ressources naturelles et énergétiques. « On va vers la mouvance de ne plus gaspiller tout simplement (…) et vers l’innovation du recyclage par exemple », ajoute Ameenah Gurib-Fakim. D’ici 25 ans, on assistera à l’urbanisation de Maurice et de l’Afrique également. Une thématique qu’il faut repenser surtout dans la mouvance du changement climatique rappelle-t-elle. Un défi pour Maurice qui compte déjà plus de 1 million 260 000 citoyens sur 1865 km2, et affiche une densité démographique 6 fois supérieure à la France.

Port-Louis, capitale administrative mais aussi centre économique de Maurice

Port-Louis, capitale administrative mais aussi centre économique de Maurice

Les biotechnologies pour Maurice et  l’Afrique 

Fervente militante de la biotechnologie, la présidente insiste sur l’importance de la maîtrise de cette science qui touche tous les secteurs de l’agriculture à la santé en passant par la sécurité alimentaire, nous dit-elle. Une biotechnologie qui s’accompagne d’une formation de qualité, insiste la présidente. »Avec les biotechnologies, un atout qui va permettre d’être un agent fédérateur pour Maurice dans l’Océan Indien et avec l’Afrique. Les biotechnologies ont permis d’ajouter 1 à 2 points dans l’économie et permettra d’atteindre 5 dans les prochaines années ». L’occasion pour Outremers360 d’interroger la Présidente sur son combat récurent pour l’Afrique, de la science en Afrique, un discours volontariste de valoriser l’Afrique. Sans hésiter elle nous indique que la raison est simple. « C’est le seul continent qui se rajeunit. L’âge moyen en Afrique sera autour de 23 ans contrairement à l’Europe. Même à Maurice, c’est autour de 42 ans. Le potentiel de l’Afrique n’est pas dans les ressources minières mais le potentiel de l’Afrique se trouve dans la jeunesse. Si on arrive donner les moyens à sa jeunesse, on peut faire une révolution ». La jeunesse représente avant tout le changement pour un meilleur avenir et une meilleure société, un changement qui doit être axé sur une culture de travail et de discipline, du respect, du sacrifice et de l’esprit d’entreprenariat », a-t-elle déclaré. Ameenah Gurib-Fakim a également insisté sur la qualité de l’éducation. Les droits vont de pair avec les responsabilités et la discipline. Ainsi, la qualité de l’éducation devient extrêmement importante. Ce n’est qu’à travers l’éducation que les jeunes auront l’ouverture d’esprit nécessaire pour réaliser leurs aspirations.

Maurice comme l’étoile et la clef de l’Océan Indien 

La présidente souhaiterait repositionner Maurice, mentionné dans le passé comme l’étoile et la clef de l’océan Indien. « ll est grand temps de repositionner Maurice comme la porte d’entrée de l’Asie, l’Afrique dans l’Océan Indien. » Un vaste programme qui pose clairement les ambitions pour ce pays.  Les pays voisins n’ont donc qu’à bien se tenir ! Pour cette nouvelle année, la Présidente Ameenah Gurib-Fakim va faire face à de nombreux rendez- vous internationaux et locaux. À noter notamment un Women’s Forum qui se tiendra pour la première fois à Maurice. Un mandat où l’on retrouve les trois thématiques qui lui sont chères, à savoir l’innovation, les biotechnologies et la science. Dans ces projets, la présidente souligne l’importance de la société mauricienne, en pleine mutation et véritable « microcosme du monde », qu’elle entend valoriser.

Et pour conclure Outremers360  a demandé à la Présidente, qui est au fond la plus célèbre des ambassadrices de l île Maurice les raisons de venir à Maurice, elle nous répond avec un grand sourire :

-Maurice, c ‘est un pays de peuplement, un foisonnement de culture asiatique ; africaine créole, indienne, une diversité culturelle

– Destination sûre

-Un tourisme pas seulement soleil et plage, mais de patrimoine et culturel  et également pour faire du business

– La cléf et l’étoile de l’océan indien, une terre d’opportunités

Ameenah 2

Par Marie-Christine Ponamale.

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